Société

«J’ai vécu une journée avec 10 L d'eau»

Passer 24 h en utilisant moins de 10 L d’eau: c’est le défi qu’ont relevé six filles de l’équipe Châtelaine. Et puis? Ben, 10 L, ce n’est pas du luxe!

Une mère de 5 enfants d'Akwateakwaso, au Ghana, en train de puiser l'eau nécessaire à la culture des céréales. (Photo: Acqua For Life)

Une mère de 5 enfants d’Akwateakwaso, au Ghana, en train de puiser l’eau nécessaire à la culture des céréales. (Photo: Acqua For Life)

Le gros bidon bleu nous est arrivé hier au bureau. Accompagné d’un défi : ne pas dépenser plus que son contenu pour tous nos besoins en une seule journée.

Le défi en question (#1dayon10liters) nous était lancé par la fondation Acqua For Life, un projet humanitaire de la marque Giorgio Armani. L’objectif : nous rappeler à quel point l’eau potable est précieuse. Ici en Occident, on consomme en moyenne 100 L par personne par jour, alors que dans certains pays, 10 L est un luxe. Pire : les Québécois en utilisent 424 L en moyenne par jour. C’est deux fois plus que les Européens et presque 20 % de plus que la moyenne canadienne.

Six filles de l’équipe Châtelaine ont donc tenté de passer une journée en dépensant 42 fois moins d’eau que la moyenne. Les seules actions qui n’étaient pas comptabilisées ? Tirer la chasse d’eau. Par chance, d’ailleurs, si on se fie à leurs récits.

Le "bain" de Sophie Banford.

Le « bain » de Sophie Banford.

150 litres dans le rouge

« L’affaire a mal commencé: à 6h30, encore endormie, je suis descendue au sous-sol pour faire une petite brassée de lavage, comme à chaque matin. Un geste machinal – je ne songeais plus au défi. Ça m’a valu, en partant, un déficit de –80 litres (laver du linge dans une machine à chargement frontal consomme entre 70 et 90 litres, selon CAA Québec). Tant qu’à échouer, j’ai opté pour la totale: je me suis lavé les cheveux. Ça a dû me coûter un bon 50 litres. Après, j’ai fait l’effort de m’en tenir à de petites quantités d’eau pour me nettoyer les mains et faire la vaisselle. Mais bon. Le mal était fait. Le grand mérite de l’aventure a été d’éveiller ma culpabilité: en fouillant sur Internet, j’ai appris que les Québécois étaient parmi les plus grands gaspilleurs d’eau au Canada. Dans ma municipalité, Rigaud, les habitants en consomment 544 litres par jour chacun. À quand les pénalités pour arrosage de trottoir et de pelouse en pleine canicule? À quand une taxe spéciale aux propriétaires de piscine (dont je suis)? Et pourquoi pas des subventions pour équiper nos maisons de systèmes qui récupèrent les eaux usées? Et à quand une fille qui ne fait plus trois brassées par jour, machinalement, sans y penser ? » Marie-Hélène Proulx, journaliste

Un constat: laisser refroidir des oeufs durs sans les passer à l'eau froide, ça prend du temps.

Un constat: laisser refroidir des oeufs durs sans les passer à l’eau froide, ça prend du temps.

Journal d’une tricheuse

« J’ai commencé la journée avec la ferme intention de n’utiliser que les 10L d’eau alloués. APRÈS m’être lavé les cheveux. (J’étais à la fin d’un cycle « cheveux propres », j’étais allée au gym la veille, j’avais besoin d’une douche avec de l’eau courante… Vous en auriez fait autant a ma place, ok?) Comme je filais un peu cheap, j’ai tout de même décidé que je me passerais de revitalisant. Mon effort de guerre.

Puis j’ai vu le tas de vaisselle sale qui s’accumulait dans l’évier. Et je me suis rappelé les invités qui arrivaient en soirée. Laver tout ça et garder assez d’eau pour le reste de la journée ? Impossible. Je ne voyais qu’une solution: sous-traiter. Le fournisseur de services – mon chum – s’est montré moins que ravi. Il a fallu que j’insiste lourdement sur le fait qu’on était le 22 avril, Jour de la Terre, et que des populations étaient privées d’eau potable dans de nombreux coins de la planète, pour qu’il accepte enfin de collaborer. C’est fou ce que les gens sont inconscients…

