L’argent fait-il le bonheur?

Partout sur la planète, des économistes de renom mesurent et évaluent le bonheur, qu’ils tentent de chiffrer. Le bonheur a-t-il un prix?

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Environ 75 000 $ par an et par famille! Voilà le prix plafond du bonheur! Au-delà de cette somme, les revenus procurent plus de luxe, certains plaisirs, mais n’augmenteraient pas le niveau de bonheur ressenti. Et ce ne sont pas des philosophes ou des psychologues qui le disent, mais les économistes de l’Université de Princeton, sous la direction de Daniel Kanheman, colauréat du prix Nobel d’économie 2002.

Une conclusion obtenue après une étude-fleuve menée en 2010 auprès de 450 000 Américains, dont on a évalué la perception du bien-être quotidien de même que celle du bonheur dans l’ensemble de leur vie.

Photo: iStock

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Et pour ceux dont le revenu est inférieur? « Le bonheur est aussi au rendez-vous pour ceux dont le salaire est moins élevé, mais l’évaluation émotionnelle et globale du bonheur ressenti augmente progressivement avec le revenu jusqu’à ce plafond de 75 000 $ », répond David Kanheman. Bref, si l’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue, du moins, jusqu’à un certain point.

Des résultats un peu différents de l’étude qu’il a menée, en 2006, en collaboration avec son colauréat Alain Krueger, et qui démontrait que le revenu annuel avait peu d’influence sur le bonheur ressenti, à condition toutefois qu’il couvre les besoins essentiels de la famille. Les deux chercheurs avaient alors chiffré une sorte de salaire minimum du bien-être à 20 000 $US – ($ 2006), soit environ 24 600 $CA ($ 2012)-, un revenu frisant le seuil de pauvreté. Au-dessous de ce minimum, la course pour joindre les fins de mois et les privations réduisent le potentiel de bonheur. On l’aura compris, il s’agit bien évidemment de normes occidentales, mais le principe, lui, s’applique partout : si les revenus ne couvrent pas l’essentiel, les chances de bonheur sont compromises.

Et au Québec?
Au Québec, en janvier 2012, les statistiques de l’Indice relatif de bonheur (IRB), sorte d’« observatoire du bien-être » fondé par Pierre Côté, un spécialiste du marketing et des communications, révélaient que les Québécois interrogés estimaient à 1 725 $/mois, pour un adulte seul, le revenu nécessaire pour répondre à leurs besoins primaires. Au-dessous de ce montant, leur bien-être et leur bonheur étaient menacés. Un résultat qui laisse songeur, car ce montant est supérieur au salaire minimum du Québec et aux critères établis pour le seuil de pauvreté.

Par ailleurs, selon les chiffres affichés sur le site de l’IRB, en mars 2012, les personnes qui ont une bonne situation financière afficheraient un IRB de 80,30 contre 62,30 pour ceux qui n’ont pas une bonne situation. Bref, l’argent ne fait pas le bonheur… à condition d’en avoir suffisamment!

L’argent ne suffit pas
Tous les psychologues le diront, mais les économistes aussi, David Kahneman en tête : l’argent à lui seul ne suffit pas à faire le bonheur. « Mais puisque la richesse ne suffit pas, que faut-il donc pour être heureux? », demande Sir Richard Layard, économiste au célèbre London School of Economics, dans son ouvrage Le prix du bonheur : leçons d’une nouvelle science (Armand Colin, 2007). L’économiste soutient qu’au-delà du seuil de pauvreté, la situation économique n’a pas plus d’importance que les relations familiales, le travail, les amis, la santé, la liberté individuelle et les valeurs personnelles, lorsqu’il s’agit d’évaluer le bonheur. Selon lui, chacun de ces éléments peut influencer positivement ou négativement notre « capital » de bonheur.

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Combien pour retrouver le bonheur?
L’étude de David Kahneman a également démontré qu’un faible revenu exacerbe la douleur émotionnelle, lors d’un divorce, d’un deuil ou d’une autre épreuve.

