Denise Robert, productrice

Dans la vie publique, la productrice Denise Robert est audacieuse et entêtée. Dans l’intimité, c’est une mère attentionnée et une timide avouée.

 

Vous formez un couple avec Denys Arcand, dans la vie comme au travail. Est-ce possible de tout concilier ?
En tant que réalisateur de films, Denys a droit à une relation professionnelle avec sa productrice. Quand je travaille avec lui, je veux qu’il obtienne tout ce dont il a besoin pour avancer dans sa démarche créative. C’est aussi une grande responsabilité pour moi.

En tant que couple cependant, notre priorité n’est pas le travail, mais la famille. Nous voulons réussir l’éducation de notre enfant et c’est le plus grand des défis. Sur mon lit de mort, je vais juger ma vie en fonction de ce critère. Ma mère est décédée récemment et cela a fait naître toutes sortes de questions en moi. Est-ce qu’elle a été une bonne mère ? Ai-je été une bonne fille ? Et cætera. Souvent, je regarde ma fille et je me demande si je l’aime comme elle a besoin que je l’aime, plutôt que comme j’ai besoin de l’aimer. C’est fondamental pour moi.

Vous avez grandi à Ottawa. Cela a-t-il influencé votre personnalité ?
Oui, tout à fait. J’ai passé mon enfance dans un milieu où la culture n’était pas bien définie, un mélange de plein de choses. J’enviais l’identité très nette des Québécois. Chaque visite à Montréal était pour moi un magnifique voyage. C’était vraiment excitant. J’avais l’impression que tout y était distinct, même les vêtements. C’était comme si, juchée sur le bord d’une fenêtre, j’avais regardé à l’intérieur d’une grande maison bien éclairée : je me disais qu’un jour j’aimerais participer à cette belle fête-là.

Qu’est-ce qui fait selon vous l’originalité de la culture québécoise ?
L’inventivité, d’abord, parce qu’on n’a pas les mêmes moyens que les Français ou les Américains. Nos artistes et artisans, reconnus à l’échelle internationale, sont capables de faire de la magie avec presque rien. La culture d’ici est accessible, à l’image des Québécois eux-mêmes, qui sont des gens faciles d’approche.

Votre père, médecin, s’est fortement opposé à votre orientation professionnelle. Comment avez-vous vécu cela ?
Ç’a été un conflit énorme ! J’avais étudié le piano et je rêvais de devenir pianiste. Quand j’ai choisi d’aller étudier les beaux-arts à Aix-en-Provence, il m’a déshéritée. À mon retour, il avait vendu mon piano. Mon piano, c’était comme mon meilleur ami. J’ai donc décidé de le punir et de ne pas devenir médecin comme il le souhaitait. Mais c’est moi qui me suis le plus punie là-dedans, en cessant de jouer du piano. Ça s’est un peu arrangé avec le temps, mais pas autant que j’aurais voulu. Un de mes grands regrets est de ne pas avoir eu la chance de régler ma relation conflictuelle avec mon père avant sa mort. Cela dit, je n’ai jamais considéré que j’avais un côté artiste. Je suis plutôt quelqu’un qui admire les créateurs. Je me sens privilégiée de les accompagner, d’être un « outil » pour eux.

Vous évoquez souvent votre grande timidité. Pourtant, les gens qui vous connaissent soulignent votre audace.
Je suis timide pour tout ce qui a trait à la vie personnelle – dans une fête qui n’aurait rien à voir avec mon travail, par exemple. Mais mon métier est de produire des films : pour cela il faut se battre. Quand je crois en un film, je vais jusqu’au bout. C’est ma passion. Trop souvent, dans la vie, les gens abandonnent dès qu’ils se font dire non. Pour moi, un non est un défi.

C’est pour cela que, lorsque je choisis un projet, il faut d’abord que l’histoire m’interpelle. La personne qui porte le projet doit aussi me toucher. Faire un film, c’est difficile, c’est long. C’est presque un mariage ! Il est donc important de s’associer à des gens avec qui on va travailler dans le plaisir.

L’automne dernier, vous avez été nommée Grande Montréalaise par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Que représentent pour vous les honneurs ?
Ma première réaction, c’est de croire qu’on se trompe de personne : j’ai encore trop de choses à faire avant de recevoir de telles récompenses. Et il y a tellement de gens qui, dans l’ombre, font des choses extraordinaires sans recevoir de reconnaissance – ils sont bien plus méritants. Les honneurs me touchent profondément, mais ils représentent une pression supplémentaire. Je me dis que je devrai travailler encore plus fort pour être à la hauteur, pour les mériter. J’ai le syndrome de l’imposteur !

Vous êtes une femme de pouvoir, d’influence. Comment vivez-vous avec cela ?
Cette question de l’influence est tellement abstraite. Je n’ai pas l’impression d’en avoir sur personne, à part ma fille, et là encore…

L’ambition est-elle encore mal vue au Québec ?
C’est vrai que dans notre éducation judéo-chrétienne, elle était souvent perçue comme un péché. Mais je pense que les Québécois sont aujourd’hui capables d’assumer qui ils sont et de ne pas avoir honte de leurs capacités.

Qu’est-ce qui fait votre force sur le plan professionnel ?
Mon instinct. Je n’ai pas fait de grandes études, je ne suis pas une intellectuelle, je ne me considère pas comme particulièrement cultivée. J’ai compensé avec mon instinct. On en a tous, mais j’ai appris à écouter le mien. C’est ce qui m’a guidée. D’ailleurs, les fois où je ne me suis pas écoutée, j’ai fait des erreurs.

Votre fille a 12 ans. Qu’est-ce qui l’attend ?
L’avenir me fait peur. À son âge, je jouais à la marelle, je mangeais des popsicles, j’allais à bicyclette. J’avais beaucoup moins de soucis qu’elle. Depuis plusieurs années déjà, par Internet, elle a accès à la violence, à la guerre, à tout ce qui trouble l’humanité. Elle ne peut faire autrement que de vieillir avant son temps. J’ai l’impression qu’elle est déjà en pleine crise d’adolescence. L’enfance est beaucoup écourtée. Et puis, avec la technologie, les personnes oublient de se parler. Les machines se sont installées entre eux. Ça m’inquiète profondément.  

BIO EXPRESS
À la fois admirée, crainte et enviée, la productrice Denise Robert détient un pouvoir considérable dans le milieu culturel québécois. C’est à Cinémaginaire, la maison de production qu’elle a fondée avec Daniel Louis, il y a 25 ans, que l’on doit plusieurs des plus grands succès du cinéma canadien.

Des films comme Mambo Italiano, Nuit de noces, Aurore, Roméo et Juliette, Maurice Richard et, bien sûr, les plus récentes réalisations de son célèbre conjoint depuis 18 ans, Denys Arcand : Stardom, Les Invasions barbares et L’Âge des ténèbres.

Travailleuse infatigable, Denise Robert se donne corps et âme pour que « ses » films voient le jour et connaissent le plus de succès possible. Elle n’hésite pas non plus à prendre position en faveur des causes qui lui tiennent à cœur, dont le financement public de la culture. Derrière son regard bleu, il y a une battante qu’il est bon d’avoir de son côté.

Mais la plus grande passion de Denise Robert demeure sa fille Mingxia, adoptée alors qu’elle était bébé et aujourd’hui âgée de 12 ans. La famille est ce qui la garde ancrée dans la réalité, aux vraies choses : « Sans ma famille, je flotterais. »

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