Joël Legendre : son combat pour les papas gais

Joël Legendre s’est confié à Châtelaine. Avec une grande franchise.

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À la mi-juillet, l’homme aux mille talents sera de nouveau papa, cette fois de petites jumelles éprouvette couvées par une amie. Une naissance symbolique. Car grâce à la ténacité de Joël, la fécondation in vitro est maintenant couverte par le régime public pour les couples d’hommes qui ont recours aux services d’une mère porteuse. Il s’est confié à Châtelaine.

Photo : Maude Chauvin

Châtelaine : Vous avez déjà un enfant de 11 ans qui vous comble. Qu’est-ce qui a éveillé votre désir d’en avoir d’autres ?

Joël Legendre : Dans le cas de Lambert, mon fils, c’était le désir de ne pas finir mes jours seul. J’avais le sentiment d’avoir tout ce qu’il faut pour être parent, mais que la vie ne m’avait pas donné cette chance. Cette fois, ça part du désir de Junior, mon conjoint, qui est beaucoup plus jeune que moi. Au départ, il envisageait l’adoption. Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible pour un gai ou un homme célibataire d’adopter à l’international. On a ensuite songé à la Banque-mixte, un programme d’adoption au Québec qui exige, dans un premier temps, qu’on soit famille d’accueil pendant deux ans, avec possibilité pour la mère biologique de reprendre l’enfant. Comme Lambert a déjà vécu un abandon [NDLR – Il a été adopté en Chine à 22 mois], on craignait de lui en faire revivre un autre. C’est ainsi qu’on a eu recours à une mère porteuse.

En novembre dernier, l’échographie a montré deux cœurs. Qu’est-ce que ça vous fait d’attendre des jumelles ? J’ai l’impression que ce sont deux âmes qui voulaient nous rendre visite ensemble. Deux petites guerrières prêtes à vivre dans un milieu différent, qui oseront s’afficher avec deux papas. C’est tout un parcours qui les attend.

Une grossesse, ça dure neuf mois. Pour vous, ça a pris un an et demi… et une tournure épique !

Tout était prêt : carte d’assurance maladie valide, tests de sperme positifs… Mais à l’étape de l’insémination avec la mère porteuse, la clinique OVO nous a dit que, malheureusement, le Programme québécois de procréation assistée n’autorisait pas la procédure pour les couples gais. C’est là, en décembre 2012, que je suis intervenu auprès du ministre de la Santé Réjean Hébert. Je lui ai fait valoir que la loi était discriminatoire. Pourquoi une femme stérile peut-elle recourir à une tierce personne pour porter l’enfant de son mari, par exemple, et pas les hommes ?

OVO tentait depuis longtemps de combler cette faille dans le Programme…

Sans succès. J’ai eu l’idée de me servir de ma notoriété. Mon député, Jean-François Lisée, a été le premier catalyseur. Je l’ai appelé : « Désolé de te déranger, il faut que tu m’aides. » Il m’a promis de remettre notre demande au ministre en mains propres, avec toute la correspondance entre OVO et le gouvernement. Une semaine plus tard, le dossier était à l’étude. Puis l’attaché de presse nous a rappelés pour nous dire qu’on pouvait aller de l’avant. Aujourd’hui, tous les couples gais peuvent en profiter.

Mais il n’y a pas eu d’annonce !

Rien du tout. Et nous, on préférait attendre que la grossesse soit sûre avant de l’annoncer.

Parce que ça ne s’est pas fait en criant « fœtus »…

La fécondation in vitro, ce n’est pas miraculeux. Plus il y a de manipulations, plus les chances diminuent. Et c’est chaque fois un deuil. Imagine : on fait venir les ovules des États-Unis, on les décongèle, on les analyse, on les féconde avec des spermatozoïdes, on les recongèle… Sur les neuf ovules reçus, six ont survécu. Chez un couple normal, si ça ne marche pas un mois, tu essaies de nouveau le mois suivant. Mais dans notre cas, les ovules étaient comptés. Les quatre premières tentatives ont échoué. Il ne nous en restait plus que deux. La mère porteuse a accepté de jouer le tout pour le tout.

Étiez-vous découragés ?

Mon conjoint a trouvé ça dur. Il me disait : « C’est fou, je pensais être fait pour être papa, mais on dirait que l’Univers me dit non… » On se sent honteux et coupable de vouloir des enfants quand aucune âme ne veut de soi comme parent. Moi, c’est venu me chercher autrement. Depuis que Lambert est dans ma vie et que j’ai fait mon coming out, je me sens gagnant. Mais là, pour la première fois en 10 ans, je me sentais impuissant.

