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Extrait : Les lignes de désir

Lisez un extrait en exclusivité!

Nous vous présentons en exclusivité un long extrait d’un des romans québécois les plus attendus de la saison d’automne : Lignes de désir, de Emmanuel Kattan. Né à Montréal, Emmanuel Kattan, fils de l’écrivain d’origine irakienne Naïm Kattan, partage sa vie entre l’écriture et les relations internationales. Il a travaillé à la Délégation Générale du Québec à Londres, puis à titre de conseiller auprès du secrétaire général du Commonwealth, toujours à Londres. Aujourd’hui marié et père de deux enfants, il vit actuellement à New York. Lignes de désir est son deuxième livre.

Résumé
C’est à Jérusalem que Sara décide de poursuivre ses études d’archéologie. Elle quitte Montréal pour s’installer dans un pays à l’histoire complexe qui l’amène sans cesse à s’interroger sur ses origines et sa propre identité. Née d’une mère musulmane et d’un père juif, comment peut-elle réconcilier les deux visages si opposés de ses racines familiales ? Comment peut-elle vivre, aimer, dans un pays où les questions de foi et de religion sont inextricablement mêlées à la politique, instaurent des frontières invisibles au cœur même des êtres ? Quelques mois après son arrivée, Sara disparaît brusquement. Inquiet, David, son père, débarque à Jérusalem pour tenter de la retrouver…

Mercredi 6 mai 2009

Daniel s’est finalement endormi. Malgré les secousses de l’autobus, malgré la conversation animée de ses voisins, malgré les coups de klaxon tonitruants des camions qui dévalent la voie de gauche. En montant dans l’avion, il ne pensait plus é rien. Il se répétait simplement les prochaines étapes: arrivé à Jérusalem, je dépose mes bagages à l’hôtel et puis je saute dans un taxi pour me rendre à l’université. Là, je rencontre le vice-doyen. J’espère qu’il aura des nouvelles.

Tout à l’heure, dans l’avion, il n’a pas touché à son repas. Voilà deux jours qu’il ne mange presque rien. Sa voisine le regardait du coin de l’oeil. Elle avait peut-être la trentaine, mais ses longs cheveux teints rouge vif, l’anneau d’argent qui pendait à sa narine droite et la bague en forme de tête de mort qu’elle portait à l’index lui donnaient un air d’adolescente rebelle. Tous ces détails, pourtant, échappaient à Daniel, dont le regard semblait égaré au loin.

La jeune femme a tenté d’engager la conversation: «C’est votre premier voyage en Israël?» Il a fait non de la tête. Pour ne pas paraître impoli, il a ajouté: «J’y ai été plusieurs fois lorsque j’étais enfant, mais je n’y suis pas retourné depuis.» Intriguée, la femme scrutait son visage, comme si elle avait plus à apprendre de ses traits, labourés de sillons et de rides, que de ses réponses anodines. «Vous avez de la famille en Israël?» Qu’aurait-il pu lui répondre? Oui, j’ai ma fille. Elle a disparu. Personne ne sait où elle est. Je suis sans nouvelles depuis près de deux semaines.

Mais pourquoi se confier ainsi à une étrangère? Il n’aurait réussi qu’à l’embarrasser. Elle aurait balbutié des paroles insignifiantes: «Je suis désolée… je… si je peux faire quoi que ce soit…» Il valait mieux mentir: «Non, je n’ai pas de famille. Je vais visiter, c’est tout.» Et après un long silence, il avait enfoncé ses écouteurs dans ses oreilles.

