Entrevues

Ça va brasser en 2013!

Notre vox pop d'anticipation!

Photo: Emely/Corbis

Fiou ! on a évité l’apocalypse prévue dans le calendrier maya. Mais on n’échappera pas à l’actualité mouvementée, selon les pronostics des experts et des journalistes qui ont participé à notre vox pop d’anticipation…

Jean-René Dufort
l’Infoman de Radio-Canada

« En politique québécoise, la table est mise pour une bonne chicane ! On va se tapocher dessus à coups de morue, en bons Gaulois. C’est presque certain qu’on retournera en élections : les libéraux se seront trouvé un chef, ils voudront reprendre le pouvoir, tandis que les péquistes souhaiteront obtenir un mandat majoritaire. Bref, il y aura de l’ébullition. Mais je ne crois pas au retour des manifestations ; elles étaient surtout portées par les étudiants. L’an passé, les Québécois ont réalisé qu’ils étaient tannés d’aller nulle part. Nos routes, nos écoles, le système politique… C’était le laisser-aller total ! Le gouvernement libéral ne prenait plus de décisions. Quand je faisais des vox pop au printemps, tout ce qui sortait, c’était une sorte de cri primal qu’on pourrait traduire par : “J’en peux pu ! Je ne sais pas de quoi, mais j’en peux pu !” Cette année, je pense qu’on va tenter de définir ce dont on est tannés. Qui sommes-nous au juste ? Quelle direction voulons-nous prendre ? Mais, bon, pas sûr qu’on réussira à répondre à ces questions : les Québécois sont des indécis, plus locataires que propriétaires, effrayés par le débat, en proie à l’insécurité. Je ne suis pas un fan de Stephen Harper, sauf qu’il a le mérite de savoir où il va et de joindre le geste à la parole, lui ! Cela dit, on a de nouveaux ministres depuis septembre et, jusqu’à maintenant, ils ont le courage de prendre des décisions, comme fermer la centrale nucléaire Gentilly-2. »

Photo: Yves Renaud

André Ducharme
script-éditeur à Tout le monde en parle (Radio-Canada), scripteur-narrateur à Un souper presque parfait(V)

J’ai l’impression qu’avec le PQ au pouvoir la relation Canada-Québec va revenir à l’avant-scène – un sujet qu’on a évité pendant des années, au fédéral comme au provincial. Les réactions du cabinet Marois aux décisions de Stephen Harper seront beaucoup plus vives, car le PQ a tout à gagner à jouer la carte du défenseur des intérêts du Québec. Ça lui coûte moins cher politiquement qu’augmenter les impôts des riches !

Sur la scène artistique, le renouvellement amorcé il y a quelques années se poursuivra sans doute. Dans tous les domaines, de jeunes créateurs de 20 à 30 ans font leur marque. Je pense à Lisa LeBlanc en musique, Perrine Leblanc en littérature, Eve Landry au théâtre, Guillaume Wagner et Kim Lizotte en humour. Chaque mois, un nouveau visage apparaît ! À l’image des jeunes qui manifestaient au printemps, je les trouve beaucoup plus politisés, militants et revendicateurs que la génération précédente.

Ensuite, on saura peut-être cette année si Québec accueillera les Nordiques dans son Colisée neuf. Si ça tombe à l’eau, je prédis beaucoup de morosité dans la capitale nationale…
Enfin, attendez-vous à entendre parler de bouchons de circulation à Montréal ! Les travaux de réfection de l’échangeur Turcot devraient commencer cette année, ceux du pont Champlain aussi. Bonjour le bordel pour les cinq, six prochaines années ! »

Photo: Christinne Muschi

Sophie Cousineau
chef de bureau du Québec, The Globe and Mail

« Le Canada n’échappe pas à ce quise passe ailleurs : la récession en Europe, le ralentissement en Chine, la reprise qui tarde à se faire sentir aux États-Unis. Notre croissance restera donc faible.
C’est pourquoi le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, garde les taux d’intérêt aussi bas – s’il les relevait, ça donnerait un coup de frein à l’économie. L’ennui, c’est que ça nous incite à dépenser. Si bien que le ratio d’endettement a atteint un sommet, à 163,4 % de notre revenu disponible ! On est plus endettés que ne l’étaient les Américains lors de leur crise immobilière, en 2008. Mark Carney a déjà annoncé qu’il remontera le taux directeur. À quel moment va-t-il serrer la vis ? Autre sujet chaud : le marché immobilier. Après des années de hausses et de transactions frénétiques, va-t-il se stabiliser, voire se corriger en 2013 ? Le ministre canadien des Finances a resserré les règles pour refroidir le marché. On en voit les résultats à Toronto et à Vancouver : le prix des maisons baisse. Mais pas encore à Montréal. C’est à suivre. Aussi à surveiller : la volonté du PQ de demander à la Caisse de dépôt et placement du Québec d’investir 10 milliards de plus dans la province ; l’arrivée du géant américain Target qui va concurrencer les détaillants canadiens ; le destin de l’entreprise Astral, qui ballotte au vent depuis que le CRTC a bloqué son acquisition par Bell. Enfin, Research in Motion joue sa survie avec le BlackBerry 10, dont la sortie est prévue le 30 janvier, et Bombardier mise gros sur ses avions CSeries. »