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Avez-vous craint que la mère porteuse laisse tout tomber ?

Oui, parce que, après chaque échec, tout est à recommencer. Elle doit attendre deux mois, puis, aux prochaines menstruations, se piquer tous les jours aux hormones pour faire grossir l’endomètre.

Qui est-elle ?

Une grande amie de Junior qui lui avait toujours promis de porter un jour ses enfants. Le moment était venu. Elle venait de se séparer de son conjoint et n’avait pas à obtenir l’accord de qui que ce soit. Elle a expliqué à ses enfants, cinq et sept ans, qu’elle servait de « nid ». Le soir, ils lui mettent de la crème sur le ventre, parlent aux bébés, les sentent bouger. Mais ils savent que les jumelles vont partir. Cette femme dit que ça les fait grandir. C’est un don de soi incroyable.

Souhaite-t-elle garder un lien avec les jumelles ?

C’est elle qui a demandé à signer des papiers pour se décharger de toute responsabilité. Elle veut bien les porter, mais pas les garder. Et c’est plus facile parce que ce ne sont pas ses œufs. Elle les appelle bébé A et bébé B pour ne pas s’attacher. On va la voir régulièrement, on est présents aux échographies. On a même enregistré des comptines qu’elle leur fait entendre le soir ! C’est tout ce qu’on peut faire pour le moment, à part attendre et préparer la chambre.

Aux yeux du Code civil, la notion de « mère porteuse » n’existe pas. Celle qui accouche est considérée d’emblée comme la mère légale. Comment ferez-vous pour devenir tous les deux parents ?

Notre amie devra dire qu’elle a porté ces enfants uniquement dans le but de nous rendre pères. Dans tous les cas, c’est accepté. Je serai le père légal. Junior devra aller en cour pour adopter les filles, qui auront alors deux papas mais pas de maman – il va adopter mon fils Lambert par la même occasion. On va organiser une belle cérémonie.

Le Québec permet le don d’ovules, mais les donneuses ne courent pas les rues. Comment avez-vous trouvé la vôtre ?

Grâce à une banque d’ovocytes américaine, la Donor Egg Bank, recommandée par la clinique OVO. Le coût est très élevé, et dépend du nombre d’ovules et du « pedigree » de la mère. On a consulté un catalogue en ligne qui recense une centaine de donneuses de différentes nationalités, avec description pour chacune (histoire familiale, bilan de santé…) À un moment, on a ressenti un malaise. La perfection n’existe pas. J’ai été chanceux avec mon fils adoptif. Là, je ne voulais pas forcer le destin. Alors on lui a demandé s’il désirait avoir un frère ou une sœur asiatique, comme lui. Il a refusé net ! On a éliminé toutes les mères de cette catégorie. Puis, chacun de son côté, on a choisi, mon conjoint et moi. On est arrivés avec les trois mêmes donneuses, mais pas dans le même ordre. On a pris la décision pas tant en fonction des attraits physiques de la mère que de ses qualités humaines.

Quel est son profil ?

Une infirmière américaine, blonde aux yeux bleus, qui a eu le bonheur d’avoir deux enfants et qui veut donner cette chance à d’autres. Ce qui me plaît chez elle, c’est la bonté qui se lit sur son visage. Ses photos d’elle, petite, respirent l’amour et la joie de vivre. Même si elle vient d’un milieu modeste, on sent qu’elle a vécu une enfance heureuse. Elle va transmettre le gène du bonheur !

Les jumelles pourront-elles la connaître un jour ?

Comme c’est un don de transparence, à 18 ans, elles auront le droit de lui adresser une demande pour communiquer avec elle. Mais nous, on n’a pas le droit d’entrer en contact avec elle, ni elle avec nous. On a signé un contrat en bonne et due forme.

Comment Lambert voit-il son rôle de grand frère ?

Il a très hâte. Il ne voulait pas d’un garçon. Une fille, c’est moins menaçant – il n’a pas l’impression de perdre sa place –, deux c’est encore mieux ! Mais, entre nous, il aurait accepté n’importe quel enfant.

Comment la nouvelle a-t-elle été accueillie dans la famille ?

Mon père a eu cette phrase touchante : « Jamais je n’aurais pensé que mon garçon qui est gai aurait été celui qui me donnerait le plus d’enfants. » Chez nous, on est quatre. Ma sœur a eu deux gamins, mes deux frères un chacun, et moi, bientôt trois. Ça faisait de la peine à mon père de penser que son gars ne pourrait pas lui donner de petits-enfants. C’est souvent le deuil que doivent faire les familles d’homosexuels. Mais c’est en train de changer.

