Comment avoir de l’air dans l’horaire?

Ainsi va la vie, ma chronique comme invitée de Châtelaine tombe en plein numéro où la maternité et la famille sont à l’honneur. Est-ce que j’allais, encore une fois, moi qui l’ai déjà fait souvent et sur diverses tribunes, parler du très possible défi d’avoir des petits, et un travail rémunéré, et une vie de couple, et des soupers de filles, et du temps pour regarder la télé (ou pour jogger, jardiner, tricoter)? Devais-je vraiment répéter, en 2017, que bien sûr tout se peut, même pour les femmes? Et n’est-il pas décalé d’évoquer encore mes enfants, quatre au total (avec le même père, le vrai décalage!), alors qu’ils sont maintenant de jeunes adultes autonomes et responsables?

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C’est ma benjamine et quasi jeune adulte – en fait totalement  ado, mais malgré tout une sage – qui a répondu à ma place: «Un numéro sur les mères? Mais c’est pour toi!» Attention ma fille, moi je n’ai plus d’enfants au sens entendu dans le temps où je courais tout le temps… «Ben justement, t’as du recul! En plus, tu pourras leur dire qu’on n’est pas traumatisés.»

Soit, sous cet angle, voilà qui ne manque pas d’intérêt.

Photo : iStock

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Il y a tellement de bons docteurs et de livres de recettes pour nous dire comment il faut aimer/élever/scolariser/développer/faire s’épanouir nos enfants que, forcément, tant que ceux-ci n’auront pas grandi, le doute rôde, même quand on a choisi de l’ignorer. C’est qu’il y a toujours un moule de mère parfaite niché dans un coin de notre cerveau : autrefois maman gâteau et présente, aujourd’hui maman décontractée (c’est ce que les recettes préconisent) et omniprésente (c’est ce que les donneurs de leçons exigent). Or, la maman qui court se demande parfois où elle est, et si elle n’a pas égaré le plus jeune en chemin.

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Et pourtant non, le traumatisme tant craint ne se loge pas dans votre famille, mais bien chez ceux qui vous regardent aller. J’ai trouvé significatif que ce soit un père qui, cet hiver, nous en ait fait la démonstration. Un dimanche de février, le chroniqueur de La Presse+ Marc Cassivi a signé un texte relatant un week-end familial ordinaire, surchargé d’allers et retours pour conduire ses garçons à des activités en tout genre.

J’ai dit à mon tendre époux: «T’as lu? C’est fou!» Lui: «On a déjà fait pareil.» J’ai protesté: nos enfants n’ont jamais eu tant d’activités parascolaires. Il a donné des exemples… Cours de natation, de patin, de ballet, de dessin, en plus des fêtes d’anniversaires, de la gestion des travaux scolaires… Si l’on y ajoute un papa et une maman à la carrière surchargée, avec la tête ailleurs, des déplacements fréquents et des horaires variables, on peut dire que, oui, chez nous aussi, ç’avait déjà été dans la catégorie très fou.

«Hep», a fait le papa, sans plus d’états d’âme. Les pères, c’est à noter, ne tiennent pas à faire vibrer toutes les cordes de la culpabilité (faut dire aussi, les chanceux, qu’on les y incite beaucoup moins que les mamans).

Ils et elles ont pourtant été nombreux à écrire à Marc Cassivi à la suite de ce billet, en tentant de lui ouvrir les yeux sur la vie de martyrs que lui et sa marmaille incarnaient. À quoi le chroniqueur, pas du tout ébranlé, a répondu par le bonheur des rituels père-fils qui font des brèches dans son tourbillon.

Et voilà pourquoi les autres sont très mauvais juges de la vie qu’on mène. Oui, on court, et à chaque famille d’aménager la semaine selon le rythme qu’elle peut supporter – s’il y a une conviction que donne le recul, c’est que les dynamiques familiales et l’énergie qui s’y déploie varient tellement qu’au diable les modèles.

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Mais ce qui crée le lien, ce qui permettra à vos enfants de grandir en toute sérénité, c’est ce qui est sous l’horaire et qui vous appartient en propre. Pour nous, ce fut les bulles de l’heure du bain, la comptine d’avant-dodo, les conversations avec la préado dans l’auto, les bagels du vendredi soir, la gourmandise que fiston – taquin et complice – glisse dans le chariot quand on fait les courses… à la course!, les vacances intouchables, la fabrication annuelle de beignes en famille, les fous rires que seuls les initiés peuvent comprendre…

Et bingo si c’est votre invraisemblable vie de fous qui vous fait rigoler: vous aurez tout compris. On ne peut échapper à toutes les contraintes, mais elles sont là pour encadrer notre journée, pas pour la corseter. La seule posture à adopter, c’est donc de se laisser de l’espace pour respirer, qu’il s’agisse pour vous d’une petite bouffée quotidienne ou, pour vos voisins, d’un grand bol d’air à prendre souvent. Ça donne le souffle pour passer au travers, jusqu’au jour où vous constaterez que, ma foi, déjà!, l’Everest est gravi. Et que votre équipage a très bien suivi.

 

Ex-rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau est journaliste indépendante.

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