COVID-19 : grandir après l'épreuve

La pandémie de COVID-19 s’inscrira-t-elle en nous comme un moment charnière ? Cet événement malheureux sera-t-il porteur de sens ? Les psychologues en sont convaincus. État des lieux.

Covid-19 épreuve

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Un interminable combat de boxe : c’est ainsi qu’Élise Tardif Turcotte a vécu les six premiers mois de la pandémie de COVID-19. « J’encaissais les coups jour après jour, en mode survie », se rappelle la mère d’une fillette de sept ans et d’un garçon de quatre ans. Au boulot, c’était l’état d’urgence permanent. À la maison, le chaos. L’école et la garderie ont fermé et rouvert plusieurs fois. Son conjoint s’est retrouvé au chômage, puis a été submergé de travail à son nouvel emploi.

Chaque petit ennui lui faisait l’impression d’un crochet du droit dans le ventre. Un matin, elle a même reçu une gifle, une vraie, qui marque la joue, de la part de sa fille, incapable de gérer son trop plein d’émotions. Assez ironique pour une conseillère en stratégie des communications au service d’un organisme prônant un meilleur soutien aux familles. « J’étais en plein dérapage », explique la Montréalaise de 37 ans.

Le round final est survenu en décembre 2020. La jeune femme a perdu son poste. Et toute la famille a attrapé la COVID. Élise était K.O. « Je suis alors entrée dans une grande période de réflexion », évoque-t-elle quelques mois plus tard, sourire aux lèvres.

Le plaisir avant tout

En ce samedi après-midi, entre deux couches de peinture, elle a fait une pause pour me raconter par visioconférence ce point de transition. Vêtue d’un vieux t-shirt, elle couvre les murs de son sous-sol d’un blanc lumineux. À l’image de sa nouvelle vie.

Élise s’est remise à la musique. Elle s’est offert un piano au bois ambré qu’elle a installé dans la pièce la plus ensoleillée de la maison. Et elle est devenue travailleuse indépendante. Changement décisif. Son horaire, plus souple, lui permet de vivre de précieux moments avec ses enfants. « Pour la première fois, je ne choisis plus mes projets professionnels en vue de favoriser ma carrière. Je me demande plutôt ce qu’ils m’apporteront sur le plan humain. Je me cherchais depuis longtemps et la pandémie m’a aidée à me retrouver », confie-t-elle.

Le cortège de bouleversements engendrés par la COVID-19 aura été un révélateur non seulement pour Élise Tardif Turcotte, mais pour bon nombre d’entre nous. Une occasion de revoir nos priorités, de changer notre perception de la vie et de tendre vers une existence plus conforme à nos valeurs.

Difficile à croire quand le drame nous a jeté au tapis, admet Danielle Maltais, directrice de la Chaire Événements traumatiques, santé mentale et résilience à l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle l’a pourtant observé à maintes reprises à la suite de tragédies et de catastrophes naturelles. « Après coup, les personnes qui ont eu recours à de bonnes stratégies d’adaptation constatent souvent des effets positifs dans leur vie personnelle, conjugale et familiale », confirme la chercheuse.

La résilience, cette capacité à s’acclimater en période de stress et de difficulté, les aide à se relever. Forcées de puiser en elles des ressources insoupçonnées, certaines arrivent même à découvrir un sens à un malheur qui, à première vue, n’en a aucun. Elles vivent alors ce que les psys appellent une croissance post-traumatique. Environ la moitié des gens qui subissent un traumatisme en feraient l’expérience, selon les chercheurs américains Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun, qui ont défini le concept au milieu des années 1990.

« C’est dans quelques années qu’on pourra réellement mesurer les effets psychologiques de la pandémie sur la population», souligne Danielle Maltais. Cette crise sanitaire aura sans doute des effets similaires à d’autres événements tragiques, que ce soit un accident ferroviaire ou un ouragan destructeur. Les gens qu’elle a touchés plus cruellement – parce qu’ils vivent le deuil d’un proche ou les séquelles de la maladie, la perte de leur emploi ou la faillite de leur entreprise – passeront par les mêmes étapes de reconstruction psychique que pour tout autre drame personnel.

