Avortement: les droits des femmes sont-ils menacés?

La projection du film Unplanned a suscité la controverse au Québec en rouvrant un débat qui semblait clos depuis des décennies. Doit-on craindre pour le droit à l’avortement au pays? Entrevue avec Kelly Gordon, professeure en science politiques de l’Université McGill.

 
Photo: Soli Deo Gloria Releasing

Seule dans le cinéma, en ce mardi matin, j’assiste à la projection du film qui a fait scandale. Inspiré d’un fait vécu, Unplanned présente la conversion en militante antichoix d’Abby Johnson, ancienne directrice d’une clinique Planned Parenthood – où l’on pratique entre autres des avortements.

Quelques minutes à peine après le début de ce film à petit budget, on assiste au moment charnière qui a provoqué ce revirement draconien dans la vie d’Abby: assistant à l’avortement d’un fœtus de 13 semaines, elle croit le voir se débattre pour survivre. Elle en ressort traumatisée.

Cette scène trompeuse – les fœtus ne ressentent aucune douleur avant la 24e semaine – est la première d’une longue série de représentations mensongères de ce long métrage de la maison de production évangéliste américaine Soli Deo Gloria (À la seule gloire de Dieu).

Le ton moralisateur, le scénario faible et sans subtilité, et l’omniprésence du discours religieux ne laissent planer aucun doute: il s’agit bien de propagande. Mais, sera-t-elle suffisante pour influencer les politiques chez nous? Châtelaine en a discuté avec Kelly Gordon, professeure en science politique de l’Université McGill, qui a étudié le mouvement antichoix canadien.

Unplanned pourrait-il rouvrir le débat politique sur l’accès à l’avortement au Canada?
Je ne le crois pas, non. Le film prêche aux convertis. Ceux qui iront le voir sont probablement déjà antichoix. Il ne convaincra donc pas les autres. D’autant que, chaque fois que l’avortement revient dans l’actualité – quand des États américains en restreignent l’accès, par exemple – on observe une forte hausse du soutien prochoix dans l’opinion publique au Canada.

En interdire la diffusion n’aurait donc pas été une solution efficace?
J’appuie celles qui ont milité contre le film, mais s’il avait été interdit, les activistes antichoix auraient certainement crié à la censure. Il s’agit d’une de leurs tactiques. Si le film risque peu de leur attirer la faveur de l’opinion publique, ce débat autour de la liberté d’expression risque davantage d’y arriver. Les Canadiens sont majoritairement prochoix, mais ils sont aussi farouchement en faveur de la liberté d’expression. En se positionnant comme des défenseurs de la liberté d’expression, les militants anti-avortement pourraient redorer leur image.

Comment le mouvement antichoix a-t-il évolué dans les dernières années?
La majorité des Canadiens imaginent les groupes antichoix comme étant très religieux et dirigés par des hommes. Or, une grande majorité de leurs membres actifs est maintenant formée de jeunes femmes. Alissa Golob, la co-fondatrice du groupe canadien Right Now, qui vise à faire élire des candidats antichoix aux prochaines élections fédérales, en est un excellent exemple. Ces jeunes femmes sont très visibles à l’intérieur du mouvement, comme dans les médias. Il s’agit d’une façon de contrer l’image masculine et anti-femmes que traînent ces groupes depuis longtemps. Le mouvement est devenu très stratégique.

Et quelle est cette stratégie?
Au Canada, leur objectif n’est plus centré sur la criminalisation de l’avortement au niveau législatif, mais sur un changement de culture. Le mouvement n’a connu que des défaites depuis la décision Morgentaler, en 1988. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas faire modifier la loi directement. Ils doivent d’abord créer un changement de culture, de mentalités, afin que tout soit mûr pour s’attaquer au législatif.

Ils adoptent donc différentes tactiques. D’abord, ils minimisent la religion, puisque les Canadiens ne sont pas très pieux. Ici, les décisions politiques ne sont pas fondées sur une logique religieuse. L’argument du droit à la vie a donc été délaissé, du moins dans le discours public.

Ils misent plutôt sur un discours voulant que l’avortement nuise aux femmes, ce qui leur permet de se présenter comme un mouvement pro-femmes et de briser le lien entre les droits des femmes et le droit à l’avortement. Les interruptions de grossesse sont décrites comme des événements traumatisants et les risques qui y sont liés sont exagérés. C’est exactement ce que fait le film.

Que peut faire le mouvement pro-choix pour déjouer leur stratégie?
Face à la propagande mensongère, nous devons avoir des conversations à propos de l’avortement, parler ouvertement de nos propres expériences, de celles de nos amies, de notre famille. On doit répéter que l’accès à des avortements sécuritaires est essentiel à la santé reproductive des femmes. Il ne faut pas avoir peur de ce débat, ni de ce film. Nous avons de bons arguments.

Le droit à l’avortement est-il bien protégé au Canada?
Pas légalement, non. Aucun article de loi ne protège explicitement le droit à l’avortement. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Ici, l’accès à l’avortement est régulé par la communauté médicale. Il s’agit d’une conséquence de notre histoire, puisque c’est un médecin [montréalais], Henry Morgentaler, qui a porté cette question en Cour suprême. À cause de ce parcours, bien différent de celui aux États-Unis, ce sujet n’a jamais été remis en question dans le milieu politique, ce qui nous a bien servis. Si aucune loi ne protège l’avortement, c’est précisément grâce à cette volonté des politiciens de rester loin de ce débat. Je ne crois donc pas qu’on ait à s’inquiéter de cette absence de protection légale. Pas à court terme.

Que faudrait-il pour que l’accès à l’avortement soit restreint au Canada?
En théorie, bien peu de choses. Il suffirait d’un gouvernement conservateur majoritaire et d’un premier ministre qui souhaite adopter une loi en ce sens. [NDLR La Cour suprême du Canada a statué en 1988 que l’article du Code criminel qui criminalise l’avortement est inconstitutionnel.] Mais la probabilité que cela se produise est infime. Le Parti conservateur a toujours évité ce débat, car il ne pourra prendre le pouvoir s’il le fait. Même Andrew Scheer, qui a longtemps été un activiste anti-avortement, a spécifié qu’il ne touchera pas à cette question, et je le crois. Il n’a aucun intérêt à le faire. Bref, ce qui pourrait arriver en théorie et ce qui risque d’arriver dans la réalité, c’est deux.

 

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