Sami Aoun
professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Islam

En Syrie, la lutte opposant les milices du président Bachar el-Assad à l’Armée syrienne libre, qui tente de renverser le régime, n’est pas près de s’essouffler, malheureusement. [En novembre, 35 000 personnes avaient péri dans ce conflit, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.] Au contraire, le conflit risque de s’envenimer, impliquant même d’autres pays, tels le Liban et l’Irak. Faute de compromis, la Syrie pourrait éclater et se transformer en plusieurs mini-États religieux qui se livreront bataille. Dans cette culture, les mémoires collectives sont sectaires et confessionnelles, pleines de méfiance et de vengeance…

Sinon, la quête de liberté et de dignité enclenchée lors du fameux Printemps arabe va se poursuivre dans plusieurs États. En Tunisie, où le président Zine el-Abidine Ben Ali avait fini par démissionner en décembre 2010 sous la pression du peuple en colère, les gens continueront de chercher l’équilibre entre laïcs et islamistes au sein d’un pouvoir démocratique. Les Égyptiens tâcheront de réécrire leur Constitution, suspendue à la suite de la démission forcée de l’ex-président Hosni Moubarak en février 2011, afin de satisfaire les ambitions des citoyens de tendances libérales ou religieuses. En tout cas, c’est un chemin cahoteux. Il y aura encore des dérapages. Ce n’est pas exceptionnel : en France et en Russie aussi, il a fallu des années avant que la société se stabilise à la suite de l’effondrement des anciens régimes. »

Photo: Le Devoir

Josée Boileau
rédactrice en chef du Devoir

Notre démocratie s’annonce en bien meilleur état en 2013 grâce à la crise du printemps 2012 et à la commission Charbonneau. Sans rêver en couleurs – les réformes mettent beaucoup de temps à se mettre en place et on n’ira sans doute pas jusqu’à changer notre mode de scrutin, alors qu’à mon avis ça s’impose –, on posera cette année les jalons d’un système de financement des partis politiques plus transparent. On examinera aussi la manière dont se font les dépenses électorales. C’est la fin du laisser-aller : les révélations à la commission sont trop percutantes pour qu’on reste les bras croisés. Des règles plus strictes seront adoptées et les politiciens devront montrer patte blanche. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on surestime les impacts du Printemps érable. Aujourd’hui, il y a plus de citoyens qui se posent des questions sur l’état de notre société, sur les choix qu’on fait, sur la manière dont on administre nos biens publics, et c’est une excellente nouvelle.

Quant à la question nationale, même si une nouvelle génération de Québécois croit profondément en l’indépendance, je ne pense pas qu’un gouvernement minoritaire péquiste cherchera à l’éveiller, par prudence électoraliste. Ça fait peur à une bonne partie de la population. »


Daniel Weinstock
professeur de droit à l’Université McGill, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et philosophie politique

« À mon avis, Montréal connaîtra tout un essor cette année. Grâce à la commission Charbonneau et à l’opération Marteau, on a appris que la ville est dirigée par des bandits à la Al Capone, comme Chicago dans les années vingt. Et c’est en bonne partie à cause de la négligence des citoyens. On s’intéresse peu à la politique municipale : le taux de participation aux élections de 2009 était de 38 % à Montréal ! À ce compte-là, n’importe qui peut accéder au pouvoir. D’ailleurs, l’idée que le poste de maire de la métropole puisse intéresser des politiciens d’envergure fait sourire. On est loin de la mairie de Paris, qui a servi de tremplin à Jacques Chirac, par exemple. Mais je fais le pari que les scandales de corruption auront pour effet d’éveiller les citoyens à l’importance de ce qui se passe dans leur ville, au-delà de la voirie et des égouts, et d’attirer des personnalités avec une vision. Des gens qui croient que Montréal est un lieu politique en soi, distinct du reste de la province, avec son identité culturelle, ses particularités, ses intérêts. »