Ma vie et la pandémie au Québec (MAVIPAN), une étude lancée en avril 2020 par une cinquantaine de chercheurs québécois de différentes institutions, offrira quelques réponses. « Elle a pour but de documenter les conséquences psychologiques et sociales de la pandémie, autant positives que négatives », explique sa coordonnatrice, Marie Baron, rattachée au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale.

Plus de 3000 participants âgés de 14 à 90ans seront interrogés à intervalles réguliers pendant les cinq prochaines années. Au début de la pandémie, le premier coup de sonde a donné un aperçu révélateur : plus de la moitié des participants n’ont pas observé de répercussions sur leur santé mentale. Pas moins de 10% ont même noté qu’elle s’était améliorée.

Famille

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La vie qui s’ouvre à soi

La Dre Pascale Brillon, psychologue spécialisée dans le traitement du stress post-traumatique, accompagne beaucoup de ses patients dans un tel cheminement intérieur. Qu’ils aient vécu un drame collectif ou personnel, celui-ci ouvre une brèche dans leur psyché. « L’épreuve les incite à faire des changements qu’ils n’auraient peut-être pas faits autrement. Ils apprennent quelque chose de tout ça et décident de vivre différemment parce qu’ils voient la vie autrement », explique la directrice du laboratoire de recherche Trauma et résilience de l’Université du Québec à Montréal et de l’Institut Alpha, une clinique de psychologie privée.

Les gens qui se remettent d’un tel choc en tirent des bénéfices psychologiques : ils apprécient davantage la vie, deviennent plus altruistes et leurs relations avec leurs proches se renforcent. Ils perçoivent de nouvelles possibilités dans leur existence, reconnaissent davantage leurs propres forces et sont plus créatifs. « Ce processus comporte aussi une dimension spirituelle », ajoute Pascale Brillon. Pour un athée, cela se traduira par un questionnement existentiel porteur de sens.

Une profonde introspection accompagne la personne dans cette redéfinition de ses priorités. Son emploi la comble-t-il ? Son couple la nourrit-il encore ? Doit-elle faire un grand nettoyage dans son cercle d’amis ? Celle-ci déménagera, celle-là retournera à l’école ou s’engagera dans sa communauté. Cette autre réalisera un rêve qu’elle chérit depuis longtemps.

Ces changements n’ont rien de cosmétique et ne visent pas à épater la galerie sur les réseaux sociaux. La personne voit réellement les choses sous un angle différent. Comme si elle admirait maintenant l’infinie beauté du monde du haut de l’Everest – malgré l’épuisante ascension et le manque d’oxygène – plutôt que de la regarder au ras des pâquerettes.

Une spiritualité riche favorise d’ailleurs la santé mentale, a révélé une étude menée auprès de plus de 2  700 étudiants et employés du réseau de l’Université du Québec au printemps 2020. « Ce n’est pas tant la foi ou la connexion à un être supérieur qui contribue au bien-être émotionnel que la capacité à s’émerveiller, l’espoir et le sens que l’on donne à l’existence », explique Christiane Bergeron-Leclerc, chercheuse au Centre intersectoriel en santé durable de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Question de survie

Encore faut-il surmonter l’épreuve avant de pouvoir en ressortir grandi ! Quand celle-ci s’étire dans le temps, comme une guerre, une crise économique ou sanitaire, on a tout intérêt à choisir une approche pour s’adapter non seulement après coup – tel qu’on le ferait à la suite d’un incendie, par exemple –, mais pendant toute sa durée.

Que font les personnes résilientes ? « Elles acceptent le défi qui se présente à elles », souligne Tina Montreuil, professeure adjointe au Département de psychopédagogie et de counseling de l’Université McGill. Pas de déni, ni de pensée magique. Elles font plutôt preuve d’un optimisme réaliste : elles savent que le périple ne sera pas de tout repos et que l’échec fait partie des résultats possibles. Mais elles gardent espoir que, peu importe l’issue, l’expérience comportera des aspects positifs. De plus, un sentiment de compétence personnelle les anime. « Elles demeurent donc engagées dans la résolution des problèmes, même quand c’est difficile », dit la chercheuse.

Surtout, elles ne gaspillent pas leur énergie à regretter ce qui n’existe plus et à résister à l’adversité. « Imaginons qu’une porte se ferme derrière soi, illustre Tina Montreuil. Lutter pour la garder ouverte, en la poussant de toutes ses forces ou en coinçant son pied contre le cadre, engendre beaucoup de détresse. La résilience, c’est accepter que cette porte s’est refermée. C’est se retourner et regarder devant soi. Avec l’ouverture d’esprit et la confiance que l’on trouvera quelque chose de bien sur son chemin.»

