Léa rencontre Cathy Wong, activiste

Entretien avec la présidente du Conseil des Montréalaises.

 

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J’ai connu Cathy Wong en 2005. J’avais treize ans, elle, vingt. C’est elle qui m’a donné le goût de l’engagement féministe.

Quelques mois après notre rencontre, nous organisions une conférence pour la journée internationale des femmes, avec le YMCA. Au rendez-vous? Notamment Françoise David, Michèle Asselin, l’ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec… La salle était comble. Plus de quatre cents personnes réunies pour faire le bilan sur l’égalité des sexes au Québec.

Cathy a cette capacité extraordinaire de rassembler, de militer, de faire entendre sa voix. Créative bourlingueuse, on a pu la voir dans la Course Évasion Monde. Elle est aujourd’hui présidente du Conseil des Montréalaises. Elle inspire par son goût de vivre et de se battre pour ses convictions. Ses origines chinoises teintent profondément sa perspective du monde, marquée par l’ouverture. Son engagement est nécessaire.

J’avais envie de vous la faire découvrir. Les personnes comme elle sont trop rares.

 

La femme qui vous a inspiré?
Le parcours du Vietnam au Québec de ma tante Véronique m’a beaucoup inspiré. J’admire sa générosité, son dévouement envers notre famille, sa résilience lors des moments difficiles, sa façon courageuse d’exprimer des émotions humaines et sa capacité à bâtir des relations significatives autour d’elle. Dans mes moments d’échec et de remise en question, sa présence, son écoute et son aide ont été déterminantes dans mon parcours.

Ce qui vous révolte?
Les commentaires et les gestes racistes, sexistes et homophobes m’indignent. Aussi, les politiques conservatrices me révoltent. En particulier lorsqu’elles ont un impact sur la vie des femmes (avortement, violence, garderie, assurance parentale), et sur notre environnement.

Ce qui vous donne espoir?
Les enfants, les artistes, les écoles, la solidarité, l’Amour, les livres, le voyage, et le chocolat.

Qu’est-ce que la beauté pour vous?
Lorsque j’étais adolescente, j’étais complexée, car je ne cadrais pas dans le modèle de beauté des femmes « blanches ». Je n’aimais pas mes cheveux foncés et mes yeux bridés. Secrètement, j’enviais les cheveux blonds et les yeux bleus de mes amies. Pendant plusieurs années, j’ai porté des verres de contact bleus pour agrandir la forme de mes yeux et pour changer sa couleur. J’ai aussi « bleaché » mes cheveux pour qu’ils palissent et deviennent blonds. Ouf, je n’étais vraiment plus moi-même!

Aujourd’hui, je me sens belle, non plus grâce à un vêtement ou à une coiffure. Mais plutôt, je me sens belle à certains moments dans ma vie, par exemple, lorsque je joue au piano. Et je me sens belle lorsque je suis entourée de personnes curieuses, généreuses, et qui s’acceptent comme elles sont. Aussi, je me sens belle lorsque je suis en voyage. C’est sur la route que je me sens connectée avec mon cœur et mes instincts.

Qu’est-ce que vous avez envie de léguer aux filles des nouvelles générations?
La fierté d’être une femme et d’être bien dans sa peau. Le courage d’entreprendre et d’exprimer leurs opinions. Le plaisir d’être active et de faire du sport. La reconnaissance du travail des féministes qui les ont précédées et la volonté d’être actrices de leur société (et non plus spectatrices).

Quels enjeux sociaux sont les plus préoccupants pour l’avenir?
Tous les enjeux sociaux sont urgents pour l’avenir. Si je devais en choisir seulement trois, ce seraient les suivants : les inégalités femmes-hommes, la pauvreté, et l’état de notre environnement.

Quel est votre plus grand rêve?
Je n’aime pas cette question, car j’ai trop de rêves et ça m’angoisse. Notamment, je rêve de retourner à l’université pour étudier la musique et le piano. Je rêve de visiter des temples bouddhistes en Birmanie ou de suivre des cours d’anthropologie en Éthiopie. Je rêve de fonder une organisation pour les droits des enfants. Je rêve de prendre un café avec Ai Wei Wei. Je rêve d’être assise au centre des musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal pour écouter un concert. Je rêve d’un monde où l’égalité de fait entre les sexes sera acquise et où les libertés fondamentales seront respectées. Je rêve de réaliser des documentaires avec Anaïs Barbeau-Lavalette. Je rêve aussi d’un horaire qui me permettrait de jouer au tennis tous les jours. Vous comprenez maintenant pourquoi cette question m’angoisse?

