Ce que nous devons aux féministes radicales

Les gains ne se font pas en s’excusant, mais en réclamant haut et fort. C’est pourquoi nous sommes toutes redevables aux plus militantes d’entre nous. Écoutons-les.

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Photo: iStock.com/jacoblund

 

Nous venons de souligner la Journée internationale des droits des femmes et, plutôt que de me lancer dans un marathon de conférences, j’ai choisi cette année de prendre un pas de recul et de réfléchir. D’abord en interrogeant des femmes, puis en allant m’épivarder pendant neuf jours dans Charlevoix et au Saguenay, question de respirer un grand bol d’air frais.

C’est à L’Anse-Saint-Jean, dans un sentier de raquette en forêt, que m’est revenu un souvenir marquant pour la féministe que je suis. En 2015, j’ai fait une entrevue bilan avec la secrétaire générale de l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (Afeas), Lise Girard, qui quittait pour la retraite après presque 50 ans de loyaux services.

Pour la petite histoire, l’Afeas a été fondée en 1966, la même année que la Fédération des femmes du Québec (FFQ). L’association, qui compte des chapitres un peu partout dans la province, a défendu plusieurs dossiers au fil des décennies, dont l’importance de la reconnaissance du travail invisible fait par les femmes, un enjeu encore d’actualité.

En début d’entretien, Mme Girard avait lâché ce qui m’avait alors semblé être une petite bombe: «la majorité des avancées, nous les devons aux féministes radicales des années 1970 et à leurs actions». Je ne m’y attendais pas, mais alors pas du tout. Après tout, l’Afeas est un regroupement plutôt modéré, dont l’influence s’exerce principalement en région, notamment auprès des élus locaux, et il ne s’inscrit absolument pas dans cette mouvance.

Eh bien je suis totalement d’accord avec Mme Girard. Nous devons beaucoup aux féministes radicales. D’ailleurs, le tout nouveau podcast «Debouttes» retrace avec brio le combat du Front de libération des femmes (FLF) de 1969 à 1971 pour l’accès libre et gratuit à l’avortement ainsi que le droit pour les femmes de siéger sur un jury. Sachez par ailleurs que le FLF a été le premier groupe à se dire féministe au Québec. L’Afeas et la FFQ n’en avaient pas encore le courage alors.

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Quand les femmes s’en mêlent

J’ai eu la chance récemment d’échanger avec Louise Toupin, professeure retraitée, chercheuse indépendante, autrice, cofondatrice des Éditions du remue-ménage et elle-même parmi les toutes premières à avoir joint le Front de libération des femmes il y a 50 ans. Elle a d’ailleurs été emprisonnée à la suite de l’action-choc de son groupe au tribunal pour dénoncer le sexisme du système judiciaire.

«À l’époque, on a été attaquées de toutes parts: par les syndicats, par la gauche socialiste et indépendantiste, qui ne comprenaient pas notre organisation autonome, raconte la professeure retraitée. Même si l’époque était au changement social, on ne peut pas dire que les actions du FLF – soit des geste posés par des femmes, pour des femmes et en groupe – faisaient consensus. Dans la tête des gens de gauche, le changement, ça s’obtenait en luttant côte à côte avec les camarades masculins.»

Malgré ce climat hostile, le Front de libération des femmes a ouvert la brèche de «l’engagement des femmes par elles-mