Entrevues

Marie-Chantal Perron

Designer de mode. Actrice. Marie-Chantal Perron mène les deux carrières de front. Avec la même intégrité, la même intensité. Rencontre avec une boule de feu.

Je pensais la voir arriver dans une redingote rigolote de sa création. Ou dans une de ses jupes-ballons à froufrous. Mais non. Pantalon sport foncé, kangourou à pois gris, tout simplement.

La créatrice de la collection de vêtements Dandine pourrait passer incognito. Sauf que son sourire étincelant et ses yeux pétillants trahissent la comédienne connue.

La conversation s’engage sur-le-champ et les rires fusent déjà. Nous entrons d’un même pas au Centre des textiles contemporains de Montréal, dont elle a déjà été la porte-parole. Une collection de chapeaux ressemblant à des oiseaux nous attend dans le hall. Marie-Chantal Perron s’extasie devant les créations de l’artiste chapelière Mireille Racine… et se retient à deux mains pour ne toucher à rien.
« Oh, regarde ce chapeau-là ! On dirait un corbeau, non ? Ça m’irait bien, tu ne trouves pas ? »

Chemin faisant, elle ne peut s’empêcher de caresser, fébrile, les immenses bobines de fil multicolores que nous croisons. Et c’est avec envie qu’elle zieute les métiers à tisser alignés devant nous : « Quel endroit inspirant ! »

Ici, en plus de présenter des expositions, on forme de futurs créateurs québécois.

« Par exemple, on apprend à faire du feutre et toutes sortes de tissus. J’en rêve ! “L’ultime” Dandine, pour moi, ce serait, en plus d’inventer le vêtement, d’inventer la fibre. »

Mais la réalité la rattrape. « Il faudrait que je trouve un trou dans mon horaire… »
Ce n’est pas demain la veille. Pas si on se fie à l’année qu’elle vient de traverser. En plus de créer la troisième collection de Dandine, de déménager, « à deux minutes et demie à pied du mont Royal », à la fois son atelier, où s’activent cinq collaborateurs, et son logis, qu’elle partage avec son chum, elle a multiplié les tournages.

Résultat : on l’a vue au cinéma dans Babine, scénarisé par Fred Pellerin, réalisé par Luc Picard et sorti en novembre dernier. Et à la télé dans Destinées et Les Parent, qui se poursuivent en janvier. Puis à l’automne prendra l’affiche au petit écran Le gentleman, où elle joue la sœur d’un policier, incarné par David Boutin, qui infiltre divers milieux interlopes. Ouf !

Bourreau de travail, Marie-Chantal Perron ? Elle en convient. Quand elle ne travaille pas, elle s’entraîne. Pas au gym, non. « Je préfère faire du vélo sur le mont Royal. »

Où donc puise-t-elle son énergie ?
« Ça doit être de naissance : ils m’ont mis deux piles au lieu d’une ! Ma mère m’appelait “ l’ouragan ” quand j’étais petite. Je détestais l’école. Je m’ennuyais à mourir. Je n’arrivais pas à fixer mon intérêt. C’est seulement à 18 ans, quand je suis entrée à l’École nationale de théâtre, que je me suis rendu compte que j’étais capable de me concentrer. »

A-t-elle l’impression, parfois, que son énergie peut être étourdissante pour les autres ?
« Totalement. Je suis vraiment désolée ! Tu l’écriras… Mon chum m’achale pour que je fasse de la méditation. Il est psy, spécialiste des troubles anxieux. Je suis un bon cas pour lui ! »

Et elle éclate de rire.

Marie-Chantal Perron aime s’amuser. À la moindre occasion. Y compris pendant les tournages.

À propos de celui de Babine, qui s’est déroulé en plein hiver, les deux pieds dans la neige : « Avec le jeune acteur qui fait Babine, Vincent-Guillaume Otis, ça a été un coup de foudre d’amitié. J’ai rarement ri autant avec quelqu’un. Des fois, on nous séparait sur le plateau parce qu’on était trop tannants. »

Elle a craqué aussi pour le réalisateur de la télésérie policière Le gentleman, Louis Choquette (2 frères, Rumeurs, Temps dur, Cover Girl…). « C’est sûr que je l’invite à ma fête. »

Celle que ses amis surnomment affectueusement Minou aura 42 ans en février. « Depuis que je suis sortie de l’École nationale de théâtre en 1989, j’ai été gâtée. Je serais mal placée pour me plaindre… » Parmi ses rôles marquants, celui de l’excentrique et attachante Mademoiselle C., qu’elle a incarnée dans deux films pour enfants inspirés des livres de Dominique Demers.

« Au début, je ne mesurais pas l’importance de Mademoiselle C. auprès des enfants. J’ai reçu des lettres, je me suis fait arrêter dans la rue, des parents m’ont dit que leurs enfants avaient commencé à lire après avoir vu les films… Comme elle, je déteste être mise en boîte. C’est une de mes quêtes : ne jamais rester prise dans un carcan. »

C’est Nos étés, à la télé, qui lui a permis de « sortir du cadre » de la comédie, où elle était jusque-là confinée. Un point tournant dans la carrière de Marie-Chantal Perron, qui s’apprête à interpréter, en mars, une femme dépressive dans Le déni, au Théâtre Jean-Duceppe. « On m’a permis, durant trois ans, de jouer Élise, à qui il arrive tant de choses épouvantables : elle perd ses enfants, son mari, elle est dans la misère… Pour une actrice, c’est du bonbon. »

Du bonbon qui lui a valu, en 2006, une nomination aux Gémeaux et, en 2008, au Gala Artis, le trophée de la meilleure actrice de soutien dans une télésérie. Mais Marie-Chantal Perron n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Pas du genre non plus à attendre que le téléphone sonne.

C’est elle qui a appelé Luc Picard quand elle a appris que le réalisateur de L’audition s’apprêtait à tourner Babine. « Je lui ai laissé un message : “ Si jamais tu as besoin de quelqu’un, même pour jouer une poignée de porte, appelle-moi. ” »

Ce qu’il a fait sans tarder. « Il m’a demandé : “ Veux-tu être ma femme ? ” (Rires) C’est comme ça que j’ai obtenu le rôle de la femme de Luc Picard dans Babine. »

Déterminée, fonceuse, la petite fille de Châteauguay. Ce qui ne l’empêche pas de croire aux contes de fées. « Je crois surtout qu’on peut les réaliser soi-même. C’est en créant le mouvement autour de soi qu’on a le plus de chances de voir les choses arriver. C’est ce qui s’est passé pour Dandine. »

C’est autour de la trentaine que Marie-Chantal Perron, alors adepte des friperies, s’est lancée dans la couture. Son objectif premier : se fabriquer des vêtements originaux. Comme sa mère couturière l’avait fait pour elle, enfant. « Elle me cousait des vêtements sur mesure, alors que tout ce que je voulais, c’étaient des jeans ! En vieillissant, je me suis rendu compte que les vêtements que je portais petite étaient uniques. Peu à peu, j’ai commencé à gosser la couture moi aussi. »

Elle a suivi quelques cours. Très vite, la couture est devenue une obsession. « Je ne dormais plus, je ne faisais que coudre. Même sur les plateaux de tournage, entre deux prises, je cousais dans ma tête. »

De fil en aiguille, elle a créé, avec l’aide de sa mère, une première collection, lancée en 2005. Suivie par une deuxième en 2007 pour ses 40 ans.

« Là, j’ai vraiment flyé. Je me suis dit : “ Je vais faire des ballons pour ma fête ” et ça s’est enclenché. Ballons = jupes-ballons. Ma fête, 40 ans = 40 jupes-ballons. J’ai joué avec les contrastes, mélangé les textures : du gros coton rough, brodé de fleurs, avec plein de rubans. »

Quarante-huit heures après le lancement, les 40 jupes, vendues 400 $ pièce, avaient toutes disparu.

Parmi les dingues de Dandine : Mireille Deyglun, Céline Bonnier, Luce Dufault, Geneviève Brouillette, Geneviève Rioux, Nathalie Gascon… et Victoria Abril, actrice fétiche du cinéaste espagnol Pedro Almodóvar. « On s’est rencontrées pour une émission de télé et, à la fin, elle est partie avec une de mes jupes. J’étais honorée. Mais je suis aussi très fière quand des inconnues portent mes vêtements. »

Récemment, elle a justement croisé dans la rue une fille vêtue d’une jupe Dandine. « Dans ma tête, ces jupes-là, je les voyais sur toutes sortes de filles. Je souhaitais qu’elles soient portées avec des gougounes et un t-shirt, qu’elles fassent partie de la vie. »

C’est dans le même esprit qu’elle a créé sa nouvelle collection, Dandine s’emballe. Des sacs à main, des foulards, des bérets et, surtout… des redingotes « qu’on ne met pas seulement quand on a une sortie, mais qu’on peut porter à bicyclette ».

Quarante redingotes en tout, colorées. « Il n’y en a pas deux pareilles. J’ai fait quatre tailles. Si celle que tu aimes n’est pas de ta grandeur, désolée, c’est comme ça. Quand tu vas voir l’exposition d’un peintre, tu ne peux pas dire : “ Je veux cette toile-là en plus petit ou en plus grand… ” »

Autre particularité : lors de ses lancements, pas de défilé mais des mannequins de couturière suspendus, le plus souvent. « J’ai remarqué que les filles qui assistent à des défilés de mode ont presque toutes l’air triste. Personnellement, je n’ai aucune connexion avec les splendeurs de 5 pieds 11 pouces et de 122 livres. »

Est-ce qu’elle aime son corps, Marie-Chantal ?
« Quoi ! Est-ce qu’il faut que je ne l’aime pas ? »

Sa plus grande peur, c’est quoi ?
« Arrêter de travailler. Ne plus avoir la santé. Nous, les actrices, on rêve d’être des Andrée (Lachapelle), des Béatrice (Picard), des Janine (Sutto). Le plus difficile dans ce métier, c’est de durer. J’aimerais pouvoir décider quand je m’arrêterai, dire moi-même au métier : “ C’est assez. Salut… je m’en vais faire une jupe. ” »

D’ici là, qu’est-ce qu’elle compte faire… dans le temps des fêtes, par exemple ?
« Pas de dinde ni de tourtière. Chez moi, tu risques de manger quelque chose comme du couscous. La seule tradition à laquelle je tiens, c’est d’inviter mes amis. À la maison ou au chalet, quitte à les recevoir en pyjama carreauté. »

Si elle avait une baguette magique, à l’instant, elle ferait quoi ?
« Je donnerais à manger aux enfants qui en ont besoin et j’aiderais les mères de famille monoparentale. »

Non, cette deuxième enfant d’une famille de deux qui a grandi auprès de parents aimants n’est pas maman. « J’y ai pensé dans la trentaine… mais quand j’ai été assez grande, j’étais rendue trop vieille. Je m’occupe des enfants de mes amis. Sinon, c’est Dandine, mon bébé ! »