Société

Lac-Mégantic : Lucie Pagé nous raconte

Elle vit à Johannesburg, mais son enfance, et une grande partie de son coeur, sont attachés à Lac-Mégantic. Elle y était la semaine dernière, avec ses enfants, pour rire et se reposer. Elle y est retournée. Pour donner un coup de main, partager les larmes et la colère. Pour être là. Voici, dans ses mots, son Lac-Mégantic à elle.

Lac-Megantic

Photo : Émilie Regnier

J’adorais les dimanches matins à Lac-Mégantic parce que grand-maman Éva, la mère de ma mère, se mettait toute belle. Je la regardais se préparer; elle enfilait une jolie robe sobre, souvent avec des fleurs comme dans son jardin ou des motifs doux comme sur sa tapisserie. Elle passait un peigne dans ses cheveux blancs aux reflets bleutés et poussait sur ses boucles avec la paume de sa main pour les placer. Elle tapotait son visage avec une petite éponge qui n’avait rien dessus, mais je crois qu’elle avait vu ça dans un film et que ça la rendait heureuse. Les petits bonheurs comme ça étaient courants à Lac-Mégantic. Quand elle était prête, elle me regardait avec un de ces grands sourires, comme on retrouve partout dans la ville, mais le sien était spécial, bien sûr. Grand-maman me tendait la main, et nous partions à la messe. Nous sortions de sa maison de la rue Champlain, où elle avait élevé ses 12 enfants, et passions par la cour qui donnait sur la ruelle. Nous rencontrions d’autres gens bien mis qui se rendaient à l’église. Tout le monde souriait et se parlait gentiment. La petite Grondin allait bien, le jeune Brault se mariait, la grande Boulet avait eu un bébé, l’autre, le cousin de Grenier, avait finalement trouvé un travail au CP. Une fois arrivés devant la majestueuse église Sainte-Agnès, qui veille sur le centre-ville plus bas, on avait échangé autant de nouvelles sur la communauté que tous les quotidiens de la région. Dans l’église, grand-maman perdait son sourire et plissait beaucoup le front, mais redevenait radieuse aussitôt le dernier amen prononcé.

C’est surtout l’après-messe que j’aimais. Là, sur l’immense perron de l’église, devant l’auguste lac, à quelques pas du chemin de fer qui croise la ville, tant se passait. Les corvées s’organisaient, les talents de couturière de l’une se troquaient contre ceux de boulangère de l’autre; une coupe de cheveux contre un bord de robe à coudre. Une visite chez une nouvelle veuve était annoncée, et les autres offraient gâteries, soutien et accompagnement. Lac-Mégantic est une ville où tout le monde tricote, des relations, des amitiés, des amours, des mailles avec le voisin, et son cousin à lui aussi, bien sûr, et sa grand-mère, et sa voisine, et sa tante. Il n’y a pas de fin, et ça donne une grande couverture toute douce qui enveloppe chacun et chacune des Méganticois, tous reliés par le fil d’une seule et même pelote de laine.

Parfois, après la messe, grand-maman m’emmenait au « centre-ville », qu’elle appelait aussi « le bas de la ville ». Nous marchions la centaine de mètres du grand perron de l’église au chemin de fer qui traversait la rue principale et qui démarquait cette zone du centre-ville : une large avenue bordée de commerces — la pharmacie, l’épicerie, le salon de barbier de mon oncle et parrain, Louis —, de boutiques, de quelques bâtiments historiques, d’un café, d’un restaurant, de bureaux, de logements.

–       Mais grand-maman, comment pouvez-vous appeler ça un centre-ville? Il n’y a même pas de feu de circulation!

Grand-maman avait ri.

–       Eh bien, appelle ça le centre-vie alors.

C’était ça, le centre-vie. Le centre de la vie des Méganticois.

En traversant les rails, je serrais la main de grand-maman plus fort, mais elle me disait de ne pas m’inquiéter. Elle connaissait les heures de passage du train, se réveillait avec son sifflet, s’endormait avec son doux bercement métallique. Grand-maman disait que le train avait été une bénédiction pour Lac-Mégantic, qu’il avait apporté de la vie, du travail, et les grandes familles étaient mieux nourries. Elle avait même marié, sur le tard, alors qu’elle était veuve, un homme qui avait posé des rails de chemin de fer toute sa vie pour nourrir ses 12 enfants à lui. C’était mon grand-père paternel, Gérard Pagé, veuf aussi, aveugle du diabète et qui n’a donc jamais vu sa belle Éva et son sourire. « Un courant électrique a traversé nos mains quand on s’est touchés », avait dit grand-maman. Parfois, les freins du train grichaient assez fort pour qu’on se réveille. Mais grand-papa Gérard, qui connaissait très bien les trains, avait dit qu’à Lac-Mégantic surtout, c’était un bruit réconfortant. S’il fallait qu’il en manque! La gare est nichée au fin fond du centre-vie, au bout d’une grande côte qui part, en fait, de l’autre village, loin là-haut, à une douzaine de kilomètres, à Nantes. D’ailleurs, en vélo, il ne faut que quelques bons coups de pédale de Nantes pour rouler doucement jusqu’à la gare de Mégantic.

