Mon jardin, ma pharmacie

Les Québécoises découvrent les plantes médicinales. Et des herboristeries artisanales fleurissent partout dans la province.

 

Nathalie Cauwet, maman d’Arthur, un an, ne jure plus que par les onguents aux herbes, les tisanes et les teintures mères pour soigner les petits bobos de sa famille. Elle boit une infusion de mélisse pour mieux dormir et, dès l’apparition du syndrome prémenstruel, elle prend quelques gouttes d’un mélange d’ortie, de scutellaire, de framboisier et autres végétaux qui ont macéré dans de l’alcool – c’est ce qu’on appelle une teinture mère. « Quand j’ai les hormones au plafond et les nerfs à fleur de peau, Mamaboost de la Clef des champs m’évite bien des crises de larmes! » déclare cette jeune femme de 38 ans.

N’allez pas croire que Nathalie est une granola finie. « Mon amoureux et moi, on est tout sauf des hippies! » s’exclame-t-elle en riant. Comme elle, beaucoup de mamans alimentent le boum que connaît l’herboristerie artisanale au Québec. « Quand elles ont des enfants, les femmes cherchent le moyen de les soigner avec des produits sûrs – et sans devoir passer des heures dans une salle d’attente », dit Marie Provost, fondatrice et directrice de la Clef des champs, premier fabricant québécois de produits thérapeutiques à base de plantes médicinales traditionnelles. « Les herbes sont excellentes pour la prévention, ou pour traiter les petits maux et éviter qu’ils s’aggravent, reprend-elle. Nous, les herboristes, on se situe entre le bouillon de poulet de maman et les urgences! »

Dans le superbe bâtiment de bois tout neuf, entièrement écologique et situé en pleine forêt, à Val-David dans les Laurentides, on se sent loin de l’hôpital. La Clef des champs, qui emploie 40 personnes, y a installé ses bureaux et ses laboratoires il y a deux ans. Que de chemin parcouru depuis le jour où Marie Provost a concocté une crème aux herbes dans sa cuisine!

Ce petit bout de femme à l’énergie peu commune a fait œuvre de pionnière. Quand elle a commencé à s’intéresser à l’herboristerie, en 1978, elle avait 21 ans et elle était la seule au Québec. Aujour­d’hui, elle dirige la plus grosse herboristerie traditionnelle au pays. À défaut de déplacer les montagnes, elle les sculpte : ses jardins en terrasses sont uniques en leur genre en Amérique du Nord.

Nos produits chouchous


 

L’herboristerie Viv-Herbes du Témiscouata commercialise de remarquables thés aux fleurs (pensée, rose, souci…) Une double dose d’antioxydants!

7,50 $


 

Le casse-grippe Hydrastix, meilleur vendeur de la Clef des champs, contient de l’hydraste, une plante originaire de l’Amérique du Nord. Très efficace.
23,50 $

Marie Provost est particulièrement fière de sa bibliothèque, où les livres anciens côtoient les ouvrages scientifiques. « On entend toujours dire qu’il existe peu d’études sur la phytothérapie. C’est faux! Au fil du temps, il y en a eu des tonnes. C’est la beauté des plantes médicinales : elles sont utilisées depuis la nuit des temps, et on sait que ça marche! » Ça marche tellement, du reste, que certaines présentent des contre-indications importantes.

Comme beaucoup d’herboristes, Chantal Dufour a d’abord voulu étudier les plantes médicinales pour soigner ses enfants – elle en a quatre. « Mon fils Benoît faisait des otites à répétition. Il avait un an et demi quand le médecin a proposé de lui installer des tubes dans l’oreille. » Une amie lui recommande alors de consulter l’équipe de l’Armoire aux herbes (qui a fermé l’an dernier) à Ham-Nord, dans le Centre-du-Québec. « Benoît n’a plus fait d’otite. Le médecin en était abasourdi! »

Chantal Dufour fonde Viv-Herbes dans le fond d’un rang du Témiscouata, à Lejeune, en 1996. Très vite, elle se fait une réputation, notamment grâce à son « Huile apaisante », aux propriétés calmantes et antidouleur. Elle utilise des plantes fraîches qu’elle cultive et cueille elle-même à la main, « gage d’une qualité exceptionnelle », dit-elle.

