Entrevues

Une nuit avec Julie Snyder

Rencontre en deux temps avec la femme la plus puissante de la télé québécoise.

Une rencontre en deux temps : j’ai suivi la démone telle une ombre lors d’un (très long) tournage de l’émission Le banquier, puis je l’ai interviewée pendant ses vacances. Et elle s’est livrée comme rarement.

Photo : Jean-Claude Lussier

Photo : Jean-Claude Lussier

 18 h  
Quelqu’un m’attend à la réception de TVA, portable vissé à l’oreille. Louis Noël
est directeur des communications aux Productions J, la boîte de Julie Snyder. Au bout de 17 ans, il est bien plus que ça : ami loyal, bras droit, bras gauche, protecteur, conseiller. « Julie m’écoute, confie Louis du bout des lèvres (cet homme est une tombe). Mais elle fait à sa tête. »
J’arrive dans la loge, miniruche bourdonnante : coiffeuse, maquilleur, assistante de la styliste, adjointe de direction. Et Julie, bien sûr, jambes fines juchées sur talons (Louboutin), taille de guêpe cintrée dans une robe blanche courte (Balenciaga). La femme – possiblement – la plus puissante de la télé québécoise joue l’hôtesse et me présente avec le bagou craquant qu’on lui connaît. Ce soir, par contre, elle est « seulement » animatrice : Le banquier est une production de TVA.

 18 h 30  
Julie tue le temps assise dans un fauteuil et feuillette la version 2014 du guide touristique des îles de la Madeleine en poussant des oh ! et des ah ! Pourtant, le bel archipel, elle le connaît par cœur depuis que Pierre-Karl Péladeau le lui a fait découvrir presque de force. « Je ne voulais pas y aller. C’était un cadeau d’anniversaire, et je voulais plutôt un bracelet. » Elle a eu les deux, le voyage et le bijou. « Et je suis tombée amoureuse des Îles. » Elle y sera dans trois jours, pour un mois de vacances. Méritées. Les dernières semaines, le tournage de L’été indien, talk-show qu’elle coproduit avec la France et coanime avec Michel Drucker, l’a mise sur les rotules. Et il y a les deux Banquier qu’elle doit enregistrer avant de partir. « Je suis brûlée. »

 18 h 35  
Un jeune homme entre, suivi d’un caméraman. « C’est Martin Proulx, mon avocat à perruques. » Le diplômé en droit, attaché aux Productions J, est aussi une vedette du web, où il fait des imitations déjantées de Marie-Mai, d’Anne-Marie Dussault et de Céline Dion. Julie a flairé le talent et produit ses capsules avec Marie-France Bazzo pour le site de Télé-Québec (Le
16 heures, première le 6 octobre). Par amitié, elle a accepté d’enregistrer un topo diffusé au cours d’un spectacle pendant la semaine de la Fierté (gaie). « Bonjour les beautés ! Je ne peux pas être avec vous, mais j’ai trouvé un bouche-trou, Céline Dion ! » (Parodiée par Martin lui-même.) Louis Noël a des réserves sur le mot bouche-trou : et si la star s’offusquait d’être cataloguée ainsi ? Julie hésite, puis tranche : « Céline a de l’humour, elle va en rire. »

 18 h 50  
Il y a du retard pour le tournage, qui devait commencer vers 20 h et se terminer autour de minuit. On parle maintenant de 2 h du matin, minimum. C’est un Banquier spécial La voix, il y a des numéros chantés et des surprises, les répétitions prennent du temps. Julie comprend qu’elle n’ira pas dormir à son chalet des Cantons-de-l’Est, où sont ses enfants : elle a un tournage tôt demain. Elle enlève sa robe, passe un peignoir blanc. La soirée sera longue.

