Famille tout compris

Oui oui, l’Assemblée nationale est sexiste

Après la publication d’un reportage de L’actualité sur le sexisme à l’Assemblée nationale du Québec, Marianne Prairie est allée faire un tour du côté des commentaires et des réactions. Et les clichés sont tenaces.

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Le 2 août dernier, le magazine L’actualité a dévoilé les résultats d’une vaste enquête dans le milieu politique québécois. Intitulée de façon spectaculaire « L’Assemblée nationale est sexiste et en voici la preuve », la recherche a été menée par le journaliste Naël Shiab et un programme informatique qu’il a conçu et codé spécialement à cette fin. Toutes les transcriptions officielles des séances tenues au Salon bleu entre mai 2014 et juin 2016 ont été filtrées par l’algorithme. C’est donc deux ans de périodes de questions, de débats sur les projets de loi et de déclarations des députés qui ont été analysés, totalisant un étourdissant 7,5 millions de mots.

Des observations et des tendances ont ensuite été extraites de cette masse hallucinante de données, permettant ainsi au journaliste de qualifier notre système politique de « sexiste ». Autrement dit, les élues de l’Assemblée nationale, en plus de ne composer que 29% de la députation, accèdent difficilement à l’exercice du pouvoir lorsqu’il est question de temps de parole, de postes d’influence et de budget. C’est la démonstration d’une discrimination rampante, 55 ans après l’élection de la première femme députée, Marie-Claire Kirland-Casgrain.

Photo: iStock

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Je vous encourage évidemment à lire ce dossier (et à jouer avec les tableaux interactifs!), mais voici quelques conclusions frappantes tirées de cette enquête :

« Toutes proportions gardées, un homme député intervient en moyenne 33 % plus souvent à l’Assemblée nationale qu’une députée, ses prises de parole sont 40 % plus longues et il dépose également 25 % plus de projets de loi. »

« Un ministre titulaire prononce en moyenne 59 % plus de mots, intervient 122 % plus souvent et dépose 141 % plus de projets de loi qu’une ministre du même rang. »

« Pourtant, (…) les femmes ministres titulaires sont des parlementaires plus expérimentées que leurs collègues. Les états de service de ces députées comptent en moyenne 16 mois de plus que ceux des hommes, un écart de 19 %. »

« (…) les hommes du cabinet Couillard, ministres titulaires et responsables compris, ont actuellement l’emprise sur 90 % des budgets ministériels (…). »

De nouveaux arguments pour les féministes?

L’exercice a de quoi faire jubiler les geeks comme les féministes, mais surtout les geeks féministes dans mon genre. Des données, des chiffres, des faits : même s’ils dépeignent une situation déprimante, ce sont des arguments supplémentaires bienvenus dans la lutte pour l’égalité hommes-femmes.

Je n’aurais pas dû lire les commentaires, mais hé, j’étais curieuse de savoir comment cette étude serait reçue. Est-ce que le fait qu’elle ait été réalisée par un magazine grand public et pas par des chercheuses en études féministes allait changer la perception du public face à ces enjeux?

Réponse : Pantoute. Entre les blagues de mononcles qui lient inévitablement « gestion des finances et du budget » avec « magasinage » et « budget familial », et les alertes au complot féministe, le mot d’ordre est DÉNI.

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Selon ces gens, l’Assemblée nationale n’est pas sexiste-e, bon.

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Le premier commentaire sous la publication (le premier!) est pile-poil dans le ton : « N’avons-nous pas élu unE Première Ministre il n’y a pas si longtemps? » Ben oui, toi. Ce gain majeur a fait disparaître toute trace de sexisme en politique québécoise par magie. POUF. Facile de même. Comment expliquer que nous n’ayons pas la parité au sein du conseil des ministres du gouvernement Couillard? Un sortilège, sans doute. Rappelons tout de même, comme l’a fait Naël Shiab, qu’en 2007, Jean Charest avait nommé le premier conseil des ministres paritaire.

Plusieurs critiquent aussi les critères d’évaluation, arguant qu’ils ne permettent aucunement de prendre la mesure du sexisme à l’Assemblée nationale. Je me demande bien quels paramètres on aurait dû choisir à la place du nombre de mots prononcés, de projets de loi déposés ou de dollars gérés… Comment peut-on évaluer autrement le pouvoir des député-e-s? Il me semble que l’influence et la capacité d’agir s’y manifestent de façon plus concrète que le décompte des soupers spaghettis.

D’après le reportage, si les femmes prennent moins leur place à l’Assemblée nationale, ce n’est pas seulement une question « d’intérêt » ou « de personnalité ». Cette citation de la députée péquiste Agnès Maltais décrit bien le cœur du problème : « Il a fallu que je tape du pied pour obtenir cette fonction (NDLR leader parlementaire de l’opposition officielle). C’est systémique. Ce n’est pas que les gens pensent qu’on ne pourrait pas le faire. C’est parce qu’ils voient des hommes d’abord. » La situation actuelle favorise les hommes, elle est donc sexiste.

Si de mon point de vue, ces données crient « nous avons encore besoin du féminisme », cet appel n’est visiblement pas entendu de la même façon par tous. Comment faire entendre ce message alors que l’attitude générale ressemble plus à cela:

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À mon avis, on devra encore taper du pied comme madame Maltais. À piétiner en gang, la vibration pourrait peut-être faire craquer ce qui reste du plafond de verre?

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Pour écrire à Marianne Prairie: chatelaine@marianneprairie.com

Pour réagir sur Twitter: @marianneprairie

Marianne Prarie est l’auteure de La première fois que… Conseils sages et moins sages pour nouveaux parents (Caractère)