Maintenant, dans l’autobus qui le mène à Jérusalem, Daniel repense à sa conversation avec le vice-doyen de l’université, Doron Shemtov. C’était il y a cinq jours. Il était sur le point de sortir, le téléphone avait sonné au moment où il allait refermer la porte de l’appartement. Il était en retard, mais avait quand même répondu, au cas où ç’aurait été Sara. Cela faisait plus d’une semaine qu’elle ne lui avait pas donné de nouvelles. Elle ne répondait ni à ses courriels ni à son téléphone. Inquiet, Daniel avait contacté l’université. On lui avait appris qu’elle ne s’était pas présentée à ses cours. Le lendemain, Daniel recevait un appel du vice-doyen. Celui-ci lui apprenait que le service de sécurité avait lancé une enquête. Quelques jours plus tard, la police était alertée et Daniel prenait l’avion pour Jérusalem.

L’autobus avance péniblement. «Des travaux, toujours des travaux, c’est un véritable fléau!» Sa voisine a croisé son regard et en a profité pour partager avec lui sa frustration. Daniel fait oui de la tête, puis sort de sa poche son cellulaire pour appeler de nouveau Sara. Toujours pas de réponse. Depuis sa conversation avec le vice-doyen, il a tenté de joindre sa fille des dizaines de fois. Même dans l’avion, il s’est enfermé dans les toilettes pour lui téléphoner secrètement.

«Il ne faut pas s’affoler, il ne faut pas s’affoler.» Cette petite phrase, il se la répète sans cesse depuis son départ de Montréal. Elle est devenue sa boussole, son havre, comme un air de musique rassurant qu’on chante à un enfant pour l’aider à s’endormir. Mais, malgré ses efforts, Daniel ne peut s’empêcher de penser au pire.

***

Jérusalem, le 8 octobre 2008

Mon père est juif. Ma mère était musulmane. Moi, je suis les deux. Longtemps, j’ai vécu sans me poser de questions.

À la maison, maman priait tous les jours. Parfois, elle m’invitait à la rejoindre. Elle me montrait comment me laver les mains, puis la bouche, le nez, les oreilles, les pieds, et j’imitais fidèlement tous ses gestes. Puis je m’agenouillais à côté d’elle et je récitais les quelques sourates qu’elle m’avait apprises. Je ne comprenais pas toujours, mais je me laissais guider par elle, j’épousais les modulations de sa voix, je prenais plaisir, moi aussi, au chant de chaque mot. Je trouvais dans ces moments un certain réconfort, la consolation d’une discipline. Mais ce qui comptait avant tout, c’était de me sentir proche de maman, sans avoir à lui parler, sans avoir même à la regarder.

Avec papa, c’était différent. Il célébrait les grandes fêtes — Yom Kippour, Rosh ha-Shanah, Pessah —, il aimait bien me raconter les histoires de la Bible, mais la religion n’occupait pas une grande place dans sa vie. Une fois, pendant la maladie de maman, je lui ai demandé s’il croyait en Dieu. Il m’a regardée de son regard tendre, un regard qui ne disait que l’impuissance de l’amour: «Tu sais, Sara, Dieu n’a pas besoin que nous croyions en lui. Tout ce qu’il désire, c’est que nous agissions comme s’il était là.» Cette réponse m’a tellement déçue, j’ai eu du mal à réprimer mes larmes. Ce que je voulais, c’est que maman guérisse, je voulais un «oui» immense, franc et ferme: «Oui, Dieu est là, il nous regarde, il nous écoute, il sauvera ta mère.» Mais papa ne connaissait pas ce besoin. Il croyait aux médecins, à leur savoir, à leur détermination. Il s’en remettait entièrement à eux. Je crois que je ne l’ai jamais vu prier, je veux dire, vraiment prier, avec ferveur, en se laissant pénétrer par les mots. Les rares fois où il m’emmenait à la synagogue, il suivait les étapes du service dans son livre, il m’en indiquait les pages, il s’inclinait au moment où tout le monde s’inclinait, il psalmodiait, comme les autres, les louanges et les hymnes, mais son visage, sa voix ne trahissaient aucune émotion. Il s’acquittait d’un devoir, voilà tout. Pour papa, Dieu n’est qu’une idée. Il n’est pas là, il ne l’a jamais été.