Faut-il en conclure pour autant que si l’argent ne fait pas le bonheur, il peut atténuer le malheur? Des économistes, comme Andrew J. Oswald de l’Université de Warwick, se sont penchés sur la question. Conclusion? Si un revenu confortable permet de surmonter une épreuve plus facilement, ne serait-ce que pour le confort qu’il procure, il faut cependant des sommes d’argent colossales pour rétablir le niveau de bonheur d’une personne ayant perdu un être cher, subi un choc ou une épreuve importante.

Des sommes que ces économistes ont réussi à chiffrer! Selon Oswald, pour rétablir le niveau de bonheur ressenti avant le choc, il faudrait compter environ 425 000 $ par an pour une perte d’emploi et 270 000 $ par an pour la perte d’un être cher! Ces sommes astronomiques lui font conclure que les gens accordent beaucoup plus d’importance à leurs relations personnelles et à leur réussite professionnelle qu’à l’argent.

Le salaire relatif… ou le bonheur comparé
On a un jour demandé au chauffeur de Henry Ford s’il était frustré de savoir que son patron avait un salaire 10 ou 15 fois supérieur au sien. Il a répondu qu’il ne s’en formalisait pas, que c’était normal, selon lui. Cependant, il s’est dit outré de savoir que le chauffeur d’un autre grand industriel était mieux payé que lui.

Cette anecdote illustre bien ce que les économistes appellent le salaire relatif. « Le sentiment de satisfaction des individus par rapport à leur salaire n’est pas lié à la rémunération elle-même, mais à son niveau comparé au salaire des autres », explique l’économiste britannique Andrew Clark qui, avec son collègue Andrew J. Oswald, a interrogé plus de 5 000 travailleurs. L’étude menée en 1992 avait d’abord été contestée, mais, depuis, les deux économistes ont fait école. En 2005, l’Université de Harvard a mené une étude semblable. Les individus devaient choisir entre un salaire de 50 000 $ pour eux contre un salaire de 25 000 $ pour leur entourage ou bien un salaire de 100 000 $ pour eux, mais de 200 000 $ pour leur entourage. Plus de 50 % des répondants ont préféré opter pour les 50 000 $ plutôt que les 100 000 $.

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Le bonheur est-il à vendre?
Si économistes et philosophes déclarent à l’unisson que l’argent ne fait pas le bonheur, la société de consommation, elle, semble dire le contraire. Et c’est dans les boutiques et les centres commerciaux que les « accros » du shopping, toutes catégories, tentent de débusquer le bonheur. Une course effrénée à la consommation, qui gagne tous les continents et presque toutes les générations.

C’est le « virus affluenza », tel que le nomme le psychologue britannique Oliver James, qui continue de frapper depuis près de deux générations. Selon lui, « c’est une véritable maladie, qui se transmet par la pub et qui convainc ceux qui en sont atteints que le bonheur se cache dans une boîte d’iPod ou une boutique branchée ». Une course à l’objet, qui prend des allures de quête et qui rime souvent avec dettes. Le bonheur est-il à vendre? Certainement pas, répondent les experts consultés. Pire, l’endettement par le crédit facile et la surconsommation engendre des problèmes financiers qui, eux, sont la première cause de troubles de santé mentale, comme l’anxiété chronique.

Bonheur et développement durable
Les économistes n’étudient pas que le bonheur individuel, ils chiffrent aussi le bonheur des peuples, un concept de plus en plus répandu en économie et en politique internationale. S’il est facile de conclure que les pays riches se retrouvent en tête de liste des pays les plus « heureux », sachez toutefois que l’argent n’est plus le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays. En effet, celui-ci doit aussi offrir à ses habitants la possibilité de se développer et d’accéder à un certain bien-être. Des concepts encore nouveaux, mais qui traduisent la volonté de l’être humain d’accéder au bonheur.

À consulter

Un site francophone sur l’économie du bonheur

Un article sur David Kahneman et ses travaux

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