Covid-19 femme souriante

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Être soi

Avancer sans regarder derrière. C’est ce qu’a fait Annie Lescadres lors du premier confinement du printemps 2020. Son quotidien était déjà bouleversé par l’accident vasculaire cérébral de son conjoint, survenu un an et demi plus tôt. Marco, 45 ans, triathlète accompli, s’est retrouvé aux soins intensifs et a dû réapprendre à parler et à marcher.

« Nous en étions encore à faire le deuil de notre ancienne vie et à accepter qu’il ne pourra plus jamais travailler quand la COVID-19 est arrivée », me raconte par écran interposé cette grande châtaine de 44 ans.

Du jour au lendemain, les écoles ferment et l’enseignante au primaire se voit encabanée 24 heures sur 24 dans sa maison centenaire de Bécancour, où elle vit avec son conjoint et leurs deux ados. C’est là qu’elle prend la mesure des séquelles laissées par l’AVC.

Son chum a davantage de difficulté à s’exprimer et à s’organiser qu’avant, il a moins d’énergie, il est grognon. Elle a l’impression de ne plus vivre avec le même homme. « Je me suis demandé si j’étais encore heureuse. Si j’étais assez forte pour l’accompagner et si c’était ce que je voulais », lâche-t-elle. Tout doucement, la réponse émerge. Elle a envie de rester auprès de lui en embrassant une nouvelle façon de vivre. Marco a aussi fait son bout de chemin.

« Toutes nos peurs nous ont quittés : la peur de manquer d’argent, d’être jugés, de regretter, de ne pas réussir. » Cette obsédée de la planification vit maintenant en écoutant ses désirs. Au jour le jour. Elle sait qu’une meilleure journée succède toujours à une moins bonne. Et le regard des autres ne la préoccupe plus.

Cet été, cette famille de sportifs s’offre une folie : une piscine creusée de 20 m de long. L’idéal pour faire des longueurs ! « L’AVC et la pandémie nous auront appris beaucoup. Nous avons le goût de célébrer la vie. De la savourer », lance Annie.

Retrouver celui qui partageait son existence avant la maladie ? « Jamais ! Mon conjoint d’aujourd’hui est un grand sage, un compagnon idéal qui n’a pas peur d’être qui il est. »

Quels sont ses repères ?

Des drames collectifs tels que les inondations de juillet 1996 au Saguenay montrent bien qu’un événement malheureux peut être porteur de sens même s’il nous a marqué au fer rouge – comme le fera sans doute la COVID-19.

Les 2 500 sinistrés dont les maisons ont été endommagées ou détruites par cette crue historique peuvent en témoigner. « Trois ans plus tard, le quart d’entre eux considéraient que l’événement avait eu des répercussions positives dans leur vie personnelle, conjugale et familiale. Mais plutôt négatives sur leur travail et leur santé », précise Danielle Maltais, directrice de la Chaire de recherche Événements traumatiques, santé mentale et résilience à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Une situation semblable s’est produite à Lac-Mégantic, théâtre d’un tragique déraillement qui a fait 47 victimes en 2013. De nombreux résidants de cette ville de l’Estrie ont souffert de symptômes de stress post-traumatique. Mais cela ne les a pas empêchés de sortir grandis de ce cauchemar, ont découvert les chercheurs de la Chaire en interrogeant trois ans plus tard 624 survivants. Près de 45 % des gens les plus touchés par la catastrophe ont dit ressentir les bienfaits de la croissance post-traumatique. « Ce sont les personnes les plus exposées au drame, celles ayant fait le deuil d’un proche ou perdu leur maison, qui étaient les plus susceptibles d’en avoir fait l’expérience », souligne Danielle Maltais.

On l’aura compris, un tel séisme psychologique provoque la perte de repères. C’est justement ce qui force à en chercher de nouveaux. L’état d’esprit dans lequel on est déterminera si on sublimera ou pas l’événement-choc. Présenter des symptômes anxieux ou dépressifs – phénomène normal dans les semaines suivant un drame – bloquerait le processus s’ils persistent dans le temps, ont noté les chercheurs.