***

De: Sara
À: Daniel
Objet: Jérusalem
Mercredi 8 octobre 2008, 23 h 31

Bonsoir papa,

Je suis bien arrivée. Dans l’avion, je n’ai presque pas dormi, j’étais trop excitée. J’ai commencé à lire La Porte du soleil d’Elias Khoury. Tu as raison, c’est très émouvant. J’ai une chambre à la résidence du Mont Scopus. Le temps est doux, j’ai l’impression d’être en vacances. Demain, rendez-vous au bureau des inscriptions. Les cours commencent lundi prochain. J’ai hâte. Je suis épuisée, je vais me coucher — en espérant que je ne me réveillerai pas à trois heures du mat’. Je t’appelle samedi.

Je t’embrasse,

Sara

De: Daniel
À: Sara
Objet: Jérusalem
Jeudi 9 octobre 2008, 7 h 18

Ma chérie,

J’étais content de recevoir ton message. J’aurais voulu que tu m’appelles dès ton arrivée, mais je me suis dit que ton téléphone ne fonctionnait peut-être pas. En tout cas, je suis maintenant rassuré. Hier matin, après t’avoir déposée à l’aéroport, je suis allé me promener au parc La Fontaine. Ce n’était pas une bonne idée. L’endroit déborde de souvenirs, c’est là que ta mère et moi t’emmenions jouer avant de déménager sur Édouard-Montpetit. Au bout d’un quart d’heure, je n’en pouvais plus, je suis rentré. Tu me manques. J’attends ton appel avec impatience.

Ton père qui t’aime

***

Jérusalem, le 9 octobre 2008

Ce matin, je suis allée au bureau des inscriptions pour obtenir ma carte d’étudiant. La préposée, une dame dans la cinquantaine au visage sec et sévère, a consulté longuement mon dossier. Les sourcils froncés, elle tournait les pages lentement, examinant ma photo, s’attardant sur quelque détail qui semblait retenir son attention, prenant en note mon numéro de passeport dans un grand cahier rouge. Puis elle a levé la tête vers moi et, soudain, son regard s’est adouci. «Est-ce que vous parlez arabe?» Elle avait sûrement remarqué le nom de ma mère, Leila Hachem, et en avait déduit que je devais connaître au moins quelques mots dans cette langue. Je lui ai répondu dans mon meilleur arabe, et son visage s’est immédiatement éclairé.

Comme si j’avais été une lointaine cousine soudain retrouvée, elle s’est mise à me poser mille questions, curieuse de savoir où j’étais née, quelles études j’avais faites. Elle m’apprit qu’elle travaillait à l’université depuis plus de vingt ans et qu’elle venait de Tira, un village à mi-chemin entre Haïfa et Jérusalem. Je voyais se profiler dans son sourire, qui semblait contredire l’amertume et la fatigue de ses traits, la gratitude d’avoir été reconnue. Cette complicité, née seulement de la langue, lui rappelait peut-être quelque lien invisible, d’autant plus précieux qu’il était éphémère et fragile.

Cependant, notre petite conversation avait éveillé la curiosité des e´tudiants qui attendaient de l’autre côté du bureau. Lorsque je me suis dirigée vers la sortie, j’ai senti dans leur regard, non pas de l’envie — pourquoi seraient- ils jaloux que je parle l’arabe? —, mais de la suspicion: puisque la préposée m’avait témoigné autant de gentillesse et de sollicitude, cela ne voulait-il pas dire que j’avais eu droit à un traitement de faveur?

Cette rencontre m’a laissé un goût amer — et une certaine inquiétude, aussi. J’ai eu le sentiment que je n’avais pas été honnête, que je m’étais un peu trahie moi- même. Il aurait fallu que j’explique à cette dame que j’étais juive aussi, que je savais mes prières en hébreu, que mon père m’emmenait avec lui à la synagogue lorsque j’étais petite. Mais elle n’aurait sûrement pas compris. Le charme se serait rompu, son visage se serait refermé, et j’aurais senti qu’en voulant à toute force demeurer entière c’était elle que je trahissais.

