Pour sortir de l’humiliation

Je lisais en ne cessant de m’interroger: qu’est-ce qui me fascinait tant dans ce roman cruel qu’est La mort de Roi? Qu’est-ce qui se cache sous la vengeance d’une femme?

 

Photo: Unsplash/Miguel Bruna

La mort de Roi est le premier livre de la journaliste Gabrielle Lisa Collard. Il met en scène une narratrice, Max, pas vraiment sympathique. Adolescente, elle passe des heures à observer les gens et à s’introduire en douce dans les maisons de son quartier. Et elle se tient dans une farouche solitude.

Il faut dire que son physique même la met à l’écart: elle est grosse, ce qui dès l’enfance vient avec son lot de moqueries, qui ne cesseront pas en vieillissant. De quoi développer une colère vengeresse qui ira jusqu’aux meurtres.

Et moi, sans sourciller, phrase après phrase, je restais aux côtés de cette jeune femme-là. Pourquoi donc?

Je me posais la question parce que je n’aime pas la violence, encore moins crûment exposée. Vous dire le nombre de films à la mode que je ne vois pas! Dans les romans, c’est plus facile, je saute les pages. À la télé, je lève les yeux au ciel chaque fois que la violence se fait complaisante: «C’tu vraiment nécessaire?!».

En plus, je publierai sous peu un ouvrage qui revient sur l’attentat contre les femmes à Polytechnique il y a maintenant 30 ans, et qui me fait encore frémir après toutes ces années. Non, aucune cause, aucune lubie ne peut justifier un assassinat.

Mais cette Max tueuse du roman venait chercher quelque chose en moi. Que j’ai finalement identifié dans la dernière partie de ce court récit de 133 pages. Quelques lignes qui vont comme suit:

«Il s’est retourné vers moi et m’a fait signe d’entrer. Son regard innocent de gars qui n’avait jamais eu à se méfier des inconnus m’a donné envie de rire. Je l’enviais. Quel luxe c’était, de ne pas être conscient qu’on peut à tout moment devenir une proie.»

C’était ça la réponse: la grande coupure entre les hommes et les femmes nettement dessinée. Comme un concentré du Boys Club de Martine Delvaux qui vient de paraître (éd. du Remue-ménage) et qui décortique sans concession un monde dominé par les hommes.

Plein de «mais» et de contre-exemples m’étaient pourtant venus en tête en lisant Delvaux, cherchant des brèches pour me laisser respirer face à son implacable démonstration. Tout comme, en repensant à la Max de Collard, je sais aussi qu’il y a des circonstances dans la vie où les hommes ont peur. Dans certains lieux, à certains moments, ne pas avoir la bonne couleur de peau, ne pas avoir le look baraqué, avoir l’air faible ou isolé met en danger face à d’autres hommes.

Mais pour les femmes, se tenir sur ses gardes est une constante de leur vie et le renversement des rôles ne vient jamais. Elles ne dominent pas, ne suscitent pas la peur, même pas la méfiance.

Enfin, un peu semble-t-il depuis le mouvement #MoiAussi: dans les milieux de travail, des gars évitent de se retrouver seuls avec elles par crainte que ce soit mal interprété. La comparaison est toutefois boiteuse: les hommes anticipent ce qui pourrait arriver… et ce sont leurs gestes à eux qui sont en cause; les femmes, elles, endurent des situations réelles qu’elles ne contrôlent pas!

C’est le gars qui te suit dans la rue pour s’amuser à te faire peur, comme l’a dénoncé il y a quelques jours Catherine Éthier, humoriste qui ne l’a vraiment pas trouvé drôle. Ou cet imbécile, pur inconnu, qui, dans un ascenseur bondé, te fait une invitation grossière après une conférence que tu viens de donner et dont tu étais très fière, comme l’a raconté sur Facebook la spécialiste du numérique Nellie Brière.

Même en dénonçant, ça n’efface pas l’humiliation vécue sur le coup. Et pendant ce temps le Monsieur, lui, ne doute même pas de son droit à la condescendance et à la supériorité de son sexe, qu’avalise souvent le silence de ses pairs.

Alors Max qui se venge de ceux qui l’ont ridiculisée, tripotée et qui voit la peur qui traverse enfin leur regard, ça nous fait une belle métaphore de la colère retenue des femmes – d’autant que Gabrielle Lisa Collard nous présente ça plus finement qu’un Rambo féminin!

Oui, il y a un malin plaisir de voir un Monsieur qui plane au-dessus de la gente féminine ramené brutalement sur terre.

C’est bien pourquoi je garde en tête un incident bien anodin – on n’en ferait pas un roman! – auquel j’ai assisté cet automne dans le centre-ville montréalais: un piéton quinquagénaire qui lance une vulgarité à une cycliste qui passe à ses côtés. La jeune femme ne s’est pas arrêtée pour l’enguirlander, n’a pas non plus filé sans mot dire, n’a même pas répliqué en se moquant. Elle a juste fait un «Ah, ta yeule » d’un ton si las qu’il ramenait la scène à toute son insignifiance. Laissé en plan avec sa provoc’ sans prise, l’autre a paru décontenancé. J’ai largement souri.

Ç’a ravivé en moi un souvenir d’un tout autre ordre. La fois où, dans un repas d’affaires avec un membre patenté du boys club, la condescendance à mon endroit était si forte que mon orgueil a fini par avoir le dessus: sans égard aux conséquences, je l’ai planté là, au milieu du repas. Et à son air ahuri, j’ai compris que c’était la première fois qu’il vivait un tel renversement de rôle: cet homme fort ne dominait plus la situation. Je l’avoue, ça m’a fait jubiler!

Et je me dis que ces moments-là de fierté retrouvée, aussi courts soient-ils, sont aussi à recenser.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. En 2019, elle a publié J’ai refait le plus beau voyage (éd. Somme toute) et sortira sous peu l’ouvrage Ce jour-là, Parce qu’elles étaient des femmes (éd. La Presse) soulignant les 30 ans de la tuerie de Polytechnique.

 Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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