Société

Le monde secret des Iraniennes

À Téhéran, les salons de beauté se disputent le pavé. Derrière des portes closes, les femmes s’y retrouvent, le temps d’un shampooing ou d’une manucure. Libres du regard des hommes, elles peuvent enfin dénouer leur hijab (foulard) et se sentir comme à la maison.


 

À quelques rues de la place Vanak, au cœur de la capitale iranienne, une enseigne discrète accrochée à l’entrée d’un immeuble de béton indique l’emplacement du salon Cheherda (qui signifie « Visages »). Comme tout ce qui concerne les femmes en Iran, l’endroit est loin d’être à portée de vue. Ce n’est qu’après avoir traversé le vestibule de l’immeuble, franchi un passage donnant sur une cour extérieure et gravi quelques étages dans le froid mordant qu’on aperçoit enfin un paravent rose qui laisse deviner l’entrée.

À visages découverts
Il est 10 h 30 du matin, un lundi brumeux de février, mais le petit studio ressemble déjà à une fourmilière. Vingt employées y jouent de la brosse et du ciseau pour répondre à la demande des dames qui se bousculent au portillon. À l’entrée, la gérante prend les rendez-vous par téléphone. En face de la fenêtre fermée d’un store blanc, une esthéticienne lime frénétiquement les ongles de sa cliente. Le soufflement continu du séchoir se mélange aux modulations du farsi, la langue du pays, et aux éclats de rire aigus. L’atmosphère est détendue. Propre et sobre, mais plutôt étroit et écrasé par la lumière des néons, Visages est un salon de beauté typique destiné aux femmes de la classe moyenne de Téhéran.


 

« C’est presque toujours bondé », dit Peggy, 28 ans, une fausse blonde aux sourcils teints et aux bottes de cow-boy qui ressemble davantage à une Américaine qu’à une Iranienne. « Mais ce n’est rien par rapport à Norouz (le jour de l’An iranien, qui commence à la mi-mars). Pendant les fêtes, il arrive que je travaille 12 heures par jour, 7 jours sur 7. » Un surmenage qui n’est pas sans avantage puisque son revenu mensuel peut alors passer de 2 772 000 rials (300 $), le salaire de base, à 9 240 000 rials (1 000 $), grâce aux pourboires.


 

Sarah, une collègue, se joint à la conversation. « Les Iraniennes ont toujours été coquettes mais, depuis la Révolution islamique de 1979, comme nous devons cacher nos courbes et nos têtes sous le voile, toute notre attention se concentre sur le visage et les mains », dit-elle en se tournant vers la table consacrée aux manucures et pédicures, au centre de la pièce.

Elle précise toutefois que des changements ont eu lieu depuis l’époque du président réformateur Khatami (1997-2005). Les manteaux se font plus ajustés et les jeunes filles sont plus motivées à surveiller leur ligne, contrairement au temps où les formes féminines se perdaient sous le tchador, ce tissu  couvrant la tête et le corps. Les Iraniennes ont d’ailleurs de plus en plus recours à la chirurgie esthétique pour se faire gonfler les lèvres ou la poitrine : « Les épouses veulent garder leur mari ! plaisante Peggy. Puisque les traditions se perdent et que les hommes vont voir ailleurs, elles doivent faire des efforts supplémentaires. »

Juste à côté, Elham, 20 ans, la plus jeune employée, balaie les mèches de cheveux sur le plancher. Elle a un sparadrap blanc sur le nez. Comme bon nombre d’Iraniennes, elle a décidé de se faire refaire le nez, une pratique courante au pays. Il suffit de débourser 14 millions de rials (1 600 $) pour l’opération et le tour est joué.


 

Dans l’étroit corridor de l’entrée, deux femmes d’âge mûr épluchent des magazines de coiffure d’un œil étonné. Les coupes de cheveux de la nouvelle génération leur paraissent excentriques. Qu’est-ce qui est in aujourd’hui en Iran ? « Ça dépend des goûts et des styles, répond Sarah. Mais disons que la mode est plutôt au long avec frange. » Et surtout : teinture s’il vous plaît, en blond de préférence. Influencées par les émissions people américaines et par Fashion TV, captées par satellite, beaucoup d’Iraniennes rêvent de ressembler aux stars hollywoodiennes. Ça donne parfois des résultats surprenants, comme l’illustre cette photo de la belle-sœur de Peggy : une fausse blonde platine aux sourcils et aux yeux d’ébène.

Liberté limitée


 

Les interdits n’en restent pas moins nombreux au pays des mollahs. Mahnaz, gérante du salon depuis cinq ans, assure que son travail est toujours limité par les restrictions du régime. « Les tatouages sont prohibés, de même que l’implant d’ongles. Même une mariée doit mettre son foulard lorsqu’elle sort du salon après avoir été bichonnée pendant des heures… C’est très contraignant. » Sans parler des policières de la brigade des mœurs, qui débarquent parfois au salon à l’improviste.