***

«Vous avez fait bon voyage?»

Daniel regarde le vice-doyen, interloqué. La question lui paraît déplacée, mais son extrême fatigue lui embrouille l’esprit. Sans réfléchir, il répond: «Oui, merci, j’ai fait bon voyage. Tout s’est passé sans encombre.»

— J’ai bien peur que nous n’ayons toujours pas de nouvelles de votre fille. Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois?

— Il y a une douzaine de jours. — Et depuis? — Depuis, rien… Ces derniers temps, elle m’a paru inquiète. Elle m’appelait moins régulièrement. Je mettais ça sur le compte de ses études et de ses examens. Et puis, soudain, elle a cessé de répondre à ses courriels. Elle ne retournait plus ses messages. Le dernier que j’ai reçu d’elle date du 24 avril.

— Savez-vous où elle pourrait se trouver? Vous a-t-elle parlé d’un voyage quelconque?

— Non. Je crois que si elle avait eu l’intention de partir, elle m’en aurait sûrement glissé un mot.

— Bien sûr. En attendant, nous avons confié l’affaire à la police. Le commissaire chargé de l’enquête a établi une liste d’individus susceptibles de nous fournir des renseignements à son sujet. Il pourra sûrement vous en dire plus long. D’ailleurs, il souhaite vous parler le plus rapidement possible.

Le vice-doyen tend à Daniel un bout de papier sur lequel il a griffonné l’adresse du commissariat. Il relève la tête, esquisse un bref sourire. «Pour notre part, nous avons placé un avis de recherche dans le journal universitaire et sur notre site web. Les professeurs et les camarades de Sara collaborent déjà avec la police. Nous ferons tout ce que nous pouvons pour la retrouver.»

Le vice-doyen se lève et tend la main à Daniel. Sa poigne énergique se veut rassurante, mais Daniel ne peut s’empêcher de lire dans le regard de l’homme une troublante inquiétude.

***

Jérusalem, le 11 octobre 2008

Ce matin, longue promenade dans les rues du quartier arménien. J’ai déjeuné à la cafétéria de l’université, puis je suis allée me promener sur la terrasse pour contempler la vue de Jérusalem en attendant mon cours. Même de si loin, on a l’impression d’être au centre de la ville, au milieu des rues étroites, des bruits et des odeurs.

Jérusalem, le 13 octobre 2008

Hier soir, en revenant de mes cours, je suis allée me promener dans le quartier de Yemin Moshe. Comme j’étais trop fatiguée pour réfléchir, je laissais mon regard errer sur les allées qui serpentaient vers Mishkenot Sha’ananim. Non loin du moulin de Montefiore, je me suis arrêtée à l’entrée d’une synagogue. On pouvait entendre la complainte mélancolique de Lekha Dodi, le chant qui annonce le commencement du shabbat. Ces paroles d’amour, où l’homme est l’amant, et le repos, la fiancée qu’il accueille, je ne les ai jamais bien comprises. Ne sommes-nous pas plutôt unis à Dieu par le manque, l’épreuve, l’incertitude? «Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces.» Même pendant ma période la plus pieuse, lorsque je priais tous les jours pour que maman guérisse, je ne me suis jamais sentie proche de ces mots. Aimer, c’est ce que l’homme donne à l’homme. Mais Dieu, c’est une question, la présence que je désire et dont je ne sais rien encore. Elle se laisse habiter par ma détresse, elle accueille peut-être mes doutes, mes angoisses, mais ce n’est pas l’amour qui nous unit. Pour aimer, il faut pouvoir être à l’autre, et pour Dieu, je ne sais même pas si j’ai commencé à exister.