Vous en avez fait votre cause…

Alors que je n’ai jamais été militant ! À 16 ans, j’ai su que j’étais gai. Je ne suis jamais sorti dans la rue pour le crier. On me l’a souvent reproché. L’adoption de mon fils a été ma façon à moi de m’ouvrir et de faire bouger les choses. Je suis prêt à me battre pour les enfants – je suis associé à Opération Enfant Soleil depuis 22 ans. La paternité va de pair.

Vous en avez fait du chemin, depuis votre coming out forcé dans les journaux en 2009 !

Ç’a été une bénédiction, finalement. J’ai toujours voulu qu’on me reconnaisse pour mon talent et non pour mon identité. Aujourd’hui, des pères me disent que je leur ai permis d’accepter l’homosexualité de leur fils.

Qui va prendre le congé de paternité ?

Je prendrai au moins les six premiers mois, mon conjoint les suivants. Pour moi, un workaholic, c’est super ! J’ai 47 ans. Jamais plus ça ne va m’arriver, ça fait que j’en profite. Pis si les gens m’oublient, je recommencerai.

Un homme qui accepte de mettre sa carrière en pause pour un enfant, c’est rare !

Et les gens trouvent ça attendrissant ! Mais ce n’est pas un sacrifice. Je suis rendu là dans ma vie. Si j’en avais eu un seul, peut-être que j’aurais seulement ralenti. Mais à l’annonce de l’arrivée de jumelles, ç’a été une évidence. J’ai tellement travaillé ces derniers temps que là, je vais me reposer.

Euh, c’est relatif !

Oui, ça va être fatigant, mais d’une fatigue « primaire ». Je n’aurai pas à performer à la télé, sur les réseaux sociaux, à faire le rigolo en entrevue. J’aurai juste à apprendre à m’occuper des filles. Lambert avait 22 mois quand je suis allé le chercher en Chine. Il était propre, il avait ses dents, il marchait, il parlait. Un bébé clés en main ! Alors que là, ce seront des nouvelles-nées.

Aurez-vous de l’aide ?

Les deux grands-mères sont folles de joie à l’idée de nous aider ! Plein de gens aussi se manifestent. Mais je n’ai engagé personne. J’ai envie de vivre ça comme ça vient et d’appeler des amis s’il le faut. Ça va me faire travailler sur ma personne, moi qui aime mieux donner que recevoir ! Après, elles iront en garderie. Leur place est réservée.

Vous êtes devenu le papa de Lambert le jour où vous avez vu sa photo, deux mois avant d’aller le chercher en Chine. À quel moment avez-vous eu ce sentiment avec les jumelles ?

Le jour de l’échographie. En entendant battre leurs petits cœurs, j’ai commencé à être inquiet – qu’elles ne se rendent pas à terme, qu’elles meurent à la naissance, qu’elles contractent une maladie… On est soudés par le cœur.

À quatre ans, Lambert vous a demandé où était sa maman. Vous lui avez dit la vérité. Allez-vous faire pareil avec les filles ?

Oui, c’est la meilleure chose à faire. Lambert savait que sa mère était en Chine, mais il voulait comprendre pourquoi elle l’avait abandonné. Je lui ai expliqué que ce n’était pas parce qu’elle ne l’aimait pas, au contraire. Peut-être était-elle trop jeune, trop vieille, trop pauvre ou trop malade. Elle avait voulu le meilleur pour lui. Lambert a son histoire, unique, et il en est fier. Il dit que personne n’a autant de drapeaux que lui – celui de la Chine, du Québec, du Canada et des États-Unis, où vit une partie de ma famille. Les jumelles aussi auront leurs propres drapeaux. Je conserve une photo récente de leur mère et une d’elle petite, contrairement à Lambert, qui n’en a aucune de ses parents. Elles sauront aussi qui les a portées. Elles pourront bâtir leur histoire. Tout ça vient jouer dans mes valeurs. Je me suis toujours senti différent du reste de ma famille. J’aurais voulu donner à mes enfants un cadre simple, mais la vie en a décidé autrement.

La question peut sembler impertinente, mais, entre vous et votre conjoint, lequel est le « vrai » père ?

On a tous les deux donné notre sperme et c’est le plus performant qui a gagné ! Mais on ne sait pas qui et ça nous importe peu. Je n’éprouve pas le besoin de me retrouver à travers mes enfants. Je veux juste les accompagner.

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