J’ai peur de maigrir

Ce sont les autres qui se sentent mieux quand je maigris. Pas moi.

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Manal Drissi. Photo: Michelle Gagné//Lost & Faune

Cette semaine, Stéphanie Boulay publiait une touchante série de photos en collaboration avec The Womanhood Project, accompagnée d’une chronique dans Châtelaine sur la toxicité de l’image corporelle, notamment dans le showbiz. Cette semaine, je décrochais mon premier contrat télé. Pas de quoi faire la une du 7 Jours, mais de quoi échanger beaucoup d’émojis d’excitation avec mes proches.

Que les femmes comme Stéphanie, que nous autres grosses regardons souvent avec envie, admettent se heurter aux standards de beauté dans l’industrie me donne le vertige. Pas que je sois surprise qu’elles aient des problèmes d’image. Des tailles de guêpe qui se scrutent le corps avec mépris, j’en ai vu passer. J’ai le vertige parce que je suis consciente de sauter dans la gueule du loup.

Alors que la minceur est synonyme de beauté, de santé, de finesse, de réussite et de discipline, la grosseur est péjorative en elle-même, en plus d’être amalgamée à la paresse, à la rudesse, à la perte de contrôle et à l’échec.

Au petit comme au grand écran, les grosses sont goofy ou insécures, servent de faire-valoir et sont aimées malgré leur poids. Stéréotypes inoffensifs? Au contraire. Même sur le marché du travail, l’écart salarial entre grosses et minces, à compétences égales, confirme qu’on valorise, particulièrement chez les femmes, qu’elles prennent moins de place.

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En bons pyromanes-pompiers, on parle volontiers d’épidémie d’obésité, mais jamais d’épidémie de grossophobie. On se soucie des effets du surpoids sur la santé, pendant que la grossophobie ambiante propulse filles (et garçons) dans l’enfer – oui, le fucking enfer – des troubles alimentaires… menant parfois à l’obésité.

La grossophobie est si sournoise que le trouble alimentaire dont on parle le plus est celui qui vénère la maigreur extrême. L’anorexie est glorifiée sans vergogne par la mode. La souffrance à des fins de «beauté» est glamour. L’hyperphagie, qui consiste à manger compulsivement et qui entraîne une prise de poids, et la boulimie, qui consiste à «se purger» pour éviter ladite prise de poids, sont à l’inverse condamnées au silence et à la honte.

De plus en plus de médecins écartent l’indice de masse corporelle comme indicateur de santé. Mais une «anecdote» est marquée dans ma mémoire au fer rouge. Une visite à la clinique à 17 ans, à laquelle une amie qui est aujourd’hui médecin m’a accompagnée.

Sans m’examiner, et alors que la raison de ma visite n’avait rien à voir avec mon poids, la médecin m’avait ordonné de monter sur la balance, avait calculé mon IMC sur une grille, m’avait annoncé le résultat en soupirant et m’avait sommée de perdre du poids. J’avais un diagnostic de dépression majeure et de trouble alimentaire duquel elle ne s’était pas enquise. Humiliée «devant public», je suis tombée dans une spirale abyssale.

Quelques années plus tard, acceptée à l’université dans une autre ville, j’ai décidé que, pour ce nouveau départ, je ne serais pas grosse. J’ai perdu 55 livres. Je mesure 5 pieds. C’est d’la livre au pied carré.

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Je recevais plus de compliments que jamais, ne m’étais jamais habillée avec autant de facilité ni sentie aussi belle, et n’avais jamais été en aussi mauvaise santé physique et mentale. Au détriment de mes études, de mes relations sociales et amoureuses, je consacrais ma vie à ne pas reprendre le poids. La seule chose pire à mes yeux qu’être grosse, c’était d’échouer à rester mince.

Puis, je suis tombée enceinte, et grossir est devenu… nécessaire. Chaque kilo me prenait à la gorge: 41 semaines passées les poings serrés, avant que mon corps ne se délivre. Épuisée, écrasée par la douleur, je l’ai senti franchir toutes ses limites, être puissant, rudement et magnifiquement puissant, pour donner la vie. Et j’ai eu profondément honte de le mépriser. Mais je ne savais pas faire autrement. Devant l’ampleur de la tâche d’être mère, il m’a fallu jeter ma balance aux vidanges pour ne pas trébucher. Il m’a fallu fouiller au plus profond de moi et déconstruire tout ce que j’avais assimilé.

Je ne me suis jamais sentie si légère que depuis que j’ai arrêté de vouloir maigrir à tout prix. Je suis plus en santé, physiquement et mentalement, plus équilibrée dans mes habitudes, accomplie professionnellement et plus heureuse que je ne l’ai jamais été.

Mais je réprime chaque minute de chaque jour des pensées toxiques. C’est un combat perpétuel. Entre les commentaires sur mon poids, les coachs qui me contactent de manière non sollicitée pour «m’aider», les blogueuses qui promeuvent la diversité corporelle en se photoshoppant la taille et les magazines affichant des femmes qui sont à une gastro d’être minces en les qualifiant de «taille plus», s’aimer en tant que femme grosse est une victoire olympique.

Parce que surmonter sa propre grossophobie ne suffit pas; celle des autres nous attend à tous les détours comme un coup de pelle. Voir des femmes maigrir une fois dans l’œil des caméras me peine, mais le traitement qu’on réserve à Safia Nolin et consorts m’enrage.

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De temps en temps, le besoin de me comprimer dans les standards de beauté me domine. Il y a des jours où je fais des crises d’anxiété à l’idée de me mettre devant une caméra. Parfois, quand je cours avec mon chien pour le plaisir, je me surprends à calculer combien de calories je pourrais brûler par kilomètre et combien de semaines ça me prendrait pour atteindre mon «poids santé».

Et plus je m’expose à l’œil du public, plus on me renvoie l’image qu’exister dans ma forme est un statement et plus j’ai peur. Mon équilibre a un gros tour de taille et j’ai peur de perdre l’équilibre pour mieux le feindre.

Ce sont les autres qui se sentent mieux quand je maigris. C’est leur mépris de la grosseur que je conforte bien avant leurs inquiétudes pour mon bien-être. Ils n’ont aucune idée de la douleur et de la haine auto-infligées qui peuvent se cacher derrière quelques kilos en moins. Aucune idée que leurs compliments sont une arme qu’on retourne contre soi.

J’ai peur de maigrir juste parce que vous avez peur d’être grosses, alors que j’ai tellement plus à offrir qu’un corps capable de se réduire.


Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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