Société

Rachel Kohl Finegold, la féministe chez les rabbins

Certains hommes de sa communauté n’avaient jamais entendu une voix de femme dans le sanctuaire d’une synagogue. Mais depuis 2013, la maharat Rachel Kohl Finegold, une «presque rabbin» orthodoxe de Montréal, fait résonner la sienne haut et fort.

Photo: MarieMarine photographie

C’est jour de shabbat à la synagogue Shaar Hashomayim dans l’ouest de Montréal. Les bancs de bois à gauche de l’allée centrale sont occupés par une trentaine d’hommes, la tête penchée sur leur Talmud. À droite de l’allée, une poignée de femmes écoutent l’office, elles aussi plongées dans leur livre sacré. Au milieu de celles-ci se tient une brunette de 35 ans, chapeau de feutre recouvrant partiellement ses cheveux : Rachel (prononcé Rakel) Kohl Finegold.

La nouvelle « presque rabbin » de Westmount se lève pour livrer son sermon à l’assemblée réunie aujourd’hui… après avoir attrapé sa petite Hadar, trois ans, qui gambade tout autour et réclame une collation.

Sa présence n’incarne rien de moins qu’une minirévolution dans le milieu juif orthodoxe de Montréal, encore fortement dominé par les hommes.

En juin 2013, Rachel obtenait de l’académie new-yorkaise Yeshivat Maharat un diplôme lui permettant d’aspirer au titre respecté de « maharat ». Ce qui veut dire ? D’abord, une précision. La branche du judaïsme à laquelle appartient Rachel Kohl Finegold est à mi-chemin entre le courant ultraorthodoxe (les hassidiques) et les courants plus libéraux (les réformistes ou les massorti), qui, eux, ordonnent des femmes rabbins. Chez les orthodoxes, on ne va pas jusque-là. On a donc créé ce pendant féminin de leader religieux. Les deux rôles sont semblables, même si on réserve encore aux rabbins quelques prières et gestes cérémoniels.

Diplôme en poche, donc, Rachel est embauchée comme maharat dans une synagogue de la métropole et déménage de Chicago à Montréal avec son mari, Avi Finegold, également rabbin, et leurs trois filles, Kinneret, Nedivah et bébé Hadar, qui vient de naître.

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Une inspiration pour les femmes

En trois ans, la maharat Rachel s’est vite fait un nom. « Je suis un peu une star chez les juifs orthodoxes de Westmount, dit-elle en riant. Pas vrai Avi ? » Le mari renchérit : « Je dirais plutôt que tu es connue… dans la communauté orthodoxe en général ! » Les médias du milieu se sont effectivement délectés de la nouvelle d’une femme devenue maharat chez ces juifs de tradition plutôt conservatrice.

Et à quoi ressemble aujourd’hui son quotidien ? Sermons à la synagogue, étude du Talmud (recueil comprenant la loi orale et les enseignements des grands rabbins) avec des groupes de tous les âges, discussions avec des parents de la communauté. Ses soirs et ses week-ends sont rythmés par les bar- et bat-mitsvah, les naissances et les mariages à souligner, et les fêtes religieuses (nombreuses !) à préparer.

En ce jeudi matin, une dizaine de personnes sont réunies pour écouter la maharat décortiquer un passage de la Torah. Elle siège au bout d’une grande table, son téléphone intelligent posé à côté de ses feuilles de notes. Vive et allumée, elle rebondit sur les questions et les commentaires de son groupe d’étude.

Esther, 70 ans, ne cache pas son admiration. « Certains membres plus âgés de la communauté, surtout des hommes, étaient sceptiques à son arrivée. Je leur ai dit : “Attendez avant de décider !” Dès son premier sermon, tout le monde a été impressionné. »

La maharat Rachel accompagne tout le monde au quotidien, mais, dit-elle, « les femmes gravitent davantage autour de moi. Je crois qu’elles avaient soif d’une leader féminine dans la communauté ».

