Droit à l’avortement: laissez nos utérus en paix!

Dans la foulée du mouvement #YouKnowMe, lancé aux États-Unis par une militante féministe pour donner la parole aux femmes qui ont avorté, notre chroniqueuse s’entretient avec une femme importante dans sa vie, qui a eu recours à une IVG il y a plusieurs années, sa mère.

 

Photo: iStock.com / fstop123

Coucou maman!

Tu m’as entendue à la radio hier et donc tu sais que je suis préoccupée ces jours-ci par la question de l’accès à l’avortement aux États-Unis et chez nous. Des groupes anti-choix sont très actifs au pays et font du lobby auprès des conservateurs, qui pourraient bien prendre le pouvoir cet automne. J’ai pensé, pour ma prochaine chronique, raconter ton avortement – celui de ma maman, à une époque où c’était pas évident – pour montrer que toutes les femmes peuvent en avoir besoin à un moment ou un autre de leur vie. Bref, penses-y et si tu es d’accord, on pourrait en parler au téléphone demain… Xxxx»

Samedi matin, j’appelle ma mère, comme convenu. D’emblée elle me confie sa surprise que je sois au courant. Elle ne se souvient même pas de m’en avoir parlé. «Ce n’est pas quelque chose dont on parle», me dit-elle, et sa mémoire qui est mauvaise et tout et tout. Je lui demande d’essayer de me raconter un peu, qu’on verra bien.

«Je devais avoir 20 ans. J’étais avec ton père déjà. Quand j’ai su que j’étais enceinte, j’ai senti dans tout mon être que je n’étais pas prête, que ce n’était pas le bon moment. Je voulais des enfants, mais pas maintenant, pas là, ç’aurait tout gâché.» Sa voix se brise. Un demi siècle plus tard, l’émotion est là, intacte.

Elle continue son témoignage en pleurant au bout du fil. Mon coeur se serre. «Tu sais ce n’est pas une décision que l’on prend à la légère. Comme j’ai entendu quelqu’un le dire à la radio, “ce n’est pas juste un petit pain au four dont il faut se débarrasser”. Même si je sais que j’ai pris la bonne décision, ça ne veut pas dire que ça ne me fait rien. En fait, c’est tellement paradoxal d’être aussi pour l’avortement que moi, mais de quand même ressentir cette culpabilité.»

À l’époque, elle a dû se rendre à New York. C’était aussi ça le Québec, en 1972. «Je ne sais même pas comment j’ai fait pour trouver la clinique. Tu sais combien je ne parle pas anglais… Je suppose que, déjà à cet âge-là, j’étais une personne débrouillarde. Imagine, je partais du Saguenay! Je me souviens juste que le personnel de la clinique, c’était toutes des femmes et qu’elles ont été très gentilles.»

Est-ce que ç’a coûté cher? «Je ne sais plus. Je ne me souviens plus de grand-chose, tu sais. Tout est embrouillé et je pense que ça en dit long, hein.»

Est-ce que c’est un peu comme un traumatisme? «Oui, on peut dire ça. Les souvenirs me viennent par flash. Je me souviens surtout d’avoir été toute seule dans un bus.»

Dix-sept ans plus tard, ma mère marchait dans la rue avec plein d’autres femmes en appui à la courageuse Chantal Daigle, alors âgée d’à peine 21 ans, elle qui a dû se battre jusqu’en Cour suprême pour obtenir le droit pour toutes les femmes – et elles seules – de décider de mettre un terme à leur grossesse. C’était à l’été 1989; j’avais 9 ans, mon frère 12.

En terminant, qu’est-ce tu voudrais dire aux gens, maman? «Que je suis très inquiète de ce qui se passe ces jours-ci, que ça n’a pas de bons sens. On ne PEUT PAS revenir en arrière.»

Non, il ne le faut pas. La campagne fédérale à nos portes sera l’occasion pour tous les chefs de réitérer leur engagement à ne pas rouvrir ce dossier. Dans un monde idéal (on peut toujours rêver), le prochain gouvernement aurait le courage d’assurer le financement pour que le service soit disponible dans toutes les régions du pays, pas seulement les grands centres.

C’est triste à dire, mais non seulement il ne nous faut pas reculer, mais il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

MERCI!

Oui, merci en lettres majuscules. Merci à toutes mes fidèles lectrices (et lecteurs!); merci à Johanne, Daniel et Alice avant lui, qui m’ont lu avec patience et bienveillance, qui m’ont fait une petite place au sein de ce grand magazine qu’est Châtelaine, une publication qui a accompagné la marche des femmes vers l’égalité depuis sa fondation il y a six décennies. Vous ne pouvez imaginer à quel point cela a été un honneur inespéré d’ajouter ma plume à cette institution, qui a vu passer au fil des ans celles de femmes que j’admire et que j’ai beaucoup admirées. Je quitte vers d’autres cieux pour relever un défi tout neuf, qui sera annoncé à la fin du mois. Avec toute mon affection, je vous rassure, ce n’est qu’un au revoir!

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle pilote les magazines culturels Nous sommes la ville ainsi que Festival Vue sur la relève, regard sur les artistes, à l’antenne de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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