On fait preuve de résilience et on rebondit sans problème ? C’est que son système de croyances ne s’effondre pas et qu’on n’a pas à se reconstruire. Voilà l’explication de Richard Tedeschi, l’un des universitaires américains ayant défini le concept de croissance post-traumatique, dans un article publié par l’American Psychological Association.

C’est donc un savant dosage de détresse passagère et de résilience qui mène à une expérience aussi transformatrice. Et le temps… Car il en faut pour se relever d’un K.O.

Un nouvel élan

Cheveux blancs, air espiègle et sourire ravageur, Danielle Gagné, 72 ans, respire la bonne humeur. Même si sa dernière année, passée dans la solitude du confinement, a été marquée par une réflexion sur la mort, inéluctable. « À mon âge, ce coronavirus peut être mortel. Dès que je sors de chez moi, je sens une menace », dit cette professeure de littérature à la retraite.

Déménagée à Montréal il y a trois ans pour profiter de l’offre culturelle et de la présence de ses deux filles et de ses deux petits-enfants, la Jonquiéroise s’est retrouvée du jour au lendemain cloîtrée dans son condo du centre-ville. Elle n’en est pas sortie pendant des mois.

Cette solitude imposée a fait remonter à la surface de nombreux chagrins qui étaient restés en suspens. « Pour vivre le deuil de mon père, dont j’avais pris soin pendant des années, j’avais mis sous le tapis le deuil de ma profession que j’adorais », raconte-t-elle. Elle n’avait pas non plus pris le temps de faire ses adieux à sa région d’origine et à son passé.

Elle a profité de la quarantaine pour s’en détacher. Elle a fait le tri de ses livres et de ses meubles. Et s’est débarrassée de ceux dont elle ne voulait plus dès que les mesures sanitaires le lui ont permis. Un exercice qu’elle n’aurait sans doute pas entrepris, n’eût été le confinement, son agenda étant rempli par ses sorties au théâtre ou au restaurant et les visites à ses filles.

De quoi redonner un nouvel élan à son existence. « Je n’ai pas peur de la mort, mais je n’ai pas envie de mourir ! » lance-t-elle en riant. Il lui reste encore trop de choses à accomplir. Elle caresse même l’idée d’entreprendre des études de doctorat.

Cesser la fuite

Temps d’arrêt forcé, les périodes de confinement de la dernière année ont été, pour beaucoup d’entre nous, l’occasion d’accepter de regarder en face – ou pas ! – ses angoisses existentielles. « L’être humain a plutôt tendance à éviter les émotions douloureuses », souligne le psychologue Marc-André Dufour, auteur du livre Se donner le droit d’être malheureux (Trécarré). Les façons de les fuir sont infinies : magasiner, travailler trop, engloutir des séries sur Netflix, s’oublier pour les autres, boire, fumer, vider un sac de chips, ressasser le passé, se considérer comme une victime, se réfugier dans l’optimisme naïf, etc.

Une épreuve majeure force le fuyard à faire une introspection. «­ La personne est submergée par ses émotions, et ses mécanismes de fuite ne fonctionnent plus », explique-t-il. Le seul moyen de regagner la sérénité est d’accepter de passer par un grand inconfort émotionnel. « Ces périodes pénibles où les repères explosent deviennent des occasions de retrouver des aspects essentiels de soi-même », ajoute-t-il. C’est en tendant l’oreille pour entendre sa propre voix que l’on peut se reconnecter avec soi, ses besoins et ses désirs.

Faire face à l’adversité en groupe, plutôt que seul, comporte un avantage certain. « Cela a même un effet protecteur. C’est encore plus difficile de vivre un drame alors que tout le monde va bien autour de soi », dit le psychologue.

On ne nage pas forcément dans un bonheur béat après de telles tribulations. Cette nouvelle lucidité nous fait ouvrir les yeux sur le caractère parfois tragique de la vie. Mais les moments de joie sont aussi plus authentiques. Et, surtout, cette prise de conscience fait que la suite de notre existence s’aligne avec nos valeurs et l’essence même de ce que nous sommes.

Marc-André Dufour a trouvé une jolie expression pour décrire ce cadeau : le trésor au fond de la « swompe ». Même au plus profond du marécage, on finit par découvrir le chemin vers la lumière.