A 8h00, j’ai réalisé qu’il me serait impossible de maintenir mon degré habituel de propreté avec aussi peu d’eau. Ça a l’air gros, un bidon de 10 L. Mais essayez un peu de mesurer la quantité d’eau engloutie par chaque lavage de mains ! On se dit toujours, en voyant les statistiques, que les plus gros consommateurs d’eau, c’est pas nous, c’est les autres. Ceux qui ont une piscine (voir le texte de ma collègue Marie-Hélène), ceux qui arrosent leur gazon comme des fous, ceux qui prennent un énorme bain le soir. Mais finalement non. Au rythme où je laisse couler l’eau de la douche pour qu’elle se réchauffe, le matin, je participe activement aux statistiques. Et c’est sans compter toutes les fois où je me rince les mains, où je lave les aliments, où je lave le comptoir, où je relave les aliments…

Je n’ai pas peur de dire que j’ai lamentablement échoué au défi des 10 L. Ça s’est passé quelque part entre 18h30 et 19h00, quand je me suis rendu compte que même le plus simple des soupers me coûterait des litres et des litres. J’ai bien pensé rationner mes invités. S’ils avaient trop soif, ils n’auraient qu’à boire du vin ou du lait (fallait pas que ça me coûte trop cher, quand même). Mais leurs verres de vin (et de lait) restaient désespérément pleins pendant que leurs verres d’eau étaient toujours vides- une qualité que j’aurais appréciée en temps normal, mais pas en ces temps de disette.

Alors oui, je me suis rendu compte que je vivais dans un luxe d’eau inouï, et que je prenais tout ça pour acquis. Comme une de mes invitées l’a dit, « en Occident, les gens ont tellement d’eau qu’ils chient dedans ». C’est vrai. Et j’ai honte. » Martina Djogo, rédactrice en chef numérique

10 litres d'eau, ça pèse lourd! Et dire qu'il y a des femmes et des enfants forcés de transporter ça sur des kilomètres dans certaines parties du monde...

10 litres d’eau, ça pèse lourd! Et dire qu’il y a des femmes et des enfants forcés de transporter ça sur des kilomètres dans certaines parties du monde…

Prise de conscience

« Voici ce que j’ai appris avec ce défi: • 10 Litres d’eau pèsent plus de 23 livres. (Et dans bien des pays, les femmes transportent ces contenants d’eau, à pied, sur plusieurs kilomètres.) • Pour infuser le café, ça prend au moins 300 ml d’eau. • Sauter une douche, ça ne tue pas. • En se lavant les mains normalement, on gaspille plus d’une tasse d’eau à chaque fois, mais si on se lave efficacement (c’est-à-dire en mettant le savon liquide d’abord puis en se frottant les mains pour ensuite se rincer rapidement) on utilise la moitié moins. • Si tout le monde relevait ce défi une journée par année au Québec, on économiserait plus de 3 milliards de litres d’eau par an. Ce n’est pas naturel d’être aussi consciente de sa consommation d’eau… » Sophie Banford, éditrice

Ta-dam !

Bon, avant que quelqu’un d’autre l’écrive, je vais le faire moi-même : j’ai pris ce défi un peu trop à coeur. D’abord, parce que (encore un aveu) je n’aime pas perdre. Ensuite parce qu’il me semblait que 10 litres d’eau pour 24h, c’était complètement irréaliste. Je me voyais terminer ma journée de travail au seuil de la déshydratation, en train de lécher l’évier de la cuisine.

Je me suis donc bien préparée, faisant même quelques tests la veille. Saviez-vous qu’on perd facilement une tasse du précieux liquide chaque fois qu’on attend que l’eau du robinet refroidisse ? Quel gaspillage ! Vite, de l’eau au frigo ! (C’est d’ailleurs ce que recommande de faire l’organisme Équiterre.) J’ai aussi développé une technique économique pour me laver les mains et évalué ce que représentaient un verre moyen et un café.

Une fois ces calculs en main, il me suffisait de noter le nombre de lavages et de consommations sans mesurer le tout à chaque fois. J’étais fin prête. Au point où (troisième aveu), j’ai déterminé mon menu du lendemain en fonction de mes rations. Un peu malhonnête ? Peut-être. Mais au moins, moi, j’ai tout calculé ! Je ne suis pas de celles (on ne les nommera pas) qui ont laissé de la vaisselle à leur chum pour éviter de la comptabiliser ou qui ont saboté leur défi dès le matin en se lavant les cheveux. Parenthèse : cette journée m’a fait développer une affection sincère pour le shampoing sec et le Purell.

Alors, est-ce que toutes ces précautions ont été payantes ? Que oui ! Ma consommation totale pour la journée : 7,5 litres. (Comme il y a des sceptiques dans la salle, je présente plus bas ma grille de calcul). Mais le plus payant, ce sera probablement l’impact de ce défi sur mes habitudes de consommation et celles de mes enfants. Il faut être privé de cette précieuse ressource pendant un temps pour réaliser à quel point nous la gaspillons. Quand on sait que l’ONU prévoit une crise majeure de l’eau potable d’ici 15 ans, on a juste envie de lancer ce défi à tout le Québec ! Crystelle Crépeau, rédactrice en chef

L'outil de mesure de Crystelle Crépeau.

