Du pixel au réel

Tricoter, bricoler, cuisiner: passer beaucoup (trop) d’heures devant un écran chaque semaine donnerait-il envie de se servir de ses dix doigts?

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Lache_lousse

J’avais six oignons à ­émin­cer quand un petit bidule en plastique s’est détaché de mon robot culinaire. Résultat : cet engin puissant muni de commandes sophistiquées est devenu ­inutilisable. Un petit bidule en plastique de rechange ? « Ça n’existe pas, madame », qu’on m’a dit partout. La seule solution : acheter un nouveau robot.
Je ne l’ai pas pris.

S’en est suivi un geste pour moi révolutionnaire : j’ai sorti un tournevis pour fouiller les entrailles de la bête. Une heure plus tard, j’avais bidouillé une solution, pas élégante du tout mais fonctionnelle. J’avais aussi économisé 200 dollars. Et gagné la satisfaction d’envoyer promener ces vilains qui nous vendent des machins conçus exprès pour nous péter dans les mains au bout de trois ans.

Tiens, toi.

Hands of a woman holding two balls of yarn.

Photo: Lumina/Stocksy

La connaissance, c’est la liberté, disait le sage. Il avait raison. Ma mère peut, avec 100 dollars, me confectionner un tailleur original dans un lainage italien. Moi, pour le même prix, je suis condamnée au pantalon fait en Chine par des ouvrières sous-payées, et qui, suprême affront, aura l’air d’un torchon à vaisselle après trois lavages.

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Crocheter, coudre, bricoler ? J’ai résisté avec force toute ma vie. Pas bonne, trop long, trop compliqué. Mais je commence à changer d’idée.

Peut-être parce qu’à force de passer plus de 60 heures par semaine devant un écran, pour travailler, m’informer ou me divertir, j’ai envie (besoin ?) de me frotter au monde réel ?

Tout d’un coup, je suis jalouse de ma voisine capable de tricoter un pull-over en regardant Unité 9. Ça m’insulte d’être mise K.-O. par une toilette qui coule ou un pneu de vélo qui crève, d’avoir peur d’une tronçonneuse, de ne pas pouvoir dire exactement la différence entre un watt et un ampère. Je veux apprivoiser la réalité. Je veux FAIRE quelque chose.

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Ce serait, paraît-il, un besoin fonda­mental de l’être humain. Les gens de Betty Crocker l’ont découvert quand, au début des années 1950, ils ont lancé le premier mélange à gâteau. Une merveille : il suffisait d’ajouter de l’eau pour obtenir un quatre-quarts parfait. Ç’a été un flop total. Jusqu’à ce que l’entreprise modifie la recette pour obliger la cuisinière à ajouter un œuf et un peu d’huile au mélange. Ah. Les clientes avaient désormais l’impression de « faire » un gâteau. Et les ventes ont décollé. Bref, on accorde davantage de valeur à ce que l’on a confectionné soi-même. Et le secret du bonheur au travail réside dans la capacité de voir un résultat concret. Des chercheurs de Harvard ont baptisé ça l’effet Ikea.

Mauvaise nouvelle pour les millions de travailleurs qui passent 40 heures par semaine à brasser du virtuel. D’où peut-être le courant du Do It Yourself (Faites-le vous-même) qui frappe l’Occident depuis quelques années. Le site en ligne Etsy, par exemple, regroupe près de deux millions de bricoleurs en tous genres qui, l’an dernier, ont vendu pour deux milliards de dollars de bijoux, d’écharpes, de verre soufflé ou de sacs à langer faits main…

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Ce besoin essentiel est aussi ignoré dans notre belle économie du savoir. Qui donne plus de crédit et de prestige au col blanc qu’au col bleu, au comptable qu’à l’électricien. Et pourtant.

« Tu ne peux pas planter un clou par Internet, ni faire réparer ta voiture en Chine », écrivait l’Américain Matthew Crawford en 2009 dans son essai Shop Class as Soulcraft (Éloge du carburateur), un plaidoyer en faveur des arts manuels et des écoles de métiers.

Matthew Crawford est docteur en philosophie politique et senior fellow à l’Institut des études supérieures en culture de l’Université de Virginie. Mais il gagne aussi sa vie à fabriquer des pièces de motos anciennes dans son petit atelier de Richmond en Virginie. « Trouver le moyen de dévisser sans la détruire une pièce de moteur complètement rouillée me demande autant d’intelligence et de connaissances que mon travail universitaire, dit-il. Et me donne souvent plus de satisfaction. »

Y a-t-il un prof de menuiserie dans la salle ?

À réécouter: Châtelaine, la balado avec Louise Gendron, qui revient sur l’illumination que peut provoquer un robot culinaire brisé (!).

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