Entrevues

Amies pour la vie

Dans la série télé Mauvais karma, elles incarnent trois amies un peu folles. Dans la vie, Hélène Bourgeois Leclerc, Anick Lemay et Julie Le Breton sont aussi folle... ment inséparables et terriblement attachantes. Quand la fiction rejoint la réalité...


 

Tout ça à cause de Shakespeare. «Un très bon Shakespeare», a commencé Julie. «Un excellent Shakespeare qui a marqué l’imaginaire au Québec», a ajouté Hélène, sérieuse, en regardant Anick, qui, sans mot dire, souriait en coin.  

Attablées un midi de mai dernier autour d’un repas, les trois filles me racontaient les origines de leur amitié comme on décrit les prémisses d’une histoire d’amour, essayant d’expliquer l’inexplicable?: pourquoi, un jour, entre des inconnus, le courant passe et ça clique. «C’est un peu nébuleux», dira Julie. À moins que ce ne soit Hélène. En fait, ces deux-là s’étaient rencontrées avant Peines d’amour perdues, la fameuse pièce, montée en 2000, qui les avait réunies toutes trois sur la scène du Théâtre Denise-Pelletier. Hélène et Julie avaient étudié le jeu à l’Option-Théâtre du Collège Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, à une année d’intervalle. Anick, l’aînée du trio, diplômée du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec, fréquentait alors un gars qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un…

H?: Anick venait à nos partys. On était impressionnées. Elle, la splendeur de Québec, jouait déjà dans une télésérie [Caserne 24]!

Mais revenons à Shakespeare, cet entremetteur d’amitiés solides.

J?: Hélène interprétait Rosaline, une servante noire.

H?: Au début, je me mettais beaucoup de maquillage sur le corps mais, plus le show avançait, moins j’en mettais.

J?: Je jouais les poignées de porte, une suivante, comme Hélène, mais elle, elle avait plus de texte.

A (à H)?: C’est toi qui avais le meilleur rôle, le plus l’fun. Moi, j’étais la princesse, j’avais de grands discours qui ne voulaient rien dire et toi, tu arrivais et tu «punchais».

H?: Ce dont je me souviens, c’est qu’on était 17 acteurs et qu’on avait plus de plaisir dans les loges que sur scène. Parce que le show était très, très plate. [Il a quand même gagné le Prix du spectacle de la saison 1999-2000…]

J?: Ce n’est pas parce que c’est du Shakespeare que c’est bon.



 

H?: C’était mon premier boulot en sortant de l’école, j’avais signé le contrat alors que j’étais encore étudiante, je me pensais bonne!

A?: On y a mis tout notre cœur quand même.

H?: Mais on s’est vite rendu compte…

A?: … que ça prenait beaucoup d’alcool!

J?: On calait des shooters à l’entracte.

«C’est vrai qu’on a eu plus de plaisir dans les coulisses que sur la scène», confirment Frédérick De Grandpré et Louis Champagne, qui, à titre de membres de la distribution, ont assisté en direct à l’éclosion de cette amitié. «Elles faisaient front commun – mais poliment – contre cer­taines visions de la metteure en scène», se ­souvient Frédérick, qui a plus tard joué le mari d’Anick dans Tribu.com. «Il y avait une belle complicité entre tous les comédiens, mais encore plus entre ces trois-là.» «Elles étaient les héroïnes de la pièce, raconte Louis. Ce qui est étonnant chez trois filles féminines comme elles, c’est leur façon très masculine de travailler. Elles ne se cassent pas la tête, elles jouent, dans le sens pur du mot.» «Nous trois, on n’a pas de grandes théories sur le jeu, dira Julie. On voit le métier de la même façon, on est très sportives dans notre manière de jouer. C’est OK. Let’s go! Now!»

Shakespeare a donc allumé la flamme. Les jeunes femmes ont essayé de l’entretenir au fil des années.

J?: Je voyais Anick plus souvent, parce qu’on a des amis communs.

H?: On se croisait aux galas, à cause de nos chums… Quand j’étais avec Sylvain Marcel, il jouait dans Hommes en quarantaine avec Julie et Anick.

J?: Quand je voyais Hélène dans les partys, c’était toujours?: «On s’appelle, hein?» mais on ne le faisait pas. On se disait chacune de notre bord?: «Elle devait être soûle…» [rires collectifs].

Puis, en 2010, arrive un projet de télé tentant pour toute comédienne dans la trentaine?: une nouvelle comédie écrite par Isabelle Langlois, l’auteure de ­Rumeurs, et centrée sur trois amies, Nathalie, Sarah et Kim, qui renouent après s’être perdues de vue pendant 18 ans. Que Julie, Hélène et Anick se soient retrouvées là-dedans tient du hasard.