Longtemps, je suis restée debout à écouter ce chant triste, dont les accents marqués à la fois de douleur et d’espoir restaient suspendus dans l’immobilité de la nuit tombante. J’ai failli entrer. Ç’aurait été la première fois depuis plusieurs années que je mettais les pieds dans une synagogue. Si je me suis ravisée, ce n’est pas parce que je redoutais d’être confrontée à des regards inconnus, ni parce que je me serais retrouvée dans la galerie des femmes, tout en haut, cachée derrière un treillis de bois qui m’aurait empêchée de voir le service de la prière. C’est plutôt que je redoutais les sentiments que ce rapprochement aurait fait ressurgir en moi.

Me retrouver là, à chanter avec les autres la joie du repos, du temps suspendu, m’aurait paru incongru, absurde, même. Cette célébration était pour ceux dont la vie entière est habitée par la prière; elle était l’aboutissement d’une semaine passée à rappeler la présence du divin dans les plus menus actes quotidiens. Moi, il y a longtemps que j’ai abandonné cette discipline. Dieu est un mot qui occupe encore mes pensées, mais que je n’arrive plus à rejoindre.

***

Le commissaire Nathan Ben-Ami ne regarde pas l’homme en face de lui. Lorsqu’il est entré dans son bureau, il lui a serré la main et lui a indiqué le fauteuil de cuir râpé en face de lui. Il lui a offert un café, que Daniel a refusé d’un signe de la main.

Tout en lui parlant, le commissaire jette des coups d’oeil distraits sur l’écran de son ordinateur. Il déplace quelques dossiers, les soulève, les empile sur une table basse, à côté de son bureau. Il sort son BlackBerry de la poche intérieure de son veston, manipule la petite roulette pour vérifier ses messages. Puis il retourne à ses dossiers, boit une gorgée de café, grimace, tend à nouveau la tête vers son ordinateur en clignant des yeux.

Il ne regarde pas Daniel. À quoi bon? Il ressemble à tous les autres. Ceux qui viennent d’être cambriolés, ceux qui ont bousillé leur voiture, ceux qui ont renversé un cycliste. Ils ont tous le même regard inquiet, le même visage hagard, le même immense désir: que tout rentre dans l’ordre, et le plus vite possible. Que lui, le sergent Ben-Ami — comme s’il en avait le pouvoir! —, réponde à toutes les questions qui les assaillent et leur fasse signer quelques papiers pour qu’ils retrouvent leur quotidien paisible.

Daniel observe l’homme qui s’agite en face de lui. Pivotant sur sa chaise comme une girouette, un oeil sur une pile de papier, l’autre sur son téléphone, le commissaire Ben-Ami semble très peu intéressé par sa présence. Sa tête, énorme par rapport à son petit corps replet et à ses mains minuscules, lui donne un air de tyrannosaure égaré, un effet accentué par ses dents pointues et ses yeux à fleur de front.

Daniel répond à toutes ses questions: quand a-t-il parlé à Sara pour la dernière fois? Avait-elle l’intention de partir en voyage? Qui connaît-elle en Israël? Que sait-il de ses amis, de ses fréquentations? Les questions fusent, s’enchaînent, se chevauchent, comme si le commissaire connaissait déjà toutes les réponses.

Au bout de quelques minutes, le sergent Ben-Ami se lève et vient s’asseoir tout près de Daniel. Les coudes plantés sur ses genoux, sa tête volumineuse appuyée sur ses poings fermés, il regarde Daniel fixement:

— Croyez-vous que Sara ait des ennemis? Daniel dévisage le commissaire, interloqué.

— Des ennemis? Qu’est-ce que vous voulez dire, au juste?

— Y aurait-il, dans son entourage, des personnes qui seraient jalouses d’elle, qui pourraient lui vouloir du mal?

