Interdiction des signes religieux: reculez, M. Legault!

C’est facile de ne pas se mettre à la place de l’autre quand ce ne sont pas nos propres droits qui sont menacés. Or, c’est la paix sociale qui est en jeu.

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Photo: Rawpixel/Unsplash

«Soyez ouvert, amical et positif avec toutes les personnes que vous rencontrez; tout le monde mène un combat long et difficile.» – Socrate (5e siècle av. J.-C)

Par un bel après-midi de printemps du début des années 2000, fraîchement débarquée à Montréal, je me suis lancée dans un grand tour de la ville à vélo. Je suis partie de Villeray pour aboutir à Pointe-Saint-Charles. Cédant à la gourmandise, j’ai garé ma monture devant la crémerie de la rue Centre. À l’intérieur, un joli jeune homme de type indien semblait perplexe devant le comptoir. Il m’a demandé en anglais si je pouvais lui traduire les étiquettes devant les contenants de crème glacée. Lorsque je lui ai présenté celle à l’érable, il m’a dit «c’est celle-là que je veux, c’est une spécialité d’ici, non?».

On s’est assis sur le bord du trottoir, moi avec ma grosse molle choco-vanille, lui avec son cornet deux boules à l’érable. Il s’est présenté, m’a dit qu’il arrivait de New Delhi pour étudier à McGill, qu’il était débarqué la veille et habitait à quelques rues de là. On a bavardé tout l’après-midi, échangé sur nos rêves, nos ambitions. À la fin, il m’a écrit son numéro de téléphone sur une facture toute chiffonnée sortie de ses poches. Je ne l’ai jamais appelé. Pourquoi? Parce que je suis vraiment douée pour laisser filer les belles choses. Et puis, ç’avait sûrement à voir avec la peur du changement, de l’inconnu. Par contre, je me souviens parfaitement de ce que je me suis dit en pédalant vers chez moi ce jour-là: «partout, l’être humain est le même». Je n’ai jamais oublié.

Près de 20 ans plus tard, je fréquente des personnes «issues de la diversité» dans ma vie de tous les jours, dans mes cercles d’amis et grâce à mes différents projets professionnels. Et il y a tous ces petits commerces et restos de mon quartier, Verdun. Ma rue, c’est les Nations unies. Mes voisins sont Vietnamiens, Chinois, Maghrébins, Latinos, etc. Les éducatrices du CPE d’à côté sont Québécoises «de vieille souche», d’origine russe, colombienne, tunisienne… Certaines sont voilées, d’autres non. Les enfants sont heureux (l’été, je les entends jouer dehors par la fenêtre de mon bureau) et leurs parents aussi. Tout ce beau monde vit et travaille ensemble. Ça se passe très bien. Et il en va de même dans les écoles primaires ou secondaires, les élèves n’ont cure des signes religieux portés par leurs enseignants, comme le démontrait ce reportage de La Presse, paru la semaine dernière.

Pourquoi alors cette volonté du nouveau gouvernement d’interdire le port de signes religieux pour les fonctionnaires de l’État «en position d’autorité», incluant les enseignants? Parce que cette mesure polarisante (wedge issue) – absolument contre-productive et totalement idéologique – assure à la CAQ la fidélité de sa base électorale en région et dans les banlieues.

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Faux consensus

D’abord, il faut cesser une fois pour toutes d’invoquer le pseudo consensus de Bouchard-Taylor, vieux d’une décennie, pour justifier cette interdiction. Les sociétés évoluent et les mentalités aussi. Il est non seulement intolérable que des personnes perdent leur emploi en raison du port de signes religieux, mais il n’y a pas lieu d’interdire ceux-ci, tout simplement. L’État est laïque, pas les individus. Mon ami Nicolas Lacroix, blogueur au Journal de Québec, avec qui j’aime bien me «chicaner» de temps à autre, a écrit exactement ce que j’en pense la semaine dernière:

«Obliger un homme à retirer sa cravate ne change pas son sexe. Une femme sans soutien-gorge n’est pas moins une femme. Un croyant sans signe apparent n’est pas moins croyant. Nous voudrions régir la pensée par le vêtement et c’est juste… absurde. Vous le voyez vous aussi, n’est-ce pas? La CAQ va bouleverser le Québec pour une apparence d’objectivité? Un être humain vient avec ses biais, peu importe son allure vestimentaire. Si vous voulez des intervenants sans biais, il va falloir remplacer tout le monde par des robots.»

Quand athéisme rime avec intégrisme

Il n’a jamais été question du Bon Dieu chez nous. Mes parents, des baby-boomers assez typiques, ont expurgé de leur vie (et de la nôtre) le fait religieux, comme bien des Québécois francophones de leur génération. Malheureusement, en rejetant massivement le catholicisme, plusieurs semblent avoir oublié un de ses principaux enseignements: l’importance de s’aimer les uns et les autres. C’est pas cucul. Il importe de nous respecter entre citoyens athées et croyants.

Cette haine du religieux observée chez tant de Québécois francophones me semble mâtinée d’un sentiment de supériorité morale, incarné à l’extrême par l’athéisme militant de ceux qui ont tout compris et qui veulent imposer à tous leur incroyance. Parfois, je me demande même s’il n’y a pas une part de jalousie dans cette attitude revancharde envers les croyants. Après tout, la spiritualité et la quête de sens sont au cœur des aspirations humaines. Il est difficile de vivre sans foi.

Et puis, si le Québécois francophone moyen est devenu religiophobe à force d’un traumatisme catholique perdurant dans la psyché collective, eh bien ma foi, offrons-lui une thérapie de choc: l’éducation. D’ailleurs, ça fonctionne, les jeunes qui suivent le cours Éthique et culture religieuse sont beaucoup plus ouverts à la diversité des points de vue en la matière que leurs aînés.

Richard Martineau a en partie raison quand il écrit que «les élites intellectuelles font la morale au peuple» et qu’il ne faut pas ridiculiser ceux qui ont peur, mais les écouter. Toutefois, le chroniqueur omet commodément d’ajouter qu’il faut aussi les rassurer. Il importe de favoriser les rencontres, la mixité au quotidien, dans la rue, mais surtout au travail. Or, malheureusement, les personnes issues des minorités vivent encore des discriminations à l’embauche. Et voilà qu’on veut en rajouter une couche!

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Tendre la main

N’ayant pas vécu sous le joug d’une Église catholique contrôlante et culpabilisatrice, je suis néanmoins sensible au fait que cela fait partie de notre histoire, qu’il y a eu des abus, que les femmes en ont tout particulièrement fait les frais. Je comprends les craintes, mais, soyons sérieux, cela ne reviendra pas, c’est terminé.

Sandrine Turcotte, professeure en science de l’éducation, a parfaitement résumé la situation dans un récent tweet :

«17 ans à Montréal, mes enfants bien élevés avec nous par des gens (surtout des femmes) de partout, avec des enfants métissés de tous les côtés, et personne n’a encore essayé de me convertir. Même pas au petit Jésus».

Ça, les Montréalais le savent, mais il semble bien que la CAQ de François Legault n’en ait cure. Après tout, ce n’est pas à la métropole qu’elle doit son élection.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle est aussi l’animatrice à la barre du magazine culturel Nous sommes la ville à l’antenne de MAtv. Elleblogueégalement pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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