L’outil de mesure de Crystelle Crépeau.

Verres d’eau : 1300 ml

Café (2 petits) : 400 ml

Lavage des mains (200 ml x 6) : 1200 ml

Brossage de dents (50 ml x 2) : 100 ml

Lavage « à la mitaine » : 1000 ml

Vaisselle de la journée : 3000 ml

Lavage des légumes pour salade du dîner : 200 ml

Cuisson du quinoa + lavage des légumes pour repas du soir : 300 ml

Grand total : 7500 ml (7,5 litres) 

Chronique d’un échec annoncé

J’étais pleine de bonne volonté. Passer une journée avec 10 litres d’eau, c’était tout à fait gérable. On a à peu près tous fait du camping ou connu un épisode de tuyaux gelés!

Sauf que voilà, il était hors de question de sacrifier mon entraînement de natation matinal et la douche qui va avec. À 8 heures, j’avais donc déjà utilisé 5 litres de ma réserve.

Les heures suivantes, passées au bureau, n’ont pas exigé beaucoup d’eau: 1.5 litres pour boire, faire la vaisselle de mon lunch du midi, et me laver les mains. Un jeu d’enfant!

Le retour à la maison a été plus ardu : avec 5 personnes, un chien et 3.5 litres d’eau, ma réserve n’a pas fait long feu. Ayant préparé une partie du repas la veille, ce qui restait à faire ne nécessitait pas beaucoup d’eau. Mais laver les légumes, les faire cuire et faire la vaisselle a littéralement épuisé ma réserve. Sans compter mon chien qui n’avait plus d’eau dans sa gamelle, un lavage urgent à faire, et toutes les autres tâches ménagères, même les plus anodines.

Enrhumée et fatiguée, j’aurais adoré prendre un bain avant de me coucher. J’aurais pu. Cette action n’était qu’un défi personnel. Mais j’ai joué le jeu.

On ne se rend même pas compte à quel point on a de la chance d’avoir de l’eau à profusion. Restreindre la consommation d’eau devrait faire partie de nos habitudes de vie plus souvent.

Pour mieux apprécier ce qu’on a ensuite. » Candice Renaud, adjointe éditoriale et superviseure des opérations

Le fameux bidon (tissu: C&M Textiles)

Le fameux bidon (tissu: C&M Textiles)

Une journée rationnée

« 7 h : Lavage à la débarbouillette : j’avoue, j’ai fait chauffer mon eau au micro-ondes. Tiens donc, la débarbou contenait encore un peu d’assouplisseur, qui se dépose dans mon bol !

8 h 15 : Pour le brossage de dents, un peu d’eau dans un verre (il m’est arrivé de le faire au Seven-Up dans un pays que je ne nommerai pas).

8 h 30 : Non, je ne traînerai pas mon bidon de 10 litres au bureau. Donc, prévoir de compter les verres d’eau que j’utiliserai (pour boire, pour me laver les mains, pour faire la vaisselle…).

12 h 30 : Je mange ma petite salade qui était déjà prête. Je me lave les mains en calculant.

5h 30 : Départ du bureau. Rien à signaler.

6 h 30 : Je nettoie ma patate douce avec une brosse au lieu de la laver à grande eau. J’ouvre une boîte de thon et une autre de feuilles de vignes farcies (pas de cuisine fine au menu ce soir).

7 h 30 : Je refais chauffer de l’eau (oui, il en reste) pour la vaisselle de la journée. Je frotte tant et plus. Hum, il faut aussi rincer. Je transvide, je réchauffe. (Est-ce écologique d’utiliser le précieux liquide pour rincer les boîtes de conserve avant de les mettre au recyclage ?)

9 h 30 Une tisane ? Reste-t-il de l’eau ? J’allais oublier de soustraire du bidon les cinq verres d’eau utilisés au bureau. J’en verse un et m’apprête à le jeter dans le lavabo. Malheureuse ! Faire le défi 10-litres pour prendre conscience de l’eau qu’on gaspille et en verser sans vergogne dans le dalot ? Un bac va récupérer le tout qui sera donné à mon papyrus.

9 h 45 : Tisane, puis au lit. Je suis épuisée. Et oui, il reste, je dirais, un litre et demi dans le bidon.

Conclusion : Comme on ne paie pas l’eau en fonction de ce que l’on consomme, il est très (trop) facile de la gaspiller. » Lorraine Lambert, réviseure