— Non, pourquoi? En tout cas, si elle se sentait menacée, elle ne m’en a rien dit… Vraiment, non, je ne vois pas. Elle m’a parlé de ses camarades. Elle semblait bien s’entendre avec eux… Et puis, elle n’est pas du tout du genre à être impliquée dans des affaires de drogue, si c’est là où vous voulez en venir.

Le commissaire recule son fauteuil, croise les jambes, place son bras derrière le dossier pour se donner un air détendu. D’un ton insidieux, comme s’il soupçonnait Daniel de lui mentir, il poursuit:

— Côté sentimental, est-ce qu’elle a un petit ami?

— Pendant un moment, elle sortait avec un certain Avner, mais ils se sont séparés il y a quelques mois.

— Pourquoi?

— Je ne suis pas sûr… Ça n’a pas marché, c’est tout ce que Sara m’a dit.

Le sergent a sorti de sa poche un carnet dans lequel il prend maintenant des notes.

— Et depuis? — Depuis, quoi? — Eh bien, est-ce qu’elle avait une relation…
quelqu’un dans sa vie? — Non, je ne crois pas. Le commissaire relève la tête, fronce les sourcils, puis se replonge dans son carnet et se met à en tourner les pages nerveusement. Il regarde Daniel du coin de l’oeil.

— Est-ce que le nom d’Ibrahim Awad vous dit quelque chose?

— Non, pourquoi?

— Il aurait été aperçu en compagnie de Sara peu avant qu’elle disparaisse.

— Qui… qui est-il?

— Il semble que Sara et lui soient très proches. Son nom a été évoqué par plusieurs amis de Sara. Sa famille est également sans nouvelles de lui. Nous cherchons à en savoir plus long.

Le visage de Daniel, dont la fatigue a jusque-là occulté l’angoisse, se raidit soudain, révélant, derrière l’égarement, une peur lucide. Sa voix, auparavant placide, s’est muée en une plainte impérieuse et hostile:

— Mais… que savez-vous, au juste? Quand même, c’est… Quelqu’un doit bien avoir vu Sara… On ne disparaît pas comme ça, du jour au lendemain…

— Écoutez, monsieur Benzaken, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour retrouver votre fille. Nous avons interrogé ses professeurs, ses amis, ses camarades, tous ceux qui la connaissent. Nous avons vérifié le contenu de son ordinateur, nous avons retracé les appels de son cellulaire et, en ce moment même, un avis de recherche circule dans tous les commissariats du pays. Inutile, pour l’instant, de nous perdre en spéculations.

Le téléphone sonne. Le sergent retourne à son bureau pour y répondre. Derrière lui, la fenêtre ouverte laisse entrevoir une cour d’école. C’est l’heure de la récréation. Les cris des enfants s’élèvent dans un brouhaha mélodieux, comme la rumeur grouillante et langoureuse des instruments qu’on accorde avant un concert. Daniel cède à nouveau à la fatigue — il suffit d’un moment de distraction —, et voilà que les souvenirs refluent, le submergent, l’entraînent dans leur chevauchée capricieuse. La cloche vient de sonner, il attend Sara devant la grille de l’école. Elle ne court pas vers lui, elle ne lui saute pas dans les bras, pas devant ses camarades. Mais assise sur le siège arrière de la voiture, elle tend le visage vers lui et, plaçant son index sur sa joue d’un geste coquet, exige un baiser. C’est le début de l’été, les vacances arrivent, et Daniel est transporté à Saint- Adolphe, au bord du lac Vingt-Sous. Là, à quelques mètres de leur chalet, Leila et lui avaient planté un lilas pour célébrer la naissance de Sara. Aussitôt, un autre souvenir: de retour à Montréal, Sara est assise sous le porche de leur maison, boulevard Édouard-Montpetit. Elle l’invite à la rejoindre et, une grappe de lilas à la main, lui apprend comment détacher les fleurs pour en sucer le nectar. Mais son esprit avide ne lui laisse pas le temps de savourer la scène. Vite, une autre image, surgie de plus loin encore: gros plan sur Sara bébé. Dans son bain, elle rit en éclaboussant Daniel. En réponse à chaque provocation, il lui invente un nouveau nom qu’elle répète sans comprendre, en l’aspergeant de plus belle: Saradieuse, Sarabougrie, Saratatouille, Sarava- geuse, Saravissante, Sarazdemarée… Daniel se ressaisit. Non, il faut tout de suite arrêter. La pente des souvenirs, c’est trop dangereux. Surtout maintenant.

