Société

J'ai changé de vie : Rana Ibrahim, de la Syrie au Québec

Au moment de choisir un endroit où elle pourrait refaire sa vie, la Syrienne Rana Ibrahim s’est laissé charmer par Montréal. Pour cette mère de famille, prise au milieu d’une guerre qui menaçait les siens, l’exil était incontournable. Au Québec depuis un an, elle a retrouvé la confiance, la liberté... et une communauté syrienne qui a envie de faire connaître sa savoureuse cuisine.

Ce que je faisais avant En Syrie, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 40 ans, j’ai été éducatrice dans une garderie et j’ai démarré un service de plats pour emporter que je préparais dans ma cuisine.

Ce que je fais maintenant Je vis à Montréal et j’occupe un emploi similaire à celui que j’avais en Syrie: je suis cuisinière. Je travaille pour les Filles Fattoush, un service de traiteur de cuisine syrienne. [NDLR: Cette entreprise d’économie sociale a pour but de faciliter l’intégration des nouvelles arrivantes.] J’y ai trouvé le soutien qui m’a permis de mieux m’adapter au Québec.

L’élément déclencheur En 2012, la guerre sévissait déjà depuis plusieurs mois quand l’un de mes cousins a été tué. C’était devenu trop dangereux pour nous tous. Nous sommes donc partis, mon mari, nos trois enfants, ma belle-mère et moi, en laissant tout derrière: maison, meubles, vêtements. Des passeurs nous ont fait traverser en Grèce dans un petit bateau de pêche en échange de 3500 $US par personne. Je ne savais même pas si nous allions réussir à nous rendre à destination sans couler…

Une longue escale Nous avons vécu six ans en Grèce où j’ai bossé dans un restaurant. Nous détenions des permis de travail, mais nous ne pouvions pas obtenir la citoyenneté et avoir un passeport. Résultat: impossible de voyager et de visiter les membres de notre famille. Nous avons donc encore une fois décidé de partir.

J’ai choisi Montréal parce que… J’ai de la famille au Québec: ma sœur, mon frère, mes tantes, mes cousins et cousines du côté de ma mère. Un prêtre de Vancouver et sa femme d’origine syrienne nous ont parrainés pour que nous puissions immigrer au Canada. Nous avons vécu là-bas presque un an et demi. Vancouver est un endroit agréable, mais je voulais être près de la parenté. Nous avons déménagé à Montréal il y a un peu plus d’un an.

Mon arrivée au Québec Les premiers mois ont été difficiles. Sans travail, j’étais déprimée. Je pensais à la jolie petite ville où nous vivions en Grèce, et je craignais de ne pas réussir à m’adapter à la métropole, à l’hiver. Il y avait aussi beaucoup de paperasse à remplir.

Ce qui a tout changé Je me suis jointe à un groupe d’immigrants syriens sur Facebook. Trois mois après mon arrivée à Montréal, j’ai vu passer une annonce des Filles Fattoush, qui cherchaient une cuisinière. Cette entreprise a une mission sociale et offre une première expérience de travail au Québec à des Syriennes. J’ai fait l’entrevue et décroché le boulot !

Photo: Michael Abril

Mon parcours m’a servi Parmi les employées des Filles Fattoush, plusieurs avaient des métiers différents. L’une était comptable, par exemple, une autre, traductrice. Elles aimaient faire la cuisine et elles se sont réorientées en arrivant ici. Pour ma part, mon expérience en restauration m’a servi. Ce poste requérait une personne expérimentée. C’était mon cas: je savais déjà manier les appareils d’une cuisine industrielle et préparer la nourriture en grosses quantités.

Ce que j’aime de mon nouvel emploi Une douzaine de femmes travaillent aux Filles Fattoush, une ou deux journées par semaine. On parle arabe, on rit. Il y a une belle amitié entre nous et avec la cofondatrice, Adelle Tarzibachi, elle aussi immigrante syrienne. Et nous cuisinons des plats qui mettent en valeur notre pays d’origine : des mezzés, l’ouzi (un mets composé de riz, de viande et de noix), des baklavas… Je travaille également comme cuisinière dans un monastère catholique grec, un boulot que j’aime bien. Mais rien ne remplace l’ambiance de la cuisine des Filles Fattoush !

À mon arrivée au pays, le plus grand obstacle a été… La barrière de la langue. À Vancouver, j’ai appris un peu l’anglais, mais moins bien que mes enfants, qui ont 11, 18 et 21 ans. [NDLR: L’entrevue se déroule en arabe avec Adelle Tarzibachi comme interprète.] À Montréal, les cours de francisation auxquels je venais de m’inscrire, le printemps dernier, ont été interrompus la semaine suivante à cause de la pandémie! Les recettes des Filles Fattoush sont écrites en français. Ça m’aide à acquérir du vocabulaire.

Ce qui me manque de la Syrie Mon père. Nous nous parlons régulièrement, mais je ne l’ai pas revu depuis mon départ en 2012. Il me manque et je suis inquiète pour lui.

Ma plus grande force Je suis capable d’en prendre! À la fin de mes journées, il me reste encore de l’énergie pour faire des activités avec mes enfants. Je suis une femme forte, même si on ne dirait pas ça à me regarder.

Ce que j’aime de ma nouvelle vie J’ai 47 ans et j’ai enfin cessé de m’angoisser face à l’avenir. Je gagne de l’argent et je ne ressens plus d’inquiétude pour mes vieux jours. Mon mari a trouvé un emploi chez Canada Goose et nous avons pu nous procurer de nouveaux meubles. Tous les membres de notre petite famille possèdent une carte de résident permanent, ce qui nous permet de voyager. Tout est plus simple au Québec. En Syrie, il est par exemple difficile de dénicher une voiture d’occasion, parce que les gens gardent la leur longtemps. Ici, j’en ai acheté une d’un particulier grâce à Facebook. En une journée, c’était fait! J’ai maintenant mon permis de conduire. Je me sens libre et mes rêves sont enfin à portée de main.

Photo: Michael Abril

Photo: Michael Abril