Éva Brault-Grondin-Pagé portait une dignité toute naturelle. Lorsqu’elle marchait le long de la rue Frontenac du centre-vie, on la saluait; elle s’arrêtait pour parler, on s’enquérait du bonheur de l’un et de l’autre. L’indice de base de Lac-Mégantic, c’est l’autre PIB, celui du produit intérieur du bonheur, tricoté dans tous les foyers.

Parfois, grand-maman et moi nous rendions au parc du centre-ville, sur le bord de l’eau. Elle fermait les yeux, comme si elle humait les mots du lac soufflés par le vent, parce qu’après, elle racontait toutes sortes d’histoires. J’adorais.

Tous les étés, je venais visiter grand-maman, et autant de fois durant l’année que possible. Pour son sourire, bien sûr, et sa sagesse, mais pour nager dans son majestueux lac et m’endormir au son des freins du train qui s’allongeait doucement pour la nuit dans la gare. Adolescente, j’ai même habité chez grand-maman pour mes emplois d’été que j’occupais au lac, à la Base de plein air de Lac-Mégantic ou ailleurs. J’ai marché cette ville de haut en bas, des centaines, des milliers de fois, tantôt prenant un verre sur le balcon de l’un ou un café sur la terrasse de l’autre, traversant les voies ferrées en pensant à grand-maman Éva chaque fois. J’ai vu la ville grandir, les terrasses se construire, les nouvelles boutiques arriver et des monstres, comme Walmart et McDonald’s, s’imposer. Et j’ai eu un frisson quand le premier feu de circulation est arrivé. Grand-maman Éva était déjà partie. Je ne sais pas ce qu’elle aurait dit.

Une femme m’a jointe un jour à Johannesburg, mon autre chez-moi. Sa famille y avait été postée quelques années. Quand elle s’est présentée « Martine Boulet de Lac-Mégantic », mon cœur a bondi. Nous sommes devenues amies instantanément, voisines à Johannesburg comme à Lac-Mégantic. Nos filles sont du même âge, ont fréquenté la même école. Ce sont elles, cette nouvelle génération à qui on lègue des voies ferrées mal foutues, nos enfants qui foulent maintenant la grande côte de la ville, le soir, en riant, en s’arrêtant sur tel balcon, sur telle terrasse, tissant eux aussi des liens et des mailles dans cette immense, douce et solide toile méganticoise. Les jeunes prennent nos places sur les terrasses le soir. Celle du Musi-Café est la plus populaire, facile à repérer, dit-on aux nouveaux venus — « Juste à côté de la traverse de chemin de fer! Tu ne peux pas la manquer! »

Le 6 juillet, dans la nuit, elle était bondée, cette terrasse. On y chantait, on riait, on s’aimait comme c’est la coutume à Lac-Mégantic. La sœur de Martine, Marie-France Boulet, dormait dans son mignon logement au-dessus de sa boutique Mari Loup, de l’autre côté de la rue du Musi-Café. En un rien de temps, la vague meurtrière de pétrole et de gigantesques boules de feu ont tout rasé. On espère que Marie-France ne s’est jamais réveillée, même pas pour une seconde pour voir cette horreur sans nom, cette tragédie sans raison. Elle est la première des 11 enfants Boulet à partir.

Je suis allée voir Éva au cimetière. Elle a une belle vue sur le lac, avec grand-papa Gérard. Mais Éva pleure aujourd’hui. Je ne l’ai jamais vue pleurer. Bien sûr, elle pleure les morts, elle connaît sûrement toutes leurs familles. Mais elle pleure la pente aussi, et le manque de freins. Pas celle de Nantes, celle qui part de beaucoup plus loin, là-haut dans les grandes tours vitrées à air conditionné, avec le petit frigo dans le bureau, sous le Picasso. La pente de la cupidité, celle qui n’a pas de freins, surtout pas de scrupules, et avec une tragédie si grave, de toute évidence n’a pas non plus les lois ni les règlements ou la moralité pour la stopper, la raisonner, cette soif d’argent. Les voies ferrées sont usées, grand-papa Gérard vous le dirait les yeux fermés, les trains sont vieux, usés, bourrés de produits mortels; laissés à eux-mêmes. C’est comme laisser des grenades dans la boîte de Legos d’une garderie. Sans surveillance.

Grand-maman Éva pleure. Elle fait dire que si on a manqué de freins, on devrait peut-être aussi penser à changer carrément de direction; remettre l’indice du bonheur dans la vie et placer l’être humain, et non l’argent et le profit, au centre de ses préoccupations. Elle a aussi parlé de la planète, de l’environnement, elle a parlé de son précieux lac Mégantic et de la rivière Chaudière qu’on a empoisonnés. Elle a dit qu’il faut à tout prix se poser de sérieuses questions, surtout à savoir quel genre de planète on veut léguer à nos enfants?

Lucie-Eva

Lucie et Éva

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