Société

Chômeuses à Pékin, prostituées à Paris

Des centaines de Chinoises envahissent les trottoirs de certains quartiers parisiens. Ces mères et ces grands-mères, victimes des «restructurations» économiques qu’a connues l’empire du Milieu depuis 20 ans, se confient.

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Photos: AFP / Getty Images

Plutôt menue sous l’épais anorak fuchsia qu’elle porte court tout comme sa jupe noire, Lili fait le pied de grue sur une grande place sillonnée presque exclusivement par des Chinoises, une douzaine environ, tout aussi court vêtues qu’elle. Ce soir, elle a troqué ses bas résilles et ses talons hauts contre des collants chauds et des bottes en simili­mouton. Le thermomètre doit descendre sous zéro pendant la nuit et Lili a encore de longues heures de boulot devant elle.

Elle est l’une de ces « marcheuses de Belleville », les belles-de-nuit chinoises, dont le nombre a explosé au cours des dernières années à Paris. Si elles arpentent surtout les trottoirs de ce quartier populaire du nord-est de la ville, on les trouve aussi autour de la place de Clichy, près du fameux Moulin-Rouge, et dans le 13e arrondissement, là où se concentre la communauté chinoise.

Visage rond, pommettes saillantes, Lili ne fait pas ses 43 ans. Originaire de la région de Dongbei, à l’extrême nord-est de la Chine, arrivée à Paris il y a cinq mois, elle a laissé derrière elle une fille de 18 ans qui étudie le management à l’université. « Les études coûtent cher au pays et je veux absolument qu’elle ait une vie meilleure que la mienne. Pour ça, elle a besoin d’un diplôme », dit-elle. Son visage s’illumine chaque fois qu’elle parle de son enfant. « Je suis veuve depuis longtemps. Venir travailler ici était la seule solution pour qu’elle puisse étudier. Mais je vais rentrer d’ici deux, trois ans, aussitôt que ma fille aura terminé sa scolarité », assure-t-elle, sans vraiment y croire. Bien entendu, cette dernière n’a aucune idée de ce que sa mère fait en Europe. « Elle croit que je suis aide domestique. »

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Photo: Bastian Kienitz / Alamy

Comme la plupart de ses consœurs, Lili a dû emprunter. Beaucoup. Il en coûte aujourd’hui jusqu’à 16 000 euros (22 000 dollars) pour obtenir le visa et payer le billet par l’entremise d’agences de voyage chinoises. Dès leur arrivée en France comme touristes, les femmes se rendent à la préfecture de police pour faire une demande d’asile. Un procédé bien rodé, que toutes connaissent avant même de poser le pied en sol français.

Munies d’un précieux « papier jaune », en attente de la décision, elles peuvent faire le trottoir sans être trop inquiétées. Puis elles entrent en clandestinité aussitôt leur demande d’asile rejetée, ce qui arrive inévitablement, de 10 à 15 mois plus tard.

« Je pense que ça me prendra encore au moins un an pour rembourser ma dette », dit Lili, résignée et davantage préoccupée par sa situation économique précaire que par le statut d’illégale qui sera le sien dans quelques mois. « J’envoie de l’argent à ma fille, je dois payer la chambre que je loue avec une copine pour recevoir les clients et celle où on dort à six. Il ne me reste presque rien pour manger. »

Mais elle ne se plaint pas. Les hommes en France sont plutôt gentils, mais pauvres, raconte-t-elle. « On voit que c’est la crise. Il n’y a qu’au début du mois qu’on fait un peu d’argent, quand ils reçoivent leur paie. » Elle affirme ne pas avoir plus de deux clients par jour, pourtant elle passe plus de 12 heures sur le trottoir, sept jours sur sept. De 20 à 30 euros la passe, ce n’est pas l’eldorado.

Un filet social troué
La concurrence est énorme. Entre les stations de métro Belleville et Colonel Fabien, sur moins d’un kilomètre, une bonne centaine de prostituées, exclusivement chinoises, font le tapin à toute heure du jour et de la nuit. Elles baragouinent à peine quelques mots de français. « Ça va ? Ça va ? » lancent-elles aux hommes qui passent. Leur moyenne d’âge : 45 ans. Plusieurs ont l’air d’avoir dépassé la soixantaine.

« Avant les restructurations économiques survenues il y a 20, 25 ans, ces femmes avaient une bonne situation dans leur pays », explique la sociologue Florence Lévy, qui termine une thèse de doctorat sur les immigrants chinois en France. Elle a interviewé une vingtaine de travailleuses du sexe, parmi lesquelles des cadres, des infirmières, des ouvrières spécialisées et même des médecins ! « Ce sont les oubliées du miracle économique chinois. Elles avaient un certain statut et ce fameux “bol de riz en fer” », ajoute-t-elle, faisant référence à la sécurité dont jouissaient il n’y a pas si longtemps les employés en Chine populaire : emploi à vie, soins de santé, retraite. « Les entreprises d’État dans lesquelles elles travaillaient ont fait faillite. Résultat : un chômage de masse, qui a touché surtout la population féminine. Elles ont été totalement déclassées. D’autant plus que, passé la quarantaine, il est presque impossible pour une femme de trouver un emploi en Chine. »

Xudong en est l’illustration parfaite. Elle dit avoir dépassé la cinquantaine, mais on lui donnerait facilement 60 ans. Son parka orange vif, plutôt sexy, et ses longs cheveux noirs contrastent avec son petit visage sec et ridé.