Elle a dû faire un choix difficile quand Santé Canada a instauré une nouvelle réglementation (voir encadré Santé Canada, chien de garde) des produits de santé naturels, il y a sept ans. « Pour rentabiliser tout le temps et l’argent qu’aurait exigés le processus d’obtention d’une licence, il aurait fallu que je décuple mon chiffre d’affaires. C’était contraire à ma philosophie. Je ne peux donc plus vendre dans les marchés publics comme autrefois. » Heureusement, elle peut le faire dans le cadre de ses consultations individuelles, son activité préférée.

Santé Canada, chien de garde

En 2004, Santé Canada a décrété que les produits de santé naturels devaient être homologués. Ils doivent tous obtenir un Numéro de produit naturel (NPN) – l’équivalent du DIN pour les médicaments – à la suite de l’examen d’un dossier faisant la preuve de leur efficacité, de leur innocuité et de leur mode de fabrication selon des normes d’excellence. Le traitement des demandes devait être terminé en 2010, mais, en raison de la grande quantité de dossiers, beaucoup de produits n’ont pas encore reçu leur NPN. Santé Canada leur accorde en attendant un numéro d’exemption (NE). Les articles sans NPN ni NE ne peuvent être vendus que dans le cadre d’une consultation individuelle.

Pour compenser ce manque à gagner, elle a créé une gamme de produits fins, dont des miels aromatisés et des fleurs comestibles. Elle anime aussi des ateliers au Jardin botanique du Nouveau Brunswick, à 15 minutes de la frontière québécoise, où elle a aménagé un jardin de plantes médicinales.

Johanne Lemire, pour sa part, a décidé de se soumettre à la nouvelle réglementation. Son conjoint et elle, déjà propriétaires d’une boutique d’aliments naturels à Sherbrooke, ont lancé les Jardins La Val’heureuse à Compton, en Estrie, il y a 12 ans. Leur catalogue compte aujourd’hui plus de 100 articles, et parmi les plus populaires figurent les teintures mères Bio-Grippe et Bio-Dodo, ainsi que des cures saisonnières telles que Bio-Foie et Bio-Reins.

La Val’heureuse est la seule petite herboristerie québécoise à s’être attaquée au travail de moine que représente la présentation à Santé Canada d’un dossier prouvant l’efficacité et l’innocuité de sa pharmacopée. « Plus de 100 heures par produit! Il y a eu des moments difficiles, mais mon conjoint et moi ne voulions pas cesser de vendre au public nos tisanes et teintures. »

La nouvelle réglementation a bouleversé le monde de l’herboristerie québécoise. « Tout le monde la réclamait et elle a permis de faire le ménage dans le milieu. Ce qui est dommage, c’est que de petites entreprises ont fermé, faute de moyens. Certaines ont dû retirer des produits pourtant excellents », explique Marie Provost, qui a joué un rôle clé comme représentante du milieu auprès de Santé Canada.

Reste que d’autres ont planté leurs racines… et n’ont pas fini de s’épanouir, pour le plus grand bénéfice de tous.

Une petite révolution verte

En Asie, la phytothérapie est employée depuis des millénaires. En Europe, médecins et pharmaciens ont en général une bonne connaissance de la pharmacopée traditionnelle. L’Allemagne est sans contredit le leader en la matière : sa Commission E – une référence mondiale – a déjà établi l’efficacité de plus de 200 plantes médicinales. Parmi celles-ci, le millepertuis, prescrit là-bas pour la dépression.

L’Amérique du Nord s’y met aussi. « L’engouement est considérable dans l’Ouest canadien et aux États-Unis. Au Vermont, les herboristeries abondent », note Caroline Gagnon, directrice de l’école Flora Medicina, qui offre un enseignement sur le Web. Le Québec effectue d’ailleurs son rattrapage à grande vitesse. Trois écoles dispensent une formation en herboristerie – Flora Medicina, L’Herbothèque et L’Académie herboliste –, et de plus en plus de leurs étudiantes songent à exercer cette profession.

Un début de reconnaissance s’instaure, parallèlement à la popularité croissante de la phytothérapie. Les con­sultations auprès d’herboristes diplômées sont remboursées par cer­taines compagnies d’assurances. L’onguent Bébébio de la Clef des champs a fait son apparition dans les CLSC, chose impensable il y a une décennie! Autre nouveauté : des chercheurs, dont quelques-uns de l’Université de Mont­réal, collaborent à la mise au point de remèdes avec des herboristes.

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