Bas les pattes, le passager collant!

Vous êtes coincée dans un endroit confiné: compressée dans le métro de l’heure de pointe, assise à côté d’un type envahissant dans le bus ou l’avion. Et le maudit fatigant en profite. Le voyage s’annonce interminable. Sauf si…

 

 

Photo: Gerrie van der Walt/Unsplash

Joanna Chiu voyage beaucoup. Comme elle est journaliste, elle a décidé de raconter un incident tout récent, survenu dans un avion, non pour le dénoncer mais parce qu’il a bien tourné. Et moi, j’aime les leçons de solidarité, celles si banales qu’on ne croit pas utile d’en parler alors qu’elles font une différence.

Madame Chiu, qui dirige le bureau de Vancouver du Toronto Star, prend l’avion depuis qu’elle est toute jeune. D’ailleurs c’est au retour d’un voyage scolaire que la jeune ado qu’elle était alors a, pour la première fois, subi le flirt insistant du passager assis à ses côtés. Gêne et incompréhension! Lors d’une autre envolée, toujours adolescente, son voisin de siège l’a carrément embrassée. «J’étais tellement surprise, j’ai juste figé», dit-elle aujourd’hui.

Mais elle avait retenu la leçon: l’avion peut être un piège pour les jeunes femmes.

C’est dire si elle a dressé l’oreille lorsqu’à la fin mars, alors qu’elle rentrait à Vancouver, elle a constaté que juste derrière elle, une adolescente avait droit aux questions de plus en plus envahissantes de son voisin, un homme au tournant de la quarantaine. La jeune fille, qui voyageait seule, restait polie, mais le malaise était palpable. Coincée entre le hublot et le passager, impossible de planter là ce monsieur insistant.

Mais quand l’homme a voulu fixer un rendez-vous à l’ado une fois à destination, et surtout quand il a réclamé une photo coquine de la jeune fille, Joanna Chiu en a eu assez. Elle s’est levée et l’a confronté. Monsieur, pas du tout ébranlé, l’a simplement ignorée, se levant à son tour pour se diriger vers les toilettes, au fond de l’avion.

Or Joanna Chiu n’était pas la seule à se préoccuper de la situation; profitant du départ de l’homme, une autre passagère, assise derrière l’ado, s’est aussitôt penchée pour voir comment celle-ci allait. À l’air soulagé que la jeune fille affichait devant cette intervention, la suite s’est imposée: Joanna Chiu s’est tournée vers les agents de bord.

Qu’a fait le personnel? Il a fait ce que doit: parler à l’ado et vérifier s’il y avait d’autres témoins. Comme les versions des faits convergeaient, il ne restait plus qu’à attendre le retour de monsieur. Qui a été sommé de changer de place.

L’homme a fortement tempêté, refusant de bouger. Mais la responsable des agents de bord a menacé de faire atterrir l’avion s’il continuait de crier. Il a donc dû se plier à la consigne. Et à l’arrivée, le service de sécurité l’attendait.

Joanna Chiu a d’abord hésité à raconter cette affaire dans son journal. Après tout, elle n’était pas la victime. Puis elle s’est dit qu’en parler relevait aussi d’un service à rendre. Elle a tout à fait raison: non, l’avion, le bus, le métro n’ont pas à être des pièges pour les femmes. Une vigilance extrêmement simple peut s’y exercer.

Si les harceleurs – ou pire, les recruteurs des réseaux de prostitution juvénile – sont capables de cibler rapidement des jeunes, femmes ou garçons, qui voyagent seuls, d’autres passagers peuvent en faire autant, mais dans un tout autre objectif. Ouvrir l’œil et l’oreille pour vérifier si l’intérêt manifesté par l’un est partagé par l’autre; ne pas hésiter à s’insérer dans la conversation si elle dérape; faire appel à l’autorité si le monsieur mis en cause ne comprend pas.

Bien sûr, il faut que l’autorité soit à la hauteur – parce que pour ce qui est de la solidarité, elle a quand même cours depuis déjà quelques siècles entre les femmes! Méfie-toi de ce cousin aux mains baladeuses; prends pas ce chemin-là; on va aller ensemble aux toilettes; tiens-toi loin du boss; reste jamais toute seule avec tel prof, tel collègue, tel mononcle; etc.

D’ailleurs, en lisant le récit de Joanna Chiu, j’ai aussitôt pensé à cette lointaine époque où, étudiante, je travaillais comme commis de bureau dans une grande institution où les hommes occupaient toutes les fonctions, sauf commis et secrétaires – postes strictement féminins. Des couples s’étaient formés au fil du temps, mais l’endroit ne se prêtait pas vraiment au flirt.

Sauf qu’un jour est arrivée une jeune secrétaire à la fois réservée et d’une grande beauté. Dès lors, le patron auquel elle était associée, bellâtre insupportable, ne l’a plus lâchée d’une semelle. Alors nous, les filles, nous l’entourions au maximum. On faisait bloc le midi pour qu’il ne vienne pas s’asseoir devant elle afin de la dévorer des yeux, ou bien on trouvait un prétexte pour s’approcher quand l’autre ne décollait plus de son bureau…

Mais nos tactiques avaient des limites et il était le patron: on ne pouvait quand même pas accompagner notre copine quand il la faisait venir dans son bureau! Et il n’y avait aucun recours possible à l’autorité. Le mot «harcèlement» n’existait pas.

Or l’intérêt du récit de Joanna Chiu, c’est son plaisir de constater à quel point le personnel de l’avion a été compréhensif et efficace. Il n’y a pas eu de «voyons don’!» ou encore de «de quoi vous mêlez-vous madame?». Monsieur dérangeait, à lui d’en subir les conséquences, point. Quant aux deux passagères qui sont intervenues, une note de remerciements leur a été remise au nom de la compagnie!

Comme conclut la journaliste, c’est un exemple à suivre pour bien des milieux: – de travail, scolaire, sportif – bref tous ces endroits où même quand les plaintes et les rumeurs se multiplient, on reste empoté en ne sachant trop comment agir. Alors que faire face au problème à la source est parfois d’une si grande simplicité…

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

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