 19 h  
L’animatrice apprend le nom des beautés dans l’ordre. Sa mémoire est phénoménale. Ce soir, exit les mannequins : les 26 valises seront tenues par 26 chanteurs et chanteuses qui ont concouru à La voix. Son adjointe la fait répéter. Entrée à 20 ans aux Productions J comme réceptionniste, Marie-Pier en a aujourd’hui 27, dont 5 dans la bulle de la boss. Qui, à l’évidence, sait s’entourer de gens zen, compétents et dévoués. « Je n’ai pas de vie. Julie dit souvent que c’est elle qui a trouvé mon chum. Dans un sens, elle a raison : je serais encore célibataire si je n’avais pas rencontré

 19 h 25  
Une visiteuse vient faire un coucou :
c’est France Lauzière, vice-présidente, Programmation, au Groupe TVA. Julie lui glisse qu’elle aimerait qu’on fasse moins de retouches dans les publicités du Banquier. « J’ai des rides sous les yeux, c’est normal. » J’en profite pour faire une petite interview de corridor : « France, entre vous et moi, êtes-vous la patronne de Julie ? » Sourire. « Non, Julie est une grande complice du réseau. » Mais encore ? « Julie est exigeante, oui, mais encore plus envers elle-même qu’envers les autres. Et quand on lui dit non, alors la négociation commence. » Rires.

 19 h 40  
Marie-Pier me demande ce que je veux manger, Mannica, la chef personnelle de Julie, est là pour ça. « Elle est formidable. Dans son contrat pour L’été indien, Stromae a demandé que Mannica cuisine pour lui. » (Il avait goûté à ses plats quand il était venu participer à Star Académie.) Allez, soit, si Stromae aime Mannica… D’accord pour une omelette ?

 19 h 45  
Tout passe par le téléphone de Marie-Pier, parfois même les appels des enfants de Julie. Au bout du fil, Romy, dite Romynette. « Vous vous êtes amusés aux glissades d’eau ? » s’informe la maman à sa fille en ajoutant, du même souffle, qu’elle doit se coucher tôt pour être en forme samedi « parce qu’on part en vacances ». Romy, cinq ans, c’est une miniJulie, tout le monde me l’a confirmé en souriant. Quant à Thomas, neuf ans, en digne fils de Pierre-Karl Péladeau, il aime les chiffres. « Il m’a demandé si je faisais de l’argent avec L’été indien, dit Julie. Je lui ai expliqué que non, parce qu’on tournait dehors, qu’il y a eu des jours de pluie et des retards. Et ensuite il m’a demandé si j’en faisais avec Le banquier. Là, Thomas, oui. »

20 h  
Arrivée de l’omelette aux légumes. Verdict : quand Mannica ouvrira son resto – un projet –, Stromae et moi, nous serons là.

 20 h 10  
Quelqu’un vient chercher Julie pour l’emmener dans une autre pièce où l’attendent la concurrente et ses proches. Plus qu’une prérencontre de courtoisie, c’est un cours en accéléré sur la gestion du stress et le tournage d’une émission de télé. « Juliiie ! Je capote, je ne peux pas croire que c’est toi. Je ne veux pas pleurer… T’es belle, t’es un modèle pour moi, on est pareilles toutes les deux, moi aussi je suis folle… » Julie, en peignoir, est d’une gentillesse et d’une simplicité rassurantes. Elle fait des blagues, dédramatise. « Si tu te trompes, t’arrêtes et tu recommences, on arrangera ça au montage, ça va être parfait. »

 21 h 15  
Grosse réunion de production dans la loge d’à côté : Stéphane Laporte, concepteur, mène la conversation avec à sa droite Julie, toujours en peignoir blanc et babouches. Autour : réalisateur, assistants, recherchistes, monteur, coordonnateur de la con-currente, productrice. Il y a du retard et de la tension dans l’air. On parle du déroulement de l’émission, des invités spéciaux, on prévoit le « moment émotif » au cinquième bloc. Qu’est-ce ? Réponse le 12 octobre, jour de diffusion de ce Banquier.

 21 h 35  
Retouche maquillage-coiffure pendant que Julie, dans sa chaise, répète ses textes. Prend un pot de beurre d’amandes bio et en mange à la petite cuillère. « Je tiens avec ça, du yogourt et du café. »

 21 h 50  
La régie. Un mur d’écrans de télé, un réalisateur, plein de gens qui ont une raison d’être là. « Sans joke, dit Julie à tout le monde et à personne, on est en retard, ça n’a pas d’allure. J’ai mal à la tête. » Encore en peignoir, elle tient un conciliabule avec Stéphane derrière la console. Complices depuis 20 ans, ces deux-là se comprennent à demi-mots. « Bon, je vais aller m’habiller, on n’est pas sortis d’ici. Ça sent le temps supplémentaire », dit-elle en croisant un technicien. Du studio tout près s’échappe une rumeur : la foule tape dans ses mains. Comme un cœur qui bat.

