L’ambition pour quoi faire?

«Que veut dire “ambition” lorsque le salaire minimum ne permet même pas de vivre dignement? Je refuse de parler d’ambition sans parler aussi de nécessité, de contrainte, de précarité, et surtout de la valeur sociale du travail des femmes.» Aurélie Lanctôt réfléchit avec nous sur l’ambition.

 

Lorsque Châtelaine m’a demandé ce que le fait d’être ambitieuse m’avait apporté, je suis demeurée perplexe. Me définir comme telle ne m’avait jamais traversé l’esprit. D’autant plus que, symptôme de ma jeune vingtaine assurément, je me sens comme un imposteur dans 90% des activités que j’entreprends. Ambitieuse? Mais non. Travaillante et chanceuse, au mieux.

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Puis, mon embarras face à cette interrogation m’a frappée. Voilà des scrupules typiquement féminins: attribuer les succès au hasard et les échecs à des tares personnelles. Ne jamais surestimer ses capacités. S’en remettre seulement au travail, jamais au talent, être toujours trop préparée et cultiver malgré soi la conviction d’être la moins compétente dans une pièce lorsqu’on y entre. S’excuser 80 fois par jour, céder la parole… À l’évidence, il reste effectivement du chemin à faire pour que les femmes cessent de se freiner elles-mêmes.

Malgré tout, le discours sur l’ambition féminine m’agace.  «Foncez!», «Devenez PDG de votre vie!», claironne-t-on. Or si ces encouragements se confondent avec une injonction à travailler plus fort pour lever les barrières extérieures à soi, on avance vers l’épuisement plus que vers l’égalité.

Photo: iStock
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«À travail égal, salaire égal» dit la formule bien connue, mais visiblement il faudrait préciser ce que l’on entend par «travail». Notre définition semble trop étroite pour tenir compte du travail que les femmes abattent réellement pour obtenir une reconnaissance égale aux hommes. D’une part, dans la vie domestique: les femmes, même si elles ont une grande carrière, effectuent encore beaucoup plus de tâches ménagères que leur conjoint, idem pour les soins aux enfants[1].

D’autre part, le déficit de confiance des femmes les pousse à travailler plus pour accomplir une tâche donnée, et le fruit de leurs efforts est souvent moins célébré. Le discours sur l’ambition tend à faire porter aux femmes la responsabilité de leur succès, mais il ne corrige pas les biais sexistes. Ainsi, ce que l’on devrait souhaiter, c’est plutôt que les femmes refusent de travailler davantage pour la même reconnaissance, dans toutes les sphères de leur vie, et qu’elles cessent d’essayer de se «corriger». Elles en font largement assez. Ça suffit.

Par ailleurs, ceux qui battent le tambour de l’ambition féminine omettent généralement de parler de la responsabilité que nous avons les unes à l’égard des autres. Or, je refuse de parler d’ambition alors que le travail de celles qui enseignent, qui soignent, qui lavent, qui éduquent, bref qui font tenir la société ensemble, n’est pas reconnu à sa juste valeur. N’oublions pas que la majorité des femmes ne puise pas le sens de leur travail dans un désir d’ascension sociale ou économique. Cela signifie-t-il que l’égalité ne les concerne pas? Et que veut dire «ambition» lorsque le salaire minimum ne permet même pas de vivre dignement? Je refuse de parler d’ambition sans parler aussi de nécessité, de contrainte, de précarité, et surtout de la valeur sociale du travail des femmes.

Au lieu de prêcher par l’ambition et les «success stories», j’aimerais qu’on cesse de prétendre que les réussites de quelques-unes rejaillissent sur les autres. J’aimerais que l’on travaille à transformer la société et non l’attitude des femmes. Je ne veux pas d’une société d’ambitieuses désunies et épuisées. Surtout parce que l’égalité dépend de beaucoup plus que la somme des succès de chacune.

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[1] Eve-Lyne Couturier et Julia Posca, Tâches domestiques : encore loin d’un partage équitable, Institut de recherche et d’information socioéconomique (2014).

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