À bien y penser

La mort en CHSLD, ou le trop-plein de chagrin

Le sort des aînés dans les CHSLD publics et privés est maintenant devenu le thème du jour. Il aurait fallu que ce le soit bien avant.

Mains personne agée

Photo: Unsplash/Cristian Newman

Ça fait des jours, même des nuits, que j’imagine cette chronique. Elle bouillonne de colère, est chargée d’indignation, déborde de dénonciations. Je la corrige en ajoutant un détail ici, un point d’exclamation là, tente de la raccourcir mais j’ai tellement à dire.

Et dans ma tête, tout cela défile parfaitement.

Mais quand je me suis levée ce matin pour enfin transcrire mes émois à l’écran, je n’ai ressenti qu’une immense lassitude. À quoi bon? Qu’est-ce que ça changera à la triste manière dont la COVID-19 est gérée dans trop de CHSLD?

De toutes manières, cette crise du coronavirus ne représente que la surface d’un enjeu beaucoup plus profond.

Ce que cachent tous les manquements du système quant aux soins à donner aux personnes en perte d’autonomie (qui ne sont pas toutes âgées), c’est le rejet des corps décrépits ou le malaise devant la vie qui finit. Ou devant le vieillissement tout court: il n’y a qu’à voir la manière dont toute la société a facilement infantilisé les 70 ans et plus, houspillant même celui ou celle, tout en santé soit-il, qui ose mettre le nez dehors.

J’avais donc le cœur lourd. Bien trop pour écrire tout de suite.

Alors pour secouer mon humeur morose, j’ai décidé de commencer par une heure de petit plaisir. Ouvrons donc enfin ce Donna Leon reçu en cadeau il y a des mois: une bonne intrigue policière menée par le sympathique commissaire Brunetti dans l’exotique Venise, voilà qui me changera les idées!

Sûre de mon coup, j’ai donc commencé à lire Péchés mortels sans jeter un œil à la quatrième de couverture. Dès les premières pages, l’intrigue s’annonce: des morts suspectes dans une résidence privée de personnes âgées qui ont besoin de soins… Oups! Ça date de quand ce roman? 1997. Belle manière de me rappeler que la désinvolture envers les vieux ne date pas d’hier et ne connaît pas de frontières.

Je n’ai pas lu longtemps. Valait mieux me secouer pour vrai. Direction mon vélo stationnaire, à pratiquer au son d’une musique que j’aime. J’ai choisi du Renaud de la belle époque, celle de la fin des années 1980.

Je pédalais, les chansons défilaient. Est arrivée Triviale poursuite; à la manière du jeu Trivial Pursuit, alors très populaire, la voix rauque du chanteur y multiplie les questions portant sur des conflits politiques de ces années-là. Pour toute réponse, le refrain revient, lancinant: «J’en sais rien, j’donne ma langue au chagrin.»

J’ai arrêté net de pédaler: tout était là. Une immense peine mâtinée d’impuissance.

Pour m’en tenir au Québec, je ne doute pas de la sincérité du premier ministre François Legault qui doit décider, sans mode d’emploi, comment protéger toute la société d’un nouveau virus. Plus spécifiquement, j’ai entendu comme vous ce lundi son souci pressant de recruter plus de personnel pour les CHSLD.

Mais j’ai envie de poser des questions à la manière de Renaud:

«Question de sociologie
Pourquoi, depuis des décennies,
Ne dit-on pas la vérité,
Que ce qui tient le système de santé
Ce sont les proches des gens alités
?»

Quand, il y a un mois, on a interdit du jour au lendemain toute visite aux aînés «placés» en institution, je me suis pincée. Ben voyons! Par cette décision sans nuance, sans exception, on venait de condamner à la dégradation une foule de gens déjà extrêmement fragiles dans leur corps, mais surtout dans leur tête. Il était clair que plusieurs se laisseraient aller, sans même que le virus n’ait à frapper.

En temps normal, même les préposées les plus dévouées n’ont pas le temps de prendre plus d’une heure pour nourrir tranquillement quelqu’un qui a du mal à avaler. Ou lui brosser longuement les cheveux pour l’apaiser. Ou juste rester à ses côtés comme présence rassurante. Ce sont les familles qui jouent ce rôle, ou les bénévoles.