Elle raconte avec émotion sa première prise de parole lors de la prière du samedi : « Des femmes m’ont serré la main, les yeux pleins d’eau, en me disant : “On vous attendait !” »

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Une famille comme les autres

Son appartement à deux pas de la synagogue est à l’image de celui de toute famille avec trois jeunes enfants. L’entrée est encombrée de manteaux et de petits souliers pêle-mêle. Pendant que Hadar fait la sieste, Nedivah et Kinneret, quatre et six ans, sont affalées sur le canapé avec leur tablette électronique. Dans la salle à manger, des jouets épars, des bibliothèques remplies de livres saints et une étagère bien garnie de bouteilles d’alcool.

La maharat Rachel et son rabbin de mari… boivent ? « Mais oui ! Les gens pensent que les religieux n’ont pas le droit de s’amuser ! Nous sommes même allés écouter un concert de jazz hier soir », répond-elle, amusée.

Un pied dans la tradition juive, l’autre dans la vie moderne, Rachel incarne la jeunesse et le changement. D’où son adoption spontanée par les membres de sa communauté de moins de 50 ans. Oui, elle lit des blogues sur la maternité et partage des photos de ses filles sur Facebook. Et c’est Avi qui fait la cuisine et s’occupe des enfants matin et soir.

Rachel le dit elle-même : son mari et elle sont des juifs orthodoxes ouverts.

Mais cette façon de faire et de voir le judaïsme est loin de faire l’unanimité. En novembre 2015, le Rabbinical Council of America (RCA), une organisation regroupant près de 1 000 rabbins orthodoxes, surtout américains et israéliens, a pris position contre l’ordination des femmes, « peu importe le titre qu’on leur donne ».

Haussement d’épaules de la principale intéressée. Le RCA avait rejeté le leadership religieux des femmes à deux reprises dans les dernières années. Et il en fallait plus à la congrégation Shaar Hashomayim pour être ébranlée. « Cela a eu l’effet contraire pour nous, explique Rachel Kohl Finegold. Les gens qui soutiennent déjà l’idée des maharat se sont portés à notre défense. »

Les femmes visées, elles, ont choisi de prier ensemble et de ne pas jeter d’huile sur le feu. « Ce n’était peut-être pas une grande déclaration féministe, mais un message puissant : nous voulions montrer que nous changeons les choses en faisant ce que nous avons à faire. »

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Un féminisme tranquille ?

Le mot est lâché. Bien qu’elle soit membre de la Jewish Orthodox Feminist Alliance, la maharat Rachel hésite à se définir comme féministe. « Je n’utilise habituellement pas ce terme. J’ai grandi avec comme toile de fond l’idée que les femmes peuvent faire tout ce qu’elles veulent. »

Malgré l’importance de son rôle dans la communauté, il faut la voir en action un matin de shabbat pour comprendre que celui-ci est bien délimité. Pas question pour elle de s’asseoir à l’avant de la synagogue avec le rabbin ou de venir réciter une bénédiction sur la Torah, comme le font à tour de rôle les hommes réunis dans l’assemblée.

Mais Rachel accepte le cadre du courant orthodoxe. Si elle ne remet pas en question la halakha, l’ensemble des lois juives qui dictent son quotidien, elle se désole par contre qu’on n’encourage pas les filles à poursuivre de plus hautes études religieuses, simplement par habitude.

Et elle s’anime quand on parle du regard de la société sur les femmes pratiquantes. « On nous voit comme des opprimées, mais de l’intérieur ce n’est pas du tout cela. Personne ne me dit quoi faire ! Je pourrais me lever demain matin et ne plus vivre cette vie religieuse. Je la choisis parce qu’elle a un sens pour moi. Oui, je suis dans un monde religieux où certaines batailles doivent encore être conduites. Mais c’est une lutte que je préfère mener de l’intérieur pour faire changer les choses. »

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