Avortement: soyons aux aguets!

La question de l’avortement s’est glissée en douce dans la campagne électorale fédérale. Ce n’est pas une bonne nouvelle!

 

Photo: iStock.com/Tomwang112

Ça s’agite fort en vue des élections fédérales du 21 octobre, mais il est encore tôt pour mettre le doigt sur ce qui fera basculer l’électorat d’un côté ou l’autre.

La «question de l’urne», comme on dit, portera-t-elle sur l’économie, l’environnement, le soutien à la classe moyenne, la laïcité, des enjeux régionaux? Sur l’envie de changer? Justin Trudeau n’a qu’un seul mandat en poche, mais l’électorat est si volage de nos jours… Je n’arrive même pas à évaluer si la population a envie ou pas d’aller voter!

Ce qui me turlupine par contre, c’est que la question de l’avortement soit aussi présente dans le débat politique.

En soi, la lutte contre l’avortement a toujours fait partie des campagnes électorales au Canada. Depuis des décennies, des groupes anti-choix identifient les candidats et candidates sympathiques à leur cause et militent en leur faveur. Dans certaines provinces, ils sont très actifs.

Ces manières de faire sont moins médiatisées que la bataille contre l’avortement qui s’affiche haut et fort aux États-Unis, mais ça donne des résultats.

Poussés par cet électorat militant et portés par leurs propres convictions, des députés ont déjà profité de leur siège à la Chambre des communes pour déposer un projet de loi privé qui, d’une manière ou d’une autre (les entourloupettes ne manquent pas), permettrait de recriminaliser le recours à l’avortement.

Jusqu’à maintenant, toutes ces tentatives ont été bloquées. Pourtant, elles ont été nombreuses: depuis 1991, une quarantaine de projets de loi privés ou de motions visant les mêmes fins ont été présentées à Ottawa.

L’activisme a même déjà été tel qu’en avril 2012, l’Assemblée nationale du Québec avait adopté à l’unanimité une motion qui s’adressait au gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper. Elle disait ceci: «Que l’Assemblée nationale réaffirme le droit des femmes au libre choix et à des services d’avortement gratuits et accessibles et demande au gouvernement fédéral et au premier ministre du Canada de mettre fin à l’ambiguïté qui subsiste relativement à cette question.»

Or cette ambiguïté, caractéristique des gouvernements conservateurs, remonte à loin.

En 1988, la Cour suprême avait fait tomber les dispositions du Code criminel qui encadraient (en fait limitaient très fortement!) l’accès à l’avortement. Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney chercha aussitôt à combler le vide juridique qui découlait de cette décision du plus haut tribunal du pays.

Ce fut loin d’être facile, a découvert la Presse Canadienne en novembre 2013, soit 25 ans plus tard. Les débats ont été épiques au sein du conseil des ministres de l’époque. Des anti-choix farouches s’opposaient à des ministres comme Barbara McDougall, alors à la Condition féminine, qui auraient préféré mettre en place quelques balises, mais sans faire de zèle.

Le point de vue des anti-choix l’emportera finalement. Le gouvernement Mulroney déposera donc aux Communes le projet de loi C-43 qui aurait recriminalisé l’avortement. Les députés se sont prononcés à ce sujet le 22 mai 1990. Ce fut un vote libre plutôt qu’imposé par une ligne de parti. Résultat: 140 députés ont voté pour C-43 et 131 se sont prononcés contre. Plus de vingt ans de luttes féministes venaient d’être bloquées…

Il ne restait plus qu’à passer l’étape du Sénat, ce qui tient normalement de la formalité. Surprise, le 31 janvier 1991, 43 sénateurs votent pour le projet de loi… et 43 se prononcent contre. Or les règles du Sénat prévoient qu’en cas d’égalité des voix, un projet de loi doit être rejeté.

C’est donc à cette astuce réglementaire que tient le libre accès à l’avortement au Canada.

Celles et ceux qui contestent la liberté de choisir sont bien au fait de cette fragilité, d’où leur ténacité face aux candidats aux élections. Et la joute est bel et bien politique, puisqu’en termes de santé publique, il est clair que permettre aux femmes d’avorter de manière sécuritaire, sans crainte de poursuites judiciaires, est un gain énorme pour une société.

C’est pourquoi, au-delà des convictions intimes de chacun, il est de la responsabilité d’un chef de parti de non seulement bloquer toute tentative de recriminaliser le recours à l’avortement, mais aussi de donner un appui clair au libre choix. Décider soi-même d’avoir ou non un enfant est fondamental pour l’autonomie des femmes; il serait désastreux de revenir au paternalisme d’autrefois.

Or Maxime Bernier, nouveau chef d’un tout nouveau parti, le Parti populaire du Canada, est prêt à rouvrir le débat. Il n’a aucune chance d’être élu, mais vu l’attention qu’il suscite en raison de sa notoriété et de son bagout, il a ramené la lutte à l’avortement à l’avant-plan du discours public.

Andrew Scheer, lui, est personnellement opposé à l’avortement et a toujours voté en faveur des projets de loi qui le recriminaliserait. Devenu chef conservateur, il pèse désormais ses mots, répétant que son gouvernement ne proposera rien en ce sens. Mais il ne bloquera pas les initiatives de ses députés.

Même raisonnement du côté de la dirigeante du Parti vert, Elizabeth May, qui ajoute que de toutes manières, tous ses candidats sont pro-choix – ce qui, vérification faite par des journalistes, n’est pas vraiment le cas.

Tout cela fait fi de la longue bataille des femmes pour le contrôle de leur corps et banalise les tactiques des groupes qui luttent contre cet acquis.

Pendant ce temps, il reste compliqué au Canada d’obtenir soit un avortement, soit la pilule abortive (en vente ici depuis seulement 2017 alors qu’elle existe depuis 1988 et que 57 pays, dont les États-Unis, l’avaient déjà autorisée!). C’est particulièrement vrai en dehors du Québec, et encore pire pour les femmes qui vivent hors des grands centres. Ce problème-là, très concret, est oublié des politiciens.

Et le plus troublant, c’est qu’à l’heure où les propos racistes ou homophobes sont (avec raison) rabroués par les chefs de partis, ceux qui infantilisent les femmes sont toujours acceptés, sous couvert de liberté de conscience. Comme si les femmes n’avaient pas, elles, conscience de leur choix en avortant.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, est paru aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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