Opinions

Ma petite histoire du Web

De l'enfance insouciante à la crise de mi-carrière.

J’ai commencé à travailler dans le Web vers la fin de son enfance insouciante. Plusieurs collègues étaient virtuellement millionnaires et les plus visionnaires aimaient s’entendre dire : « Nous changeons le monde tous les jours ».

Mon travail consistait à chercher, décrire et classer des sites Web dans un vaste annuaire. C’était avant l’invention des moteurs performants. Le « surf room » était tapissé d’images loufoques ou carrément indécentes qu’on trouvait sur le Web dont un montage de Brad Pitt nu affiché derrière mon bureau et quand l’éditeur des nouvelles se levait pour imiter le Général de Gaule, ça dégénérait souvent en « spam oral ». Le soir, on allait boire des Mojitos et fumer des clopes dans les bars de la rue Oberkampf. Les conférences européennes se déroulaient à Barcelone ou au club Med d’Ibiza.

Sans le savoir, nous vivions les « Golden Years » de la nouvelle économie. Nous étions rois du monde en t-shirts et en souliers de course.

Leçons d’adolescence
La crise d’adolescence fut particulièrement douloureuse. Dire au revoir à nos collègues la gorge nouée, attendre anxieusement notre tour sur l’échafaud. Première grande leçon de vie: on n’est jamais indispensable même quand on travaille en moyenne 60 heures semaine pour une entreprise qu’on aime un peu trop d’amour.

Puis à fin de 2002, début 2003, j’ai eu une illumination : l’optimisation des sites pour les moteurs de recherche, voilà « the next big thing »! Je suis revenue au Québec pour me joindre à une boîte de marketing totalement dysfonctionnelle. Mais c’était trop tôt! Personne ne voulait dépenser une cent pour être mieux référencé sur Google. La recette miracle, gratuite avec un chausson svp!

Puis, mon ancien amour corporatif m’a rappelée pour m’offrir un poste de direction à Montréal. Retour au mutiltâche extrême : écouter des conférences téléphoniques de Toronto tout en écrivant la une du site, répondre à environ 150 courriels par jour en plus des messages instantanés d’ingénieurs indiens qui me confondent avec un outil de traduction automatique. Errer de réorganisation en réorganisation, ne plus comprendre qui décide de quoi, ni pourquoi on me demande des plans sur trois ans qui seront désuets dans six mois.

Crise existentielle de la vingtaine
Après quelques années de promesses déçues, mon amour corporatif commençait sérieusement à s’effriter. C’est alors que je suis partie dans la Silicon Valley où l’on m’offrait le latte gratuit, une cafétéria gargantuesque, un service de nettoyeur, un terrain de volleyball et une foule d’activités sociales corporatives dont les inoubliables partys de Noël. C’était la crise de 2008-2009, la grande question était de savoir si les licenciements massifs auraient lieu avant ou après le party Noël.

Retour aux sources
J’ai quitté la compagnie un an plus tard, après être revenue vivre au Québec. Nous avons eu nos hauts et nos bas, mais je ne me suis jamais ennuyée une seule journée au travail. Je me demande parfois comment vieillir dans le Web. On ne vieillit pas. Mes ballerines ont remplacé mes souliers de course, j’ai perdu mes illusions sur l’argent facile, mais je demeure fascinée par le meilleur et le pire du Web.

Je poursuis mon travail de consultante Web tout en reprenant ma trajectoire initiale de professeur d’histoire au Cégep et mon vieux rêve de marier ces deux passions.

Je m’envole bientôt pour une croisière en mer Baltique. Vous pourrez voir mon reportage photo sous la section Société.