22 h 10  
Julie revient habillée, coiffée, maquillée. Parfaite. Avale un café que lui apporte Mannica. « On y va, Daniel, dit-elle au réalisateur, let’s go. » Je la suis dans une espèce d’antichambre, séparée du plateau de tournage par une mince cloison. La concurrente arrive. « T’es belle », dit l’animatrice. « C’est toi qui es belle », répond l’autre, visiblement nerveuse. « On va avoir du fun, tu vas t’amuser. J’espère que tu auras un gros montant. »

 22 h 25
De la régie, j’entends dans le studio la foule hurler : « Cinq, quatre, trois, deux, un ! » Début de l’enregistrement. Daniel, le réalisateur, offre un spectacle fascinant. Comme Kent Nagano, il se sert de ses bras et de son corps pour donner ses instructions aux virtuoses de la caméra : « Mixe à la DEUX, allez à la SIX, va à la QUATRE, reviens à la UUUUN… »

22 h 40  
Julie vient dans la régie mais reste debout – sa robe blanche se fripe rien qu’à la regarder. Elle ne pourra pas s’asseoir de la nuit, sauf sur le bout d’un banc et d’une fesse, et encore. Elle revoit ses notes avec Marie-Pier, parle de la concurrente avec Stéphane (« Elle est bonne en mosus », dit-il).

Photo prise à minuit, deux jours plus tard, exclusivement pour nous. De gauche à droite :  Louis Noël – Productions J, Marie-Pier Lefebvre, adjointe – Productions J, Esther Teman, productrice déléguée – Le banquier, Julie Snyder, Daniel Rancourt – réalisateur - Le banquier.

Photo prise à minuit, deux jours plus tard, exclusivement pour nous. De gauche à droite :
Louis Noël – Productions J, Marie-Pier Lefebvre, adjointe – Productions J, Esther Teman, productrice déléguée – Le banquier, Julie Snyder, Daniel Rancourt – réalisateur – Le banquier.

 23 h 15  
Pauses. Il y en aura bien d’autres. Pourquoi ? Parce que l’offre du banquier est refusée, ou une performance doit être reprise, ou une erreur irrécupérable au montage a été commise, ou Dieu sait quoi qui survient pendant le tournage d’une émission.

1 h 20  
Irruption dans la régie de trois invités-surprises.

1h 50
« J’ai pu d’énergie », dit Julie, entrant dans la régie. « Amuse-toi », l’encourage Stéphane.

2 h 20  
Je cogne des clous et dis à Louis Noël que je vais partir. Quand Julie entre en régie, Louis l’informe : « On va perdre un joueur ». Julie : « Jean-Yves, non, non, tu restes, le concept, c’est une nuit avec moi et la nuit continue. » Je me rassois. Julie retourne en studio sans avoir bu son café. Il est sur la table, tiède. Personne ne me regarde, je l’enfile.

2 h 30  
Reprise du tournage, la belle a un sursaut d’adrénaline. Diantre, d’où vient-il ? Et dire qu’elle n’a même pas bu son dernier café.

3 h 05  
Dernière pause.

3 h 29  
Fin du tournage. Confettis, musique, Julie danse sur les meubles. Séance d’autographes et de photos. Une foule l’entoure : elle dira oui à tout le monde.

3 h 50
L’animatrice quitte le studio pour sa loge, me voit : « Oh, t’es encore là ! » Julie m’avait oublié. Elle envoie valser ses Louboutin, passe dans une pièce, enlève sa robe – « Je suis tellement tannée de la voir que je pense que je ne la mettrai plus jamais ».

 4 h  
Julie insiste pour que Louis prenne son VUS hybride et me reconduise chez moi avec mon vélo. On se dit au revoir, elle part avec maquilleur et adjointe. Planté sur le trottoir devant TVA, j’attends le directeur des communications et je vois une auto arrêter au coin de la rue. Marie-Pier en sort et vient vers moi. « Julie veut être sûre que Louis va venir te chercher. » J’insiste : « Va te coucher, c’est pas nécessaire. » « Non, dit-elle, Julie ne partira pas tant que Louis ne sera pas arrivé. » Louis arrive, Marie-Pier retourne à l’auto, qui disparaît dans la nuit.

 

Photo par Jean-Claude Lussier.