 

H?: C’est une idée des producteurs.

A?: Un gros coup de chance.

J?: Oui, de la chance, mais les gens de la production connaissaient Hélène, et moi aussi, un peu. Et quand Anick a passé l’audition, ils ont bien vu que, dès ­qu’elle entre dans une pièce, quelque chose se déclenche, qu’elle dégage une chaleur… Ils ont vu aussi qu’on était trois filles pas compliquées.

H?: On est toujours en train de rire et de niaiser, pour rester alertes.

J?: Les triangles d’amitié, c’est particulier. Théo, notre réalisateur [Pierre ­Théorêt], dit toujours?: «Une, c’est correct, deux, ça va encore, puis la troisième arrive et ça fait boum!» Il y a entre nous une chimie qui me fait beaucoup de bien. En m’en venant ici, j’étais un peu déprimée et, dès que je les ai vues, je me suis sentie mieux. Leur présence est apaisante et réconfortante.

A?: Vous me stimulez. C’est moi la plus vieille, mais elles m’apprennent plein d’affaires. C’est vrai! [H rit]. Je suis la moins «puncheuse» et elles aiment ça.

J?: Quelqu’un lui a déjà dit?: «Anick, t’es pas capable de raconter une blague.» C’est complètement faux. Elle est très drôle, mais elle ne s’en rend pas compte.

H?: C’est vrai, tu as une espèce de candeur.

J?: Surtout à côté de nous. On est deux trucks.

H?: Deux clowns.

A?: Quand elles se mettent à parler espagnol sur le plateau, elles me perdent. Elles ont une folie que je n’ai pas et c’est super, car j’aime aussi être spectatrice.

H?: Il y a quelque chose de beau qui se dégage de notre amitié, de la tendresse et de la générosité. L’équipe en profite.



 

A?: Oui, largement.

H?: On organise de temps en temps des partys d’équipe. Ça lève toujours [rires de connivence]. On aime ça, gâter notre monde.

J?: T’arrêtes un après-midi chez Hélène en vélo pour un coucou, tu repars à 11 h du soir après avoir bouffé comme une cochonne et bien bien bu et t’as pas sorti un sou de ta poche. Formidable. C’est très rare d’avoir un lien si fort avec des collègues de travail. Ça ne m’était plus arrivé depuis que j’avais côtoyé Martin Laroche dans François en série. Le travail nourrit l’amitié et l’amitié nourrit le travail.

H?: Toutes les trois, on travaille beaucoup. On a le même type de vie et le même type de carrière, si je peux dire. Ça rend peut-être les choses plus faciles entre nous.

J?: Il n’y a pas de décalage. On se comprend rapidement.

Vrai qu’elles s’entendent sur divers sujets. Le métier, par exemple, qu’elles veulent à tout prix «déglamouriser».

A?: Je suis tannée qu’on mette l’accent là-dessus. Quoi, je fais mon épicerie, je couche ma fille tous les soirs, je vais au chalet l’été! Être actrice, ce n’est pas la priorité de ma vie.

J?: Les gens croient que les actrices sont toujours en compétition entre elles, que c’est une gang de névrosées. Alors que moi, j’ai tellement l’impression qu’on est trois filles ancrées dans la réalité, qu’on est saines, concrètes. Comme tout le monde, on vit des affaires faciles et d’autres, moins faciles. Faut casser ce mythe de l’actrice prête à écraser tout le monde pour obtenir un rôle…

H?: … et qui est toujours perdue dans ses bibittes personnelles. On sait qu’on est privilégiées de vivre de notre métier. On a plein d’amis acteurs et actrices qui ne jouent pas, qui font autre chose pour vivre, mais on est tous partis du même rêve. Pour nous, ce rêve est une réalité. En conclusion, notre métier, c’est une job. Je me lève le matin pour aller travailler, je reviens à la maison le soir. Oui, c’est une passion, non, on n’est pas des menuisières, on ne fabrique pas des chaises. Notre matériau, c’est nous, c’est notre corps. Nous sommes des menuisières de l’émotion [cela dit avec fierté].



 

A?: Ééééééééééééémotion! C’est le grand cri d’Hélène.

J?: Parce que, quand on tourne, ça fait tout le temps «Ééééééééé moteurs!» pour lancer les moteurs et ensuite «3, 2, 1 action!». Et ça, c’est sa petite blague.

H?: Ééééééééééééémotion! J’ai six, sept running gags que je fais tout le temps. Ça vient de mon père. Quand on a recommencé Mauvais karma cette année, toute l’équipe avait hâte d’entendre?: Ééééééééééééémotion!