Et le hijab, ce n’est pas néfaste pour les cheveux ? « C’est ce que les médecins ont longtemps clamé, répond Mahnaz, car le foulard prive les cheveux de la vitamine D fournie par le soleil. Mais depuis quelques années, comme Téhéran est devenue l’une des villes les plus polluées au monde, on dit que le hijab protégerait des toxines de l’air. »

Pollution ou pas, Mahnaz préférerait s’en passer définitivement, même si elle a le rare privilège de pouvoir travailler sans. « Quand on arrive le matin et qu’on enlève le hijab, ce n’est pas une vraie libération, confie cette femme de 45 ans. On ne veut pas être libres uniquement entre femmes, ou chez nous à la maison. On veut avoir ce genre de liberté partout. »

Religion et préjugés


 

Il est bientôt 13 heures. C’est la pause déjeuner-prière. La petite salle d’épilation, campée derrière les deux lavabos, se transforme à la fois en salle à manger et en lieu de recueillement. Peggy a revêtu son tchador blanc et s’est agenouillée en direction de La Mecque.

Pendant qu’elle récite des versets coraniques, Nadya et Neluphar, les deux maquilleuses, mangent leurs pointes de pizza assises sur le lit pliant, en discutant produits de beauté. C’est cela l’Iran, un mariage surréaliste de religieux et de profane. Pour Peggy, ce métier n’entre pas en contradiction avec l’islam. « Je suis croyante par choix personnel. Mes parents ne le sont pas. Je ne vais pas à la mosquée, mais je prie. Ça m’apporte une certaine paix intérieure. Ce n’est pas politique. »

Seule employée sans fard ni vernis, Naimé profite d’un temps d’accalmie pour siroter son thé chaud. Elle a 23 ans et travaille comme coiffeuse depuis l’âge de 15 ans. Son rêve : émigrer en Californie, à San Diego, où réside déjà son oncle. « Je veux partir d’ici, murmure-t-elle. J’aimerais apprendre les langues étrangères et étudier en tourisme. »

Il y a deux ans, elle a fait une demande de visa américain qui a été refusée. Depuis, elle espère que son oncle pourra débloquer la situation de son côté. « Mais je n’ai pas trop d’espoir, car beaucoup d’Iraniens veulent partir aux États-Unis. » Naimé souhaiterait changer de métier car, dit-elle, être coiffeuse n’est pas très bien coté en Iran. « Les gens croient que nous sommes des femmes malfamées, de mauvaise famille ou de classe inférieure. » Et puis, il y a les histoires, les ragots, les mauvaises influences. Naimé se rappelle avoir été choquée par l’attitude d’une employée d’un autre salon, qui était mariée mais avait un amant et ne s’en cachait pas.

À cœur ouvert


 

Vers 14 h 30, le salon se vide. Les filles commencent à mettre de l’ordre puis… à bâiller. Certaines font des mots croisés, d’autres feuillettent des magazines, s’épilent le visage, se vernissent les ongles ou envoient des textos sur leur cellulaire. Les chansons de Mohsen Chavoshi, star de la pop iranienne, s’enchaînent à la radio, interrompues par les bulletins de circulation. Avec ses 14 millions d’habitants, Téhéran gagne la palme des embouteillages. À l’entrée du salon, une vendeuse itinérante déballe sa valise de produits de maquillage bon marché. Dans la cuisine, on sert le thé.

Ne reste plus qu’une cliente régulière, Forouzandé, 50 ans, ex-hôtesse de l’air, qui connaît le salon comme sa poche. Elle y passe parfois des après-midi entiers. La chevelure badigeonnée de teinture acajou, elle attend son shampooing tout en lisant le journal.

« Je suis inquiète, avoue-t-elle en anglais, en montrant la une du doigt. Le président Ahmadinejad ne va pas abandonner le programme nucléaire et on risque fort de se faire attaquer par les Américains. » Tous les soirs, Forouzandé suit les nouvelles à la BBC et sur VOA (Voice of America) avec beaucoup d’appréhension. « J’espère que le régime va se plier aux exigences de la communauté internationale. Nous sommes un pays riche en pétrole et en gaz. Nous n’avons pas besoin de défier le monde avec le nucléaire ! » Cet avis ne reflète pas celui des autres filles du salon ni de la majorité des Iraniens. Beaucoup pensent que le développement de l’énergie nucléaire civile est un droit national légitime.


 

Une seule présence masculine hante le salon de beauté : le portrait d’un jeune barbu vêtu d’un uniforme de pilote. C’est Theodic, le fils unique de Janet, la coiffeuse « vétéran » de Visages. Forouzandé raconte qu’il y a trois ans, alors qu’il avait à peine 24 ans, Theodic est mort dans un accident d’avion entre Téhéran et Khoram Abbad. Depuis, Janet est en deuil. Elle ne porte que du noir et fume comme une cheminée.

Janet est chrétienne, minorité représentée par 250 000 personnes sur une population de 72 millions. Une petite croix de pierre orne son cou. Maigre et rembruni, son visage raconte l’histoire récente de l’Iran. Avant la Révolution, elle avait son propre salon de coiffure, où elle recevait princesses, aristocrates et poètes. Après la prise du pouvoir par les religieux, elle a dû quitter l’Iran pour n’y revenir que des années plus tard. Son fils était devenu sa raison d’être, l’homme de sa vie depuis son divorce.


 

Les aiguilles de l’horloge indiquent 17 heures. Brosses et ciseaux sont rangés dans les tiroirs. Le soir tombe sur Téhéran, accompagné de minces flocons de neige. Face aux miroirs, les employées de Visages se regardent une dernière fois avant d’enfiler leur hijab dans un geste automatique. « Khoda hafez ! » (au revoir), se disent-elles en chœur. Et les lumières s’éteignent.