Ces gens sont aussi les sonneurs d’alerte qui, au quotidien, signalent ce qui ne va pas: une couche pas encore changée, une telle qui ne boit pas assez, une autre qui a besoin d’être tournée dans son lit. Et on les chassait au moment même où le personnel allait être débordé?

Que les autorités de la santé n’aient pas pris ce facteur en considération me dépasse encore. Ou plutôt non, il est dans l’ordre des choses. Dans le vaste organigramme du réseau de la santé, les proches aidantes (je mets sciemment le mot au féminin) n’existent pas.

Finalement, le confinement total des gens en CHSLD n’a pas empêché le coronavirus d’y faire des ravages. Des mesures de distanciation mises en place tardivement, pas assez d’équipement de protection, trop de rotation de personnel… Le tout sur fond de faiblesse accrue des résidents et en laissant bien des famillesest-ce possible! dans l’ignorance de leur état.

On mesure mieux l’ampleur du drame quand on y est confronté personnellement.

Tiens, il y a deux semaines, ma sœur m’appelle: «Es-tu bien assise?» Elle avait eu des nouvelles de l’unité d’hébergement où ma mère a résidé jusqu’à son décès, en décembre. La COVID-19 y avait fait son entrée. Quelques membres du personnel étaient touchés, dont plusieurs des préférés de ma mère, et un grand nombre de résidents: la dame de la chambre voisine de celle de ma mère, d’autres avec qui elle dînait, un monsieur de l’autre bout du corridor… Parmi ces gens âgés, quelques morts déjà.

C’était avant les reportages sur la multiplication des décès dans les CHSLD. J’étais complètement sonnée. Et je réalisais à quel point l’état des lieux sur le terrain était pire que ce que l’on rapportait.

Depuis, ma sœur a eu d’autres nouvelles: de nouveaux décès ou des résidents au seuil de la mort. Toujours des visages connus, quasiment de la famille élargie à nos yeux.

Et puis ma sœur a mentionné monsieur A. Ça m’est allé droit au cœur. Cet homme, figé dans son corps, ne pouvait plus parler, mais avec ses bras raidis il arrivait à bouger son fauteuil roulant. Je le saluais à chaque fois que je le croisais, sans plus. Sa femme, elle, adorait venir jaser avec ma mère.

En novembre, les choses se sont mises à mal aller pour maman. Début décembre, sans qu’on l’ait vu venir, elle était à l’agonie. Cela durera deux dures semaines, et nous nous succédions à son chevet.

Un après-midi, monsieur A. a surgi à mes côtés. J’ai cru qu’il s’était trompé de chambre, et j’ai voulu tourner son fauteuil en direction de la porte. Il a alors agrippé mon bras avec une force que je n’aurais pas soupçonné, ne le lâchait pas. Et j’ai compris: il voulait savoir ce qui arrivait à ma mère. La parole lui manquait, mais pas l’intelligence.

Alors je lui ai tout raconté. Quand j’ai eu terminé, sa main s’est desserrée lentement. Il est resté un petit moment, payant à sa manière son respect face à la mort qui arrivait, puis il a quitté la chambre.

Ce monsieur-là, m’a dit ma sœur, était maintenant sous morphine, à mourir seul. Enfin, au milieu d’infirmières et de préposées fatiguées, ou nouvelles dans la place, mais sans la présence de quelqu’un qui compte pour lui.

J’ai senti à nouveau sa main sur mon bras, mais l’apaisement s’était envolé.

Que dire, à la Renaud?

«Question d’humanité
Pourquoi, pour sauver les aînés
N’a-t-on su que les enfermer
En jetant bien loin la clé»

«J’en sais rien, j’donne ma langue au chagrin
Si tu sais toi, souffle-
moi»

***

Journaliste depuis bientôt 35 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. En 2019, elle a publié J’ai refait le plus beau voyage (éd. Somme toute) et Ce jour-là: Parce qu’elles étaient des femmes (éd. La Presse) qui souligne les 30 ans de la tuerie de Polytechnique.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.