Société

Ambitieuse, moi?

Ambitieuses, les Québécoises ? Oui, madame ! Mais pas tout à fait comme les hommes. Bien sûr, il reste des obstacles sur leur chemin. La fichue conciliation famille-travail ? Eh non...

L’équipe de L’effet A et Châtelaine ont voulu savoir ce que les Québécois pensent de l’am­bition. Féminine, surtout. Un sondage – le premier jamais mené au Québec sur le sujet – a donc été commandé à Léger, Recherche, Stratégie, Conseil. L’enquête s’est tenue en mai auprès de 2 002 répondants.

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Photo: Andrew Rich/Getty Images

Le sondeur, les gens de L’effet A, les chercheurs, notre équipe… bref, tout le monde est tombé sur le dos devant les résultats. Première surprise : 73 % des travailleuses québécoises se disent ambitieuses. « Je suis étonné, indique Jean-Marc Léger, économiste et président de la firme Léger. Pas qu’elles le soient. Mais qu’elles affirment l’être ! »

L’effet A, c’est quoi ?

L’effet A est né il y a deux ans quand Isabelle Hudon, chef de la direction de la Financière Sun Life Québec, a décidé qu’il était temps de réconcilier les femmes avec le concept d’ambition. Elle s’est entourée de l’avocate Kim Thomassin du cabinet McCarthy Tétrault, de Sophie Brochu, PDG de Gaz Métro, et d’Isabelle Marcoux, présidente du conseil de Transcontinental. Ces jours-ci, une quatrième brigade de Québécoises désireuses d’ajouter du punch à leur carrière entreprend le Défi 100 jours L’effet A. Ce programme de formation professionnelle conjugue conférences, rencontres de groupe, activités de réseautage et formations en ligne. Ouvert aux femmes de tous les secteurs, il vise à leur donner des outils pour renforcer leur confiance et s’habituer à prendre des risques, à négocier et à réseauter.

À LIRE: L’ambition d’être la première… pas obligé

John Gallagher, président de la maison de production O’Dandy et cofondateur de L’effet A, lui, est ravi. « Notre objectif, dit-il, est que le plus grand nombre possible de femmes se déclarent ambitieuses. Si tout le monde s’engage dans sa mission professionnelle, quelle qu’elle soit, le Québec y gagnera en valeur économique, et meilleure sera la société. »

Au moment de la création du groupe, il y a deux ans, l’équipe de leaders avait organisé des tables de discussion sur le sujet. « L’ambition était vue comme une valeur masculine, se rappelle-t-il, et le mot faisait peur aux femmes. Nous avons décidé de l’endosser quand même. Justement pour que la perception change. Il semble que ça ait fonctionné… »

Mais qu’est-ce que l’ambition ? Par exprès, le sondage n’offrait pas de définition. « Pour que les répondants puissent préciser librement leur vision du concept, explique Jean-Marc Léger. Ce qui a permis de voir qu’hommes et femmes portent un regard différent sur la question. Alors que, pour eux, ambition rime souvent avec désir de reconnaissance, de prestige et d’argent, elles parlent plutôt de réalisation de soi et de défis personnels. »

Plaisir, satisfaction et gros salaire

Bref, monsieur pense surtout promotion et gros salaire. Madame, elle, se considère comme ambitieuse, qu’elle vise la fonction de première ministre ou qu’elle travaille à devenir la meilleure éducatrice de garderie ou le meilleur médecin de famille possible.

« Pourquoi pas ? lance John Gallagher. L’ambition ne se résume pas à vouloir devenir PDG ; il y a plusieurs modèles. Sans compter que plus le bassin d’ambitieuses sera grand, plus elles seront nombreuses à accéder aux postes clés. Leurs styles de gestion, complémentaires des styles masculins, enrichiront d’autant les processus de décision. »

La vision féminine de l’ambition con­corde tout à fait avec ce que la psycho­logie sait de la satisfaction au travail, avance Jacques Forest, psychologue spécialisé dans la motivation au travail et professeur de psychologie à l’École des sciences de la gestion de l’UQÀM.

Quatre raisons possibles d’aller au boulot le matin, expose-t-il. Un : le plaisir qu’on en retire (à se trouver devant une classe de tout-petits, par exemple). Deux : le sens et la valeur accordés au travail (le sentiment de contribuer à la réussite des élèves). Trois : la reconnaissance d’autrui, le prestige, le rang social, donc tout ce qui nourrit l’ego. Et quatre : les bénéfices financiers comme le salaire, les avantages sociaux, les vacances.

« Le secret, dit Jacques Forest, c’est que les deux premières apportent beaucoup plus de satisfaction que les deux dernières. Ainsi, accomplir une tâche qu’on trouve importante et utile rend plus heureux qu’un gros chèque de paie ou que le regard envieux des autres. » Et il semble que les femmes l’aient compris davantage que leurs compagnons.

