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L’indignée et son chat

Lui, c’est Willis from Tunis et il a 15 000 fans sur Facebook. Pas mal, pour un chat virtuel! Elle, c’est Nadia Khiari, artiste tunisienne un brin rebelle et parfaitement inconnue il y a un an. Ensemble, ils cassent la baraque dans la Tunisie de l’après-révolution.


 

Willis est venu au monde sur un canapé, il y a un peu plus d’un an. Dans son appartement de Tunis, Nadia Khiari était assise devant la télé, son carnet de croquis sur les genoux. À l’écran, le président du pays promettait enfin la liberté d’expression dont il privait le peuple depuis 23 ans. Sous sa gouverne, la censure était partout. Seuls les dessins publiés dans des journaux proches du régime échappaient aux ciseaux.

Liberté d’expression? Nadia Khiari le prend au mot. Cette bédéiste qui enseigne aux Beaux-Arts de Tunis dévisse son stylo et dessine en quelques minutes un chat raillant le despote. À peine l’encre a-t-elle séché qu’elle l’envoie se promener sur la Toile.

Succès immédiat. En quelques jours, le matou surnommé Willis from Tunis (inspiré de son propre chat, Willis) enregistre 900 demandes d’amitié sur Facebook?! Nadia Khiari a créé un phénomène, un symbole de la fin de la censure en Tunisie.

La trentenaire se prend au jeu et met en ligne deux, trois, parfois cinq dessins par jour. «Pour évacuer le stress et détendre l’atmosphère», dit-elle. Le pays en a bien besoin?: le dictateur Ben Ali s’est enfui le lendemain de son fameux discours. Depuis, des millions de Tunisiens vivent en simultané les mêmes joies, les mêmes angoisses. Et se reconnaissent dans Willis.

Le parti islamiste s’affiche, après 20 ans de clandestinité? Un Willis barbu hésite à se raser avant le scrutin. Les manifs sont partout? Un Willis père de famille regrette le déclin de l’autorité patriarcale. Sur un ton mordant, la bédéiste chronique ainsi sur les comités de résidants qui sécurisent les quartiers, la désorganisation du pays, le recyclage des anciens du régime. Tout y passe.

Willis est une vedette. Mais personne ne sait qui se cache derrière. Sur le Net, les menaces se mêlent aux encouragements. «Lâche ton PC et occupe-toi de ta femme», éructe un internaute, qui en appelle au Coran. Assez pour se demander s’il faut continuer. «On a soupesé les risques, les conséquences», explique le mari de Nadia, un Français qui tient une galerie d’art à La Marsa, en banlieue nord de la capitale.

Mais malgré son minois angélique, la jeune femme savoure la provocation. Elle a toujours secoué le conformisme, à commencer par celui de sa famille, issue de la moyenne bourgeoisie traditionnelle de Tunis. Adolescente, Nadia Khiari s’amusait déjà à tester les limites de l’impertinence, desserrant sa ceinture après les grands dîners de famille, comme les hommes, au lieu d’aller faire la vaisselle avec les autres femmes.


 

Ce goût pour la transgression ne l’a jamais quittée. Sollicitée par d’impor­tantes maisons d’édition qui, flairant le bon coup, lui proposent de publier ses dessins, elle choisit de le faire toute seule, à son goût. Ses Chroniques de la Révolution, rassemblant l’œuvre de la période d’insurrection, sortent à 3 000 exem­plaires en février 2011 durant un couvre-feu. Lors de la pre­mière séance de dédicace, il faut faire la queue pendant trois heures pour approcher l’auteure. Pour beaucoup de fans, c’est la surprise. Ils n’avaient pas imaginé qu’une femme puisse créer un chat aussi irrévérencieux – parfois accompagné d’une grand-mère libidineuse appelée «Mamie Bouna», litté­ralement «la nymphomane» en dialecte tunisien.

Artiste peintre pas vraiment rompue aux louanges, Nadia Khiari ne pensait pas déchaîner les passions. «Tout est allé très vite, dit-elle. Et puis, je n’ai aucun mérite, j’ai juste retranscrit.» Elle refuse de se dire révolutionnaire. Révoltée, alors? Elle hésite. Pourtant, c’est bien la rébellion qui l’habite.

Armée de ses pinceaux et de ses couleurs éclatantes, la peintre se laisse guider par son instinct, mélange d’idéaux et d’inconscience, et se frotte depuis des années à la censure. Fichée aux Beaux-Arts, où ses étudiants la qualifient de «rouge», elle a fait «une croix sur une grande carrière». Sans regret ni gloriole. Résultat?: pour compléter son salaire de misère, elle travaille dans des cabinets d’architecture et de décoration.

Mais tout ça, c’était avant la révolution. Les tracas de l’université sont chose du passé. Elle enchaîne aujourd’hui les projets?: ouvrage collectif de bédé, séances de dédicace à la pelle, contributions pour la presse satirique internationale, invitation à un forum de débats à Paris ou à une exposition à Rome… À l’étranger, Nadia Khiari joue volontiers les agents touristiques. «Je dis?: “Venez en Tunisie, ce n’est pas l’Afghanistan!”» Sollicitée de toutes parts, elle refuse cependant les avances des journaux tunisiens, très souvent liés à un parti. L’indépendance avant tout.

Le jour des élections, en octobre dernier, elle affiche fièrement son index coloré de bleu après le passage dans l’isoloir. Elle y dessine la bouille de son minet, aussi béat qu’elle. Le lendemain, c’est la double gueule de bois. «Parce qu’on a fêté le droit de vote retrouvé, mais surtout à cause du choc Ennahda.» Ce parti islamiste est, en effet, arrivé en tête des suffrages. «On ne rêvait pas de ça, évidemment. Mais on a gagné la liberté d’expression, notre plus grande victoire. Et, aujourd’hui, je suis libre de me moquer du gouvernement.»

Elle ne s’en prive pas et s’en prend «aux barbus», sans haine ni concession. Elle s’attache à cibler leurs responsabilités politiques plutôt que leur position religieuse. Elle dit s’être «improvisée dans le dessin satirique» et continue d’afficher ses créations sur Facebook presque chaque jour. Pour que l’échange perdure. Et la révolution aussi.


 

Depuis la publication des Chroniques de la Révolution, en février 2011, l’auteure est devenue une leader de la scène culturelle en Tunisie.