Société

Les 4 chantiers de Michaëlle Jean

L’Afrique l’a déjà surnommée « Petite reine ». Nouvellement élue à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, Michaëlle Jean suscite curiosité, espoir. Et méfiance. Beaucoup de boulot l’attend.

Michaëlle Jean est la première femme à diriger l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Emportée « aux forceps », selon L’Observateur de Kinshasa, en République démocratique du Congo (plusieurs heures d’intenses négociations ont été nécessaires), sa nomination en a déçu plusieurs, surtout sur le continent noir qui voyait ce poste influent lui échapper. Originaire en même temps du Nord (Canada) et du Sud (Haïti), elle est aussi bien plus jeune que ses prédécesseurs, tous africains. Alors ? La nouvelle Secrétaire générale de la francophonie part-elle avec un handicap ? Ou, au contraire, dispose-t-elle d’atouts uniques, convertibles en autant de gages de succès ?

« Les Haïtiens sont considérés chez nous pratiquement comme des Africains, et le Canada est un pays qu’on respecte beaucoup », dit la Camerounaise Marie-Roger Biloa, directrice d’Afrika International. « Michaëlle Jean aura donc toute la légitimité nécessaire pour agir. » Francis Kpatindé, ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Science Po), est du même avis. « En Afrique, ses origines haïtiennes lui donnent toute légitimité, dit-il. À preuve, Haïti est sur le point d’adhérer à l’Union africaine. »

Nicolas Sarkozy receives Michaelle Jean at Elysee Palace - Paris

Un pas pour les femmes

Il suffit de voir la photo de famille du XVe Sommet de la Francophonie pour comprendre dans quel dossier on attend davantage de la nouvelle secrétaire générale. Tous les États présents à Dakar sont aujourd’hui dirigés par des hommes. La venue dame qui se dit préoccupée par la cause des femmes, notamment des Africaines, crée énormément d’espoir. « On ne peut pas bâtir la Francophonie du 21e siècle en excluant les femmes », affirmait-elle dans une entrevue qu’elle m’a accordée en octobre dernier, à Paris.

« Nous applaudissons à deux mains », dit Awa Ngom Diop, porte-parole de Femmes Africa Solidarité, jointe dans son bureau de Dakar. « L’élection de Michaëlle Jean symbolise la réussite de notre combat pour que les femmes accèdent aux postes de décision. »

Les attentes sont à la mesure de cet enthousiasme. « On demande une vraie diplomatie des droits des femmes à l’intérieur de l’OIF », dit la Française Isabelle Gillette-Faye, directrice du Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (GAMS). Elle ne comprend pas pourquoi l’OIF n’a pas donné suite à la Convention d’Istanbul relative à la lutte contre la violence faite aux femmes, adoptée en 2011 par le Conseil de l’Europe, ni ne l’a soutenue. Même chose par rapport au vote de l’Assemblée générale de l’ONU, en 2012, en faveur de l’interdiction des mariages forcés et des mutilations génitales. « L’OIF aurait pu le reprendre à son compte, d’autant que ça concerne beaucoup de pays francophones d’Afrique, dit-elle, désolée. Et à Dakar, pendant le Sommet, on n’en a pas du tout parlé, excepté lors des événements parallèles. »

Diplomatie politique

C’est l’agenda politique qui s’impose dans l’immédiat, fait remarquer le journaliste Francis Kpatindé.« Au moins une dizaine d’élections importantes (au Nigeria, au Togo, au Burkina Faso…) auront lieu en Afrique au cours des 12 prochains mois, et plusieurs dans un climat extrêmement tendu, dit-il. Tout le monde attend de voir comment elle va s’y prendre pour intervenir, si nécessaire. »

Selon Zyad Limam, Franco-Tunisien à la tête du groupe de presse indépendant AM International et rédacteur en chef d’Afrique Magazine, la marche est haute pour Michaëlle Jean. « Dans le contexte de toutes ces élections africaines à venir, elle devra se mesurer à la francophonie politique, créée et incarnée par son prédécesseur, l’ancien président du Sénégal Abdou Diouf, qui avait énormément d’autorité, affirme-t-il. On va vite voir si elle est douée. Pour le moment, elle est beaucoup dans la forme, peu sur le fond… »

L’économie au service des jeunes

L’ex-Gouverneure générale du Canada a beaucoup axé sa campagne pour le poste de secrétaire générale sur un projet de Francophonie économique. Car la francophonie, c’est aussi un immense marché qui comptera plus de 700 millions de personnes d’ici 2050. Les échanges économiques entre les membres présentent un potentiel énorme. « La stratégie économique est l’arme de construction massive pour la francophonie et je veux aller dans ce sens », m’avait-elle dit en octobre à Paris.

« C’est l’autre défi de taille qui l’attend. Et il faudra qu’elle sache naviguer entre tous les crocodiles africains, dit Zyad Limam non sans humour. Mais elle a l’expérience diplomatique, elle a beaucoup voyagé en Afrique et elle est ambitieuse. Elle devrait y arriver. »

Il le faut, martèle la principale intéressée. « Car l’alternative, surtout pour les jeunes, c’est le djihad. » Michaëlle Jean veut que ce soit bien clair : rien ne la touche autant que la marginalisation des jeunes. Elle veut renforcer le dialogue avec eux, avec la société civile, et insiste sur son expérience de chancelière de l’Université d’Ottawa qui lui donnerait des outils et la sensibilité nécessaires pour relever les défis de l’éducation.

L’argent

Hommes ou femmes, toutes les personnes consultées pour cet article s’entendent pour dire que ces attentes face à Michaëlle Jean ont comme condition préalable une bonne santé financière de l’OIF. L’argent, c’est le nerf de la guerre. Et là, le bât blesse, car le budget de l’OIF est de plus en plus limité, les contributions des États-membres étant réduites.

« La nouvelle secrétaire générale nous l’a bien dit, elle se voit comme celle qui ouvre les portes, rappelle la Camerounaise Marie-Roger Biloa. Ce sont les portes des coffres-forts qu’elle devra ouvrir en premier lieu pour assurer l’essor de la francophonie. »