La testostérone, nouvelle cure de jouvence pour les hommes?

De plus en plus d’hommes prennent des suppléments de testostérone pour conserver leur virilité. Véritable promesse de rajeunissement ou dangereux mirage?

 

De la honte. C’est ce qu’a ressenti Michel lorsqu’il s’est réveillé en pleine nuit, le pyjama trempé. Même les draps étaient humides. L’homme de 53 ans s’est levé en douce pour se changer, prenant soin de ne pas réveiller sa compagne. Sauf que l’épisode s’est répété la semaine suivante. Et de nouveau quelques jours plus tard. Si bien que Michel a commencé à dormir torse nu, sur une serviette. « J’ai toujours pensé que les sueurs nocturnes, c’étaient des histoires de femmes », dit le courtier qui travaille pour une institution bancaire. « Si mes chums au gym savaient ce qui m’arrive, je serais la risée dans le vestiaire », s’inquiète ce sportif aux yeux gris et à la barbe poivre et sel bien taillée.

De fait, depuis un an, Michel va moins souvent au gym. C’est qu’il se sent un peu raplapla. Il manque d’énergie et de joie de vivre. Sa libido ? Il préfère ne pas en parler. Il y a quelques mois, il est tombé sur un site Internet qui décrivait ses symptômes. Le diagnostic : andropause, l’équivalent masculin de la ménopause. Pour combattre le mal, Michel a commandé en ligne un gel de testostérone (sur le marché noir, car il faut une ordonnance médicale pour se procurer ce type de médicament). Depuis quelques semaines, il applique chaque matin le gel sur ses épaules. Les résultats se font encore attendre.

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Photo: Trunk Archive

Les pharmaceutiques et leurs experts en marketing ont bien compris le malaise que ressentent Michel et ses semblables. À grand renfort de publicité sur Internet – et à la télévision ou sur des panneaux-réclames aux États-Unis –, ils martèlent aux hommes dans la force de l’âge que leurs coups de fatigue, perte de tonus musculaire, baisse de libido ou manque de joie de vivre ont une seule et même cause : la diminution du taux de testostérone dans leur sang. Et, surtout, que leurs symptômes peuvent être éliminés grâce à des suppléments d’hormones, qui se présentent sous forme de gels, d’injections, de comprimés ou de timbres cutanés.

En Amérique du Nord, des millions d’hommes s’abreuvent à cette bonne parole. Selon la firme de recherche marketing IMS Health, les ventes de suppléments de testostérone s’y chiffraient déjà à 1,9 milliard de dollars en 2011 et devraient atteindre 5 milliards en 2017. Aux États-Unis, les mâles en mal de virilité ont même accès à une chaîne de cliniques spécialisées, baptisée Low-T Center. Pour environ 400 $ par mois, les clients peuvent recevoir leurs injections de testostérone et boire à la fontaine de jouvence.

Si certains professionnels de la santé considèrent l’hormonothérapie au masculin comme un progrès de la médecine, d’autres y voient un miroir aux alouettes. L’endocrinologue Jean Mailhot se range dans le premier camp. « Il y a 20 ans, on se demandait encore si l’andropause existait. Maintenant, on sait que la réponse est oui », affirme le médecin, expert de la santé masculine qui a travaillé au Centre d’andropause de Laval pendant plus de 10 ans avant de se joindre à un groupe de médecine familiale à Grand-Mère.

L’andropause se manifeste de façon plus subtile que la ménopause. « Chez la femme, la production d’hormones chute rapi­dement. Chez l’homme, la concentration de testostérone dans le sang diminue
très lentement, de 1 % à 1,5 % par année à partir de la quarantaine », explique-t-il.

Au cours de sa carrière, le Dr Mailhot a prescrit des suppléments de testostérone à des centaines d’hommes qui se plaignaient de sueurs nocturnes, de panne de libido ou d’abattement. Lui-même s’est abonné à l’hormonothérapie il y a 15 ans (il en avait 55 à l’époque). « J’ai essayé à une ou deux reprises d’arrêter, raconte le coloré personnage. Oh, bateau ! Ça n’a pas été long que les symptômes sont revenus. » Les gels et les injections sont plus populaires que les comprimés (souvent mal absorbés) ou les timbres cutanés (qu’il faut coller directement sur les poils et remplacer tous les jours). Fait à noter : le régime public d’assurance médicaments rembourse les suppléments prescrits par un médecin. En 2014, 14 021 Québécois couverts par ce régime public s’en sont procuré – le double d’il y a 10 ans. (Cela exclut ceux qui ont accès à un régime d’assurance privé.)