Le sergent a raccroché. Il se lève, s’approche de Daniel, la main tendue: «Faites-moi confiance, nous ferons tout pour retrouver votre fille», répète-t-il. «Et si vous avez des nouvelles, évidemment…» Daniel se laisse guider, remercie le commissaire et s’engage dans le long couloir qui mène à la sortie. La porte du bureau qui se referme derrière lui, la réceptionniste qui lui lance un regard compatissant, le chauffeur de taxi qui insiste pour placer lui-même sa valise dans le coffre, tout semble conspirer à lui rappeler que sa vie est maintenant en suspens. Aux yeux des autres, à ses propres yeux, même, il n’est plus que ça: un homme dont la fille a disparu, un homme inquiet, un homme qui attend.

***

«J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.» Cette petite phrase à laquelle s’arrime sa conscience recouvre un labyrinthe de questions et d’angoisses: Sara a peut-être été attaquée… elle a eu un accident… elle est blessée… elle… Mais Daniel refuse de donner des mots à sa peur. Par superstition, peut-être, pour résister à l’inquiétude qui le menace, toutes ces images sont aussitôt neutralisées par cette petite phrase en apparence anodine: «J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.»

***

Jérusalem, le 16 octobre 2008

L’étudiante avec qui je partage ma chambre s’appelle Samira. Elle parle beaucoup. Surtout d’elle-même, de sa famille, de ses parents, qui habitent toujours à Jérusalem, de ses études de droit — «Quel ennui!» —, de sa passion pour la poésie. Son regard erre un instant sur la petite étagère au-dessus de son lit, puis elle se lève brusquement pour y chercher un volume en anglais, les œuvres de Keats. Elle l’ouvre, comme au hasard (mais en fait, c’est un poème qu’elle connaît presque par cœur,La Belle Dame sans merci), et se met à lire en ponctuant chaque vers de mouvements théâtraux. «Il est mort à vingt-cinq ans, m’explique-t-elle, mais ses idées, ce sont celles d’un vieil homme!» Son enthousiasme a quelque chose de forcé. On dirait que tous ces mots, ces grands gestes qui semblent mimer une avalanche imaginaire sont là pour faire diversion, comme s’il y avait en elle un noeud de tristesse qu’il ne fallait pas laisser paraître.

Samira m’explique que c’est son père qui l’a encouragée à poursuivre des études de droit. Elle n’est pas malheureuse mais, parfois, elle est tentée de tout abandonner: «Je suis fatiguée de me bourrer la mémoire de tous ces articles de loi, de toutes ces clauses et de ces corollaires. Il y a des choses plus importantes dans la vie. Mes parents n’y comprennent rien. Ils veulent assurer mon avenir. Ils me disent que je ne dois dépendre de personne. Ils ont raison, au fond. Mais à quoi bon ces études, à quoi bon une carrière si moi-même je reste vide? Tous ces efforts n’auraient aucun sens si on n’aspirait pas à autre chose: le désir de connaître, de s’enrichir d’idées nouvelles, de découvrir en soi-même d’autres ressources. Ça compte, ça aussi, tu ne crois pas?» Samira me jette des regards implorants, comme si c’était moi qui voulais la forcer à devenir avocate. «L’autre jour, poursuit-elle, j’ai offert à mon père un livre de poèmes de Mahmoud Darwish. Il l’a à peine regardé, puis m’a remerciée poliment, comme s’il s’était agi d’une cravate bon marché. Lorsque je lui en ai reparlé, le vendredi suivant, tu sais ce qu’il m’a dit? “La poésie, c’est pour les rêveurs, et les rêveurs n’ont jamais rien changé au monde. Ce ne sont pas les belles paroles qui nous délivreront de l’oppression.” Je n’ai rien répondu. Je sais bien que la poésie ne nous apportera pas la paix. Mais sans les mots, sans les histoires… Qu’est-ce que tu en penses, toi?»