Est-ce à dire qu’elles sont indifférentes à l’argent ? « Au contraire, répond Jean-Marc Léger, elles y pensent beaucoup, mais surtout pour des questions de sécurité, parce qu’elles se soucient de l’avenir. Alors que les hommes apprécient l’argent pour les plaisirs immédiats qu’il procure. » Bref, madame se préoccupe du régime épargne-études des enfants pendant que monsieur rêve de faire la tournée des concessionnaires…

À LIRE: Hommes et femmes au travail: pareils pas pareils

6 Québécois sur 10 admirent les ambitieuses.

Plus de 50 % des Québécois veulent une société où hommes et femmes sont également ambitieux.

72 % des ambitieuses ne voient pas les obligations familiales comme un obstacle.

Source : sondage L’Effet A – Châtelaine

La route est longue

Cela dit, il subsiste des obstacles sur le chemin professionnel des femmes. En premier lieu les obligations familiales, mentionnent tous les Québécois. Tous… sauf les ambitieuses, pour qui cette barrière arrive bonne troisième derrière le peu de perspectives de carrière et leur manque de confiance en elles.

« Les ambitieuses ont décidé qu’il est possible d’avoir une famille ET d’accéder à des postes plus élevés, dit John Gallagher. Elles délèguent, se paient des services, apprennent à s’entourer et à gérer leur temps et leur énergie en conséquence. »

Reste que l’ambition féminine manque de souffle et s’étiole avec le temps. Parmi les répondantes du sondage, les baby-boomers constituaient la moitié de celles qui se définissaient elles-mêmes comme non ambitieuses…

Normal, peut-être que les envies, les valeurs et les rêves d’avenir se modifient à mesure qu’on vieillit ? qu’à 55 ans, on souhaite moins une importante promotion que du temps pour soi, on développe d’autres intérêts et d’autres désirs ? Ou alors, phénomène de génération, les jeunes femmes se donneraient-elles davantage le droit d’être ambitieuses que leurs aînées ?

« Si c’était le cas, on verrait l’ambition décroître de façon égale chez les deux sexes, dit Sylvie St-Onge, professeure à HEC Montréal. Car les fillettes sont aussi affamées que les petits garçons. Or, le niveau demeure stable ou augmente chez eux, alors qu’il affiche une baisse inexorable chez elles. »

Kim Peters, psychologue attachée à l’Université d’Exeter, en Angleterre, croit tenir une explication. Avec sa collègue Michelle Ryan, elle a suivi, sur une période de 12 ans, une cohorte d’un millier de chirurgiens britanniques pendant leur sur­spécialisation. Elles voulaient étudier leur niveau d’ambition. Résultat : entre 25 et 38 ans, celui des chirurgiennes n’avait cessé de chuter. Du côté de leurs confrères, rien de tel.

Leur hypothèse : ce désinvestissement est causé non pas par l’âge, mais par les expériences vécues au travail. L’absence de mentors, de reconnaissance, la mentalité encore très masculine…

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Le parcours professionnel des femmes est un labyrinthe parsemé d’obstacles parfois si subtils qu’ils restent invisibles même quand on se prend les pieds dedans. Pas étonnant, observe la chercheuse, qu’elles soient nombreuses à rendre les armes avant même d’atteindre le proverbial plafond de verre.

« Les gens se comparent aux patrons en poste, dit-elle. Est-ce que je ressemble aux boss que je vois ? Est-ce que j’ai les mêmes caractéristiques ? Tranquillement, ils font une sorte de portrait-robot du leader. Or, les chefs sont surtout des hommes, avec des qualités dites masculines, la compé­titivité, la confiance en soi, le goût du risque. Les femmes ont plus de difficulté à se reconnaître dans ce profil. Alors, elles se retirent… »

Sans compter, note Sylvie St-Onge, de HEC, qu’hommes et femmes ne reçoivent pas la même dose de reconnaissance. Les gars sont, encore aujourd’hui, mieux reconnus et plus écoutés. « Pire, ajoute-t-elle, on continue de féliciter les filles pour leur beauté, leur sagesse, leur sensibilité, et moins pour leurs actions et leurs compétences. Le plus souvent, sans même s’en rendre compte. »

Pour passer à travers ce parcours de la combattante, l’ingrédient essentiel reste la confiance en soi, souligne Sylvie St-Onge. « Il est important de s’imaginer heureuse dans un poste à hautes responsabilités et ayant en même temps des enfants, conclut la professeure. Croire qu’on peut faire de l’argent, mener une carrière satisfaisante, avoir une famille et être heureuse en amour… Car, oui, c’est possible. »

Pour consulter notre dossier #GoAmbition: chatelaine.com/ambition