Parlant d’ééééééééééééémotion, Hélène en a vécu toute une l’hiver dernier?: après quelques déceptions, elle s’est découverte enceinte. L’enfant est prévu pour septembre.

H?: Quand j’ai vu le résultat sur le bâtonnet, j’ai tout de suite appelé Anick et Julie pour leur annoncer la nouvelle. On a une intimité qui nous fait du bien. Pas de masque, pas d’artifices. Ça peut venir du fait qu’on arrive le matin sur le plateau pour tourner à 5 h 15, habillées en jogging ou laides parce qu’on va se faire maquiller et coiffer. On n’est pas dans une relation de type «Moi, je me sens plus belle que toi».

A?: Certaines actrices sont fermées au monde jusqu’à ce qu’elles soient maquillées et coiffées. Nous, on arrive avec notre mauvaise haleine du matin et on s’embrasse pareil!

J?: On parle de nos mouvements gastriques – mais ça, t’es pas obligé de le répéter, c’est pas intéressant. Cette impudeur nous sert aussi. Les gens nous disent?: «T’es une actrice, tu dois être une bonne menteuse.» C’est faux parce qu’il faut être dans la vérité pour bien jouer. Avec elles, je n’ai pas peur d’être jugée. Toutes les fois que j’ai vécu de l’insécurité – et Dieu sait que j’en ai vécu! –, j’ai été capable de l’exprimer. [Faisant mine de pleurer] Je trouve que vous êtes super bonnes et je suis poche…

H?: Mais non, mais non.

J?: T’es jamais face à un mur, mais face à des bras grands ouverts. Ça désamorce tout et nous empêche de nous prendre au sérieux.



 

A?: On vit tous des moments difficiles, et ces filles-là ont les oreilles ouvertes et un cœur extraordinaire. Les amitiés féminines sont souvent plus solides que les amours de passage… Je ne crois pas qu’aucune de ces deux-là va me trahir.

J?: La clé?: pouvoir se dire les «vraies affaires». Je suis capable de dire à Anick?: «T’as été un peu raide ce matin, et là, j’ai besoin d’un peu de tendresse.» Pour pas accumuler de la m… Notre dynamique le permet.

J?: On a la même énergie quand on est ensemble, mais pas individuellement.

H (à J)?: Toi et moi, on a souvent auditionné pour les mêmes affaires.

A?: Physiquement, vous vous ressemblez pas pantoute.

J?: Je peux comprendre, on a une es­pèce de force virile [rires]. 

JYG?: Et la place des chums, dans tout ça?

J?: Celui d’Anick vit très bien ça. [Anick est célibataire.]

A?: J’essaie d’en trouver un qui va s’entendre avec leur chum, c’est mon premier critère.

Un gros nuage est venu assombrir le repas?: la fin éventuelle de Mauvais karma.

J?: Je pensais à ça récemment. Les producteurs vont se dire qu’on a joué ­ensemble dans Mauvais karma, qu’on est trop marquées par cette série. Je trouve ça hyper triste.



 

H?: Je ne travaillerai pas de sitôt avec Claude Legault [son amoureux pendant six saisons dans Annie et ses hommes]. Et un rôle m’a échappé une fois parce qu’ils voulaient Antoine Bertrand et qu’on ne pouvait pas se retrouver dans le même truc. [Ils étaient tous deux dans Les Bougon.] C’est dommage. Ce serait génial de se retrouver dans Mauvais karma, le film. Ou dans Les trois sœurs [pièce classique du répertoire russe du 19e siècle de Tchekhov].

J?: Moi, j’adorerais jouer du Tchekhov, même si les deux autres roulent des yeux.

A?: Parce qu’on est trois filles on devrait jouer ça? C’est trop évident, on pourrait trouver autre chose.

J?:
Quand la série Les Invincibles s’est terminée…

H?: … les gars ont été en dépression pendant deux ans.

A?: Donc, il ne faut pas que Mauvais karma s’arrête, parce que c’est pas demain la veille qu’on va rejouer ensemble.

J?: Déprimant, ça!

H?: Ce ne sera pas la fin de notre amitié. Mais le travail au quotidien avec ces deux folles est tellement l’fun. On entend souvent des acteurs dire?: «Oh, oui, ­l’équipe, c’est comme ma deuxième famille» et tout le kit, mais c’est pas toujours vrai. Des fois, c’est de la job. La mayonnaise pogne pas tout le temps, mais là, elle pogne vraiment. Ces filles tout croches qu’on interprète, on les aime gros.

Au moment d’aller sous presse, on apprenait que l’auteure Isabelle Langlois mettait un terme aux aventures de Nathalie, Sarah et Kim.

Avis à un metteur en scène?: monter les trois sœurs, ça vous dit?