Bernard Robaire, professeur aux départements de pharmacologie et d’obstétrique de l’Université McGill, spécialiste du vieillissement masculin, est plus sceptique face aux prétendues vertus de ce traitement. « On ne sait même pas si la baisse de la testostérone dans le sang est la cause de l’andropause ou l’un de ses symptômes », fait-il valoir.

Jusqu’ici, aucune grande recherche scientifique n’a démontré que la prise de testo­stérone à long terme avait des effets positifs sur l’humeur ou la libido. Une étude réalisée chez 30 volontaires, en Californie, a même éveillé la méfiance. Au départ, tous les hommes recrutés rapportaient des symptômes de dépression et de dysfonction érectile. La moitié ont reçu des injections de testostérone pour traiter leurs symptômes, et l’autre, des injections d’huile de sésame ; les participants ­ignoraient lequel des deux traitements leur était administré. Au bout de quelques semaines, la plupart ont dit se sentir mieux : il n’y avait aucune différence notable entre les deux groupes.

Ces résultats portent à croire que la véritable vertu de ces suppléments réside dans leur effet placebo. « Un homme qui commence à en prendre va peut-être se sentir plus motivé, avance Bernard Robaire. Par conséquent, il va se mettre à faire plus de sport. Il va perdre quelques kilos et, éventuellement, retrouver sa joie de vivre. »

D’autres critiques soulignent qu’en prenant de la testostérone les hommes ne font que nier l’inévitable vieillissement. « Ça n’a aucun sens, rétorque le Dr Jean Mailhot. On ne s’empêche pas de porter des lunettes parce que la myopie ou la presbytie font partie du processus normal du vieillissement. Si l’hormonothérapie permet à des hommes d’améliorer leur qualité de vie, je ne vois pas le problème. »

D’accord, mais y a-t-il des risques ? Beaucoup de femmes, après tout, ont pris des suppléments d’œstrogènes pendant des années avant que des études scientifiques démontrent que cela augmentait le risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral. « Des études ont fait ressortir le même lien dans le cas de la testostérone. Cependant, leur méthodologie était déficiente. L’une d’elles avait même inclus des femmes dans son échantillon ! » relève le Dr Peter Chan, urologue au Centre universitaire de santé McGill.

Santé Canada et la Food and Drug Administration, aux États-Unis, ont tout de même émis des avis pour mettre en garde le public et les professionnels de la santé contre les risques associés à cette thérapie. « Les autorités médicales se montrent ­prudentes, et c’est ce que devraient faire les médecins, dit le Dr Chan. Le patient devrait être évalué très rigoureusement. Après tout, la fatigue, la tristesse et la baisse de la libido peuvent avoir de multiples causes, comme la dépression ou un cancer. Lorsqu’on a éliminé toutes ces possibilités, il faut encourager la personne à améliorer son régime, à faire du sport. Les suppléments de testostérone, ça devrait être un dernier recours. »

Tous les experts s’entendent sur un point : ceux qui choisissent de prendre des suppléments devraient le faire sous la stricte supervision d’un médecin.
« La pire chose à faire, c’est de s’approvisionner sur le marché noir », conclut l’urologue.

Un vrai boum ! Des chercheurs australiens ont comptabilisé les ordonnances de suppléments de testostérone commercialisés dans 41 pays. Les résultats ont de quoi surprendre. Au Canada, en 2000, on recensait 10 ordonnances par tranche de 1 000 habitants, comme chez nos voisins du Sud. En 2011 ? Le nombre avait explosé à 385 par 1 000 habitants ! « Ça ne veut pas dire que les Canadiens consomment plus de testostérone que les Américains, nuance le professeur David J. Handelsman, qui a mené cette étude. Beaucoup d’Américains achètent leurs médicaments en ligne auprès de pharmacies établies au Canada. » Et ces données ne tiennent pas compte des suppléments vendus sur le marché noir…

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