Société

Intimidation : ça n’arrive pas qu’aux jeunes…

Je m’appelle Joanie Pietracupa et j’ai été victime d’intimidation. Et vous?

Maude Chauvin

Je m’appelle Joanie Pietracupa et je suis rédactrice en chef adjointe au magazine LOULOU. Pour mon travail, je suis stylée et poupounée 40 heures par semaine, 12 mois par année. La mode et la beauté, ça me connaît. Pas le choix, j’en fais carrière. Pourquoi je vous dis tout ça ? Pour vous faire comprendre un peu mieux ma surprise, mon dégoût, par rapport à ce que j’ai eu à subir.

La première fois, j’étais sur le quai de la station de métro Bonaventure avec ma mère. Il devait être 18 h. « Eille, la grosse laide! Tu penses pas qu’y est temps d’aller au gym? » La voix résonnait contre les murs et dans ma tête. « Ouch! » me suis-je dit. « Cet ado-là est pas très poli avec son amie. » Intriguée, je me suis retournée. Et je l’ai vu, là, pas loin, avec sa gang de copains prépubères, en train de me regarder droit dans les yeux. Parce que oui, ce beau message courtois s’adressait à moi. Moi qui ne dérangeais rien ni personne, enfin, me semblait-il. Ma mère m’a dit ce que toutes les bonnes mères auraient dit à leur enfant : « Écoute-les pas, c’est juste une bande de niaiseux. » Je le savais déjà, ces paroles allaient me hanter pendant des jours et des nuits, renforcées par les sept autres interpellations du genre que j’ai subies dans les mois suivants, alors que j’étais dans la rue, dans un autobus ou dans un bar (je dois dire ici que le bar est l’endroit « gros lot » si on souhaite se faire insulter par des « bandes de niaiseux »).

C’est sûr, ma mère avait raison : ce n’était qu’un groupe de jeunes ados immatures, inconscients de la portée de leur geste. Mais le gars avait raison : j’étais grosse. Trente-six kilos au-dessus de mon poids santé. Et ça, je le savais – tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes. Alors, oui, il avait appuyé sur le bon bouton, celui qui déclenchait mon manque de confiance en moi et mon besoin d’acceptation. Cela a entraîné un changement de style de vie, dont une meilleure alimentation et un retour au gym (bravo, le p’tit, t’avais vu juste). Tout ça pourquoi? Pour me sentir belle et bien dans ma peau ? Non, ça, c’est la réponse politiquement correcte. La vraie réponse, c’est pour ne plus avoir à subir ces affronts qui me faisaient de plus en plus mal au cœur et au corps. En somme, j’ai perdu du poids pour les autres. Triste, non? Pathétique, surtout.

Vous vous demandez sûrement comment je me sens aujourd’hui, après avoir perdu plus de 18 kilos. Pour être honnête, je suis perplexe. C’est sûr, mes robes me vont mieux, je me sens plus en forme et les insultes méprisantes se sont muées en regards approbateurs. Autant j’apprécie toutes ces choses, autant les raisons qui les ont poussées à arriver me fâchent. Je me trouvais tout autant jolie avant que maintenant. Mon chum aussi. Sauf que, trop souvent, c’est le regard des autres qui importe. Parce que c’est lui qui blesse profondément. À bien y penser, faudrait vraiment que j’apprenne à me ficher de l’opinion des autres. Mais ça, c’est une autre bataille.

Pendant près de six mois, quand je joggais ou que je mangeais ma salade de légumes grillés, une question me brûlait le cerveau : si on me disait de pareilles atrocités à moi, qu’est-ce qu’on pouvait bien dire aux handicapés ou aux obèses morbides? À tous ces gens qui détonnent (encore plus) par leur poids/forme/silhouette? J’ai vite eu envie de créer un groupe Facebook, un hashtag Twitter ou encore une association des Insultés Anonymes pour protéger tout ce beau monde, pour leur dire de ne pas écouter ces grandes gueules, que c’est juste une bande de niaiseux. Ça ne ferait peut-être pas une grande différence, mais juste savoir qu’on n’est pas seul là-dedans, ça met du baume sur le bobo.

Je m’appelle Joanie Pietracupa et j’ai été victime d’intimidation. Et vous?

Dans ce dossier :

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