Samira voulait mon soutien. Je le voyais dans son regard plein d’attente et d’ardeur, comme celui d’un professeur qui se retient à peine de souffler la bonne réponse à son élève. Je sais ce que j’aurais dû lui répondre. J’aurais dû dire que la résistance passait par l’histoire, que raconter était notre devoir à tous, que la vraie solidarité, ce n’était pas simplement de se scandaliser de la violence et de l’indifférence du monde, mais qu’il fallait aussi s’engager, témoigner, écrire dès à présent l’histoire qui serait notre avenir. Mais je n’ai jamais été séduite par ce genre d’idéalisme. Et puis, comment discuter d’un tel sujet sans révéler à Samira que je ne suis pas seulement musulmane, mais que je suis également juive? Que je porte aussi en moi les souvenirs de mon père, les récits de la guerre, qu’il n’a pas lui-même vécue, mais qui ont néanmoins imprégné sa conscience?

Alors j’ai préféré ne rien dire. Et pour lui montrer qu’elle pouvait voir en moi, sinon une complice, du moins une amie bienveillante, je lui ai demandé de me prêter le livre de Keats qu’elle tenait encore à la main.

***

De: Sara
À: Daniel
Objet: Nouvelles de Jérusalem
Vendredi 17 octobre 2008, 14 h 20

Bonjour papa,

J’espère que tu vas bien. J’ai plein de choses à te raconter. D’abord, j’ai finalement rencontré mon directeur de recherche, Shlomo Oren. Un peu froid au début, mais quand il parle de son travail, il devient passionné. Il supervise les fouilles de Khirbet Qeiyafa, un site archéologique au sud-ouest de Jérusalem. C’est là, paraît-il, que David a terrassé Goliath. Il m’a convaincue de me joindre à son groupe. Nous partons début novembre. À l’université, j’ai rencontré beaucoup d’étudiants étrangers: des Australiens, des Français, des Allemands. On est une dizaine à suivre le séminaire sur l’archéologie biblique et, le soir, on va tous prendre un verre ensemble.

Ma coloc s’appelle Samira. Très passionnée — de poésie, de cinéma… et de garçons. Elle est inscrite en droit (pour faire plaisir à son père), mais elle rêve d’écrire. Nous nous entendons bien, même si parfois elle me soûle un peu.

Voilà, j’ai hâte de te parler.

Sara

De: Daniel
À: Sara
Objet: Nouvelles de Montre´al
Vendredi 17 octobre 2008, 22 h 53

Ma chérie,

Merci pour ces dernières nouvelles. Tu me manques. Heureusement, j’ai mes cours à préparer, ça me tient occupé. J’enseigne la peinture flamande, cet automne. La semaine dernière, nous avons étudié les tableaux bibliques de Rembrandt. À ce sujet, tu sais d’où vient l’expression anglaise the writing is on the wall? En fait, c’est une allusion au Festin de Balthazar, lorsque ce dernier voit la main divine tracer sur le mur le décret qui annonce la fin de son empire. Ça fait vingt ans que j’enseigne ce tableau, mais ce n’est qu’aujourd’hui, grâce à l’un de mes étudiants, que j’ai fait le lien. Demain, je serai à la campagne. Appelle-moi plutôt dimanche.

Je t’embrasse très fort,

Ton père qui t’aime