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Photo: Oleksiy Maksymenko / Alamy

Technicienne de formation, Xudong était lectrice de compteurs d’eau à Shenyang – centre de l’industrie lourde qui a connu de nombreuses fermetures d’usines –, mais l’entreprise qui l’employait a cessé ses activités. Pendant 20 ans, elle a vécu de petits boulots, vendant des vêtements dans les marchés. Divorcée, mère d’un garçon, elle a eu beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Aujourd’hui, son fils a 32 ans, est lui-même père de famille et, selon la tradition, il devrait prendre soin de sa mère. Mais les temps ont changé. Xudong ne veut pas être un fardeau. Alors, il y a quatre mois, cette grand-mère a décidé de venir tenter sa chance sur les trottoirs parisiens. « Je pourrais être gardienne d’enfants ou domestique, mais je ne parle pas français et je n’ai pas de permis. Et les Chinois de Paris ne paient que 800 à 900 euros par mois. Ce n’est pas assez pour rembourser mon voyage. »

Sans sécurité
Xudong dit ne pas trop mal gagner sa vie, mais ne se sent pas en sécurité. « Nous sommes constamment harcelées par les gen­darmes. On nous arrête, on nous emmène au commissariat. La dernière fois, j’ai dû payer 1 000 euros pour qu’on me laisse partir. »

Il n’y a pas que la police. Sans papiers et incapables de parler français, elle et les autres sont particulièrement exposées à la violence des clients. D’autant plus que la très grande majorité travaille de façon indépendante, sans proxénète ni réseau. Trois d’entre elles ont été assassinées à Paris au cours des dernières années. Un homme d’origine égyptienne a été condamné en novembre dernier pour l’un des meurtres. Et il y a quelques mois, un Malien a écopé de huit ans de prison pour le viol de prostituées chinoises.

« Certains s’imaginent qu’elles ne vont jamais porter plainte », dit Tim Leceister, responsable du Lotus Bus, un programme de réduction des risques destiné aux personnes qui se prostituent, mis sur pied il y a 10 ans par Médecins du Monde. C’est grâce à ce soutien que les deux procès ont finalement eu lieu.

Cinq jours par semaine, une camionnette blanche, plutôt discrète, s’installe dans un des quartiers où les prostituées chinoises sont légion. À son bord, une personne permanente, deux ou trois bénévoles, dont un médecin ou une infirmière. Tous parlent mandarin.

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Photo: Boris Svartzman

En ce vendredi soir de février, à Belleville, une longue file se forme peu après 20 h. Malgré le froid, en une heure, au moins 150 femmes repartent avec des condoms et du lubrifiant. Presque toutes ont le sourire aux lèvres. « Heureusement qu’ils sont là », dit l’une d’elles.

Pour de véritables consultations médicales, on les dirige vers des cliniques partenaires. Aussi étonnant que cela puisse paraître, 80 % de ces femmes ont une couverture médicale. C’est encore une fois Médecins du Monde qui les aide à s’orienter dans le dédale de l’administration française pour obtenir l’aide médicale d’État à laquelle a droit tout résidant en sol français, même illégal.

« Quand nous avons commencé, nous voyions environ 250 femmes par an, dit Tim Leceister. Aujourd’hui, nous en desservons plus de 1 200. Et toutes les prostituées chinoises n’ont pas recours à nos services, loin de là. Il y a toutes celles qui travaillent dans les salons de massage ou sur Internet et qu’on ne voit jamais. »

Les Roses d’acier
Bien que la plupart d’entre elles soient sans papiers, les marchandes d’amour chinoises de Paris ont mis sur pied, en décembre dernier, l’association Les Roses d’acier. « Les roses, parce que c’est féminin et l’acier, pour montrer qu’on est fortes, qu’on ne se laissera pas intimider et agresser. » La ­présidente, Aying, belle grande brune de « plus de 50 ans », lunettes design et coiffure ­soignée, est fière d’avoir vaincu sa peur. Sans papiers, elle est tout de même allée enregistrer son association… à la préfecture de Paris. En France, le droit de s’associer est sacré, peu importe votre statut !

« Le 17 décembre, on a fait notre première manif pour souligner la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux travailleuses et travailleurs du sexe », dit fièrement cette ancienne ouvrière d’usine et chauffeuse de taxi de la ville de Ningbo, au sud de Shanghai, qui a laissé derrière elle un fils dans la vingtaine. Elle aimerait bien gagner assez pour qu’il puisse enfin se marier, car, en Chine, ce n’est possible pour un garçon que s’il a de l’argent.

Aying avoue aimer beaucoup Paris. « Je voudrais bien rester ici. Pour ça, il faudrait que je trouve un mari. C’est la seule façon pour nous d’obtenir le droit de séjour. Plusieurs l’ont fait, pourquoi pas moi ? »

La sociologue Florence Lévy confirme. « Les seules femmes qui s’en sortent sont celles qui finissent par se marier. Et il y en a, malgré leur âge. Ça leur permet de régulariser leur statut. Elles peuvent ensuite travailler légalement. »

Des centaines de mères et de grands-mères, originaires du pays devenu la première puissance économique du monde, font aujourd’hui le trottoir à Paris et rêvent d’épousailles… Mao Zedong doit se retourner dans sa tombe.