Cathy-Wong

Quels sont les principaux défis qui attendent les femmes?
La pauvreté touche encore principalement les femmes. La situation est d’autant plus alarmante dans le cas des femmes autochtones, monoparentales, handicapées ou issues de l’immigration. En outre, la prise en compte des besoins spécifiques des femmes dans les politiques publiques est essentielle, ainsi que leur présence accrue dans les instances décisionnelles. La parité femmes-hommes dans les lieux décisionnels demande que des gestes concrets soient appliqués. Je suis convaincue que les transformations en faveur de l’égalité passent par des mesures structurantes.

Qu’est-ce que vous a appris votre mère?
Ma mère et moi avons beaucoup d’opinions différentes. Elle a forgé ma capacité à argumenter! LOL!

Qui est votre auteure préférée?
Ying Chen.

Quelle place pour les minorités culturelles au Québec?
Je suis préoccupée par la situation des minorités culturelles, plus particulièrement par les défis auxquels les femmes racisées sont confrontées au Québec. L’insertion professionnelle est un facteur important à leur intégration à la société québécoise. Malgré leur haut taux de scolarité, elles sont moins présentes sur le marché du travail. Lorsqu’elles trouvent un emploi, c’est souvent à un salaire plus bas, dans des secteurs d’emplois moins bien rémunérés, et à des conditions de travail plus précaires.

Je souhaite que les minorités culturelles aient l’opportunité et le désir de participer pleinement au développement de la société québécoise. Pour cette raison, je suis aussi préoccupée par la participation citoyenne des jeunes des minorités culturelles. Ils grandissent au Québec, souvent déchirés entre deux cultures. Nombreux sont ceux qui ne se sentent pas appartenir au Québec, même s’ils ont grandi toute leur vie ici.

Vous avez participé à la Course Destination Monde diffusée sur Evasion. Comment cette expérience vous a marquée?
Faire du reportage autour du monde est une expérience incroyable! Mais je dois avouer que j’étais très stressée avant le départ pour la Course, car, contrairement à tous les autres candidats, je n’avais jamais fait de la vidéo, ni participé à aucun tournage, ni fait du montage. Je venais de terminer mes études en droit, et donc, j’ai troqué mon Code civil pour une caméra. Il a fallu que je mette de côté mes réflexes de juriste pour apprendre une toute nouvelle langue, celle du cinéma. Bref, j’ai appris à foncer, à suivre mes instincts, à me tromper et à recommencer. Aujourd’hui, il m’arrive encore de rencontrer une personne pour la première fois et de me dire que j’aimerais faire un documentaire sur son parcours!

Pendant la Course, j’ai surtout été inspirée par les histoires de résilience. Je me souviendrai toujours de mon expérience au Népal où j’ai fait un reportage sur une famille tibétaine vivant dans un camp de réfugiés. Malgré mes origines chinoises, la famille a accepté de m’accueillir dans leur maison, de s’ouvrir à moi et de me raconter leur histoire. J’étais très émue.

Comment vous engagez-vous?
Je m’engage pour plusieurs causes et dans différents lieux. Je m’implique à la fois avec les gens sur le terrain et dans les instances décisionnelles. J’ai coordonné notamment des projets de mobilisation pour la Journée des femmes et des formations sur le développement de projets communautaires. Au Kenya, j’ai travaillé avec un groupe de femmes de Kiburanga dans un projet de médias sociaux et de recrutement de bénévoles. Lorsque j’étais à la présidence du Forum jeunesse de l’Ile de Montréal, je travaillais avec une vingtaine de représentants élus au développement de projets jeunesse, notamment dans le domaine de l’employabilité. À l’occasion de Rio+20, la conférence de l’ONU sur le développement durable, j’ai coordonné la participation de cinq jeunes femmes autochtones pour mettre de l’avant leurs préoccupations sur l’environnement. Présentement, je siège au Conseil des Montréalaises pour transmettre des avis au Conseil de ville sur la condition des femmes montréalaises.

Pourquoi êtes-vous féministe?
Je me suis rarement posé cette question parce que la réponse m’a toujours paru comme une évidence. C’est comme si l’on me demandait : « Pourquoi respires-tu? ». Avant tout, je suis féministe, car je suis reconnaissante du travail des féministes qui m’ont précédée et qui me donne la chance, comme à bien des femmes, de mener une vie beaucoup plus libre aujourd’hui. En exerçant mon droit de vote, en suivant une formation universitaire dans le domaine de mon choix, en bénéficiant d’une autonomie financière, en disposant librement de mon corps, en choisissant de poursuivre ou non une carrière, j’ai une dette immense envers les millions de femmes qui se sont battues quotidiennement afin d’offrir de meilleures conditions de vie pour leurs filles et petites-filles, et donc aussi, pour moi.

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