Musulmane ou pas?

Pour ou contre les signes religieux? Oh que c’est compliqué! nous dit notre collaboratrice Manal Drissi.

 

Photo: iStock.com / monkeybusinessimages

À l’étranger, quand on me demande d’où je viens, je réponds sans y penser que je suis canadienne. Ici, je réponds du tac au tac que je suis marocaine. L’expérience m’aura appris qu’ailleurs, on veut savoir où je vis alors que chez moi, on veut savoir d’où je viens, même si ça fait des lustres, que veni, vidi, vici l’épreuve de l’intégration.

«Es-tu musulmane?» Malgré sa fréquence, cette sous-question continue de me prendre au dépourvu. Pas que je sois théologiquement queer; je n’adhère pas à la religion et ne suis pas pudique de mon incroyance… C’est l’attente d’une réponse monosyllabique, prétendant à une simplicité naïve, qui m’embrouille.

Je ne sais plus si je fais face à une curiosité précipitée et indiscrète au sujet de ma foi, ou si je participe au sondage d’un quotidien parodique: «Êtes-vous pour ou contre l’Islam?»

Ce sont mes cheveux qui laissent planer le doute. Une femme voilée, on le sait tout de suite. Les cheveux des femmes arabes sont devenus un absurde macaron politique, alors que je peine à assumer un toupet.

Je suis peut-être paranoïaque, remarquez. C’est peut-être une simple question, par curiosité. Mais avouons quand même que dans un contexte où, jusque dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, on mène une croisade contre les signes religieux avec pour anti-drapeau le voile islamique, cette fixation sur l’Islam, même quand il n’est pas ostentatoire, a de quoi remplir quelques séances de psychanalyse.

J’en ai conclu que l’Islam, pour citer Yvon Deschamps à l’envers et hors contexte, «on veut pas le voir, on veut le savoir». Et en un seul mot, de préférence.

Pourtant, s’il est un endroit où l’on entretient un rapport ambigu et pluridimensionnel avec la religion, c’est bien le Québec. Les églises ont beau s’être vidées plus vite que les clubs vidéo à l’avènement du numérique, le catholicisme garde racine dans la culture.

C’est compliqué.

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Ma famille était, comme bien d’autres, à la fois pieuse et critique de la religion. On y parlait du Qur’an et d’Allah, mais aussi de l’autoritarisme des régimes islamiques et des dirigeants posés en pions par les anciennes colonies. De la foi et de ses piliers, mais aussi des courants qui se déchirent au nom d’une sacro-sainte Vérité pendant qu’on fait les poches au peuple et accule sa jeunesse au pied du vide.

J’ai grandi dans la prudence face aux grands donneurs de leçons de toute fibre. Ils s’avèrent trop souvent être ceux qui dans l’ombre se blottissent de tout leur corps contre ce qu’ils abhorrent.

Canonisée en 2016, Mère Teresa, symbole international du don de soi, a prêché sa vie durant que la misère et la maladie des laissés pour compte étaient la volonté de Dieu, alors qu’elle soignait sa propre infortune à l’argent et à la médecine moderne.

Y’a des prêtres qui violent impunément des enfants, et des imams qui leur vendent le paradis dans une ceinture d’explosifs. Y’a un Alexandre qui, au nom des siens, est allé à la chasse dans une mosquée.

C’est compliqué.

C’est ce qui m’inquiète le plus, dans le débat sur les limites de la religion dans une société laïque: il est trop simple. Dichotomique. Soit on est contre l’islam ou contre la laïcité.

Celles qui portent le voile auraient forcément pris la voie de la soumission, de la misogynie, voire carrément de l’islamisme; celles qui portent la coupe de l’heure sont forcément émancipées, intégrées, voire de courageuses survivantes.

Nobel à 17 ans, autrice et militante pour l’éducation des filles, Malala Yousafzai serait ainsi réductible à son voile. Assassinée au Mexique par son conjoint misogyne et contrôlant, Christine St-Onge avait pourtant tout d’une femme libre et indépendante.

Évidemment, que c’est plus compliqué que ça.

On est pourtant à «des cheveux» du fond de la question: Comment empêcher ce qui se passe dans la tête d’une personne de nuire au bien commun sans faire obstacle à la liberté de pensée, d’expression, de religion, d’association?

La laïcité n’est-elle pas justement la cohabitation de toute croyance et non-croyance dans un État qui n’en favorise ou défavorise aucune? La neutralité des institutions peut-elle vraiment passer par un code vestimentaire? L’appui majoritaire d’une initiative discriminatoire la rend-il constitutionnelle?

Dans un contexte québécois, l’appui populaire à ce que Parizeau appelait une «laïcité à la française» est difficile à défendre. La peur a beau être universelle, celle de l’Islam au Québec doit être discutée dans son contexte singulier. Et si nous devons citer la Révolution tranquille, soyons honnêtes: Le Québec n’a jamais légiféré contre les croyants quand il s’est libéré de l’Église.

Il y a de quoi rire jaune quand un projet de laïcité parvient à s’aliéner non seulement les croyants les plus favorables, mais également des athées. Ce sera un retour à la case départ, une fois qu’on aura caché ce voile, cette kippa, ce turban que nous ne saurions voir. On ne me demandera pas moins si je suis musulmane, et je ne saurai pas plus quoi répondre, parce que c’est plus compliqué que ça.

Compliqué à vouloir s’en arracher les cheveux.

Manal Drissi est chroniqueuse, conférencière, procrastinatrice et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livre des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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