Photo : Jean-Claude Lussier.

UNE SEMAINE PLUS TARD

On s’est parlé au téléphone. Longuement. Rieuse, détendue, adorable, enfin sur ces Îles qu’elle a adoptées, Julie était assise à une table de pique-nique et un peu sur un nuage. J’ai vite compris pourquoi…

Julie : As-tu survécu à ta nuit avec moi ?

Jean-Yves : Oui, mais tout juste. [Elle éclate de rire.]

Julie : Moi, je suis encore brûlée, brûlée. Le lendemain, j’ai tourné une promo pour Le banquier jusqu’à 2 h du matin et, le surlendemain, on a fait un autre enregistrement, qui s’est terminé à 4 h, un record. Quand je suis rentrée chez moi, le soleil se levait. J’ai fait les valises des enfants de 5 h à 7 h, dormi de 7 h à 9 h, je me suis levée, j’ai préparé mes choses et on est partis aux Îles. J’étais un peu zombie.

JY : T’es en vacances, mais tu travailles quand même un peu…

Julie : Oui, on a installé une salle de montage pour L’été indien, sinon pas de vacances. L’hiver dernier, si je n’avais pas eu ce gros show à préparer, avec ce qui s’est passé dans ma vie personnelle… [elle cherche ses mots]. Je n’avais plus envie de travailler, d’ailleurs j’ai tout arrêté pendant plusieurs semaines. Par contre, j’avais des engagements envers France 2 et TV5 Monde, je ne pouvais pas me défiler. Ça m’a tenue en vie professionnellement, c’est sûr. Et d’avoir la confiance de ces partenaires, qui n’ont rien à voir avec Québecor, ça m’a redonné confiance en moi. Je suis pas mal plus insécure qu’on peut le penser…

JY : Peux-tu me donner un bilan de santé de ton couple, près de trois mois après ton passage remarqué à l’émission de Paul Arcand ?

Julie : À la fin de mai, on était engagés dans un processus de réconciliation, sans savoir si on allait y arriver ou pas. Et aujourd’hui, je pense qu’on y est arrivés. Par contre, Pierre-Karl et moi, on veut continuer ce qu’on a commencé, c’est­-à-dire une médiation dirigée par une psychanalyste, docteure en psychologie, extraordinaire. Pierre-Karl a eu cette ouverture que très peu d’hommes d’affaires, ou d’hommes tout court, manifestent. Plein de femmes, je te le jure, m’ont dit que si lui, un « mâle testostérone » et tout le kit, dit publiquement qu’il suit une thérapie de couple, leur chum (ou leur mari) en est capable aussi.

JY : Il est avec toi, aux Îles ?

Julie : Oui, on a repris la vie commune. On l’a dit aux enfants : « Papa et maman se sont réconciliés. » Ils sont très contents. Mais je voulais qu’on revienne ensemble parce qu’on s’aime profondément, pas pour Thomas et Romy. On vit même comme une deuxième passion. Comme si on se redécouvrait… Je n’aurais jamais pensé ça.

JY : As-tu appris quelque chose sur toi ?

Julie : Énormément. J’ai pris conscience de choses que je ne voyais pas. Ça m’a apporté un apaisement, parce que je ne suis pas naturellement une personne apaisée. Et je suis devenue, de façon homéopathique, un peu plus reposante pour les gens. Je veux continuer à travailler sur moi, je souhaite ça à tout le monde. Paul Valéry disait : « Pour entrer en soi, il faut être armé jusqu’aux dents. » C’est vrai, et c’est sûrement la plus belle bataille, la plus essentielle.

JY : Pierre-Karl et toi, vous n’êtes pas mariés. Allez-vous le faire ?

Julie : Ça pourrait arriver [rire de démone]. On ne sait jamais. Je pense qu’on n’a jamais été aussi bien ensemble. Je ne dis pas que c’est facile tous les jours. Il faut beaucoup de maturité, d’ouverture d’esprit.

JY : Tu te vois première dame ?

Julie : Mon Dieu, je commence juste à me voir revenue avec Pierre-Karl, fais-moi pas sauter d’étape ! Je suis passée du processus de réconciliation à « On est ensemble ». Pour l’instant, ça s’arrête là. Où je me vois, c’est première dans le cœur de Pierre-Karl. Dans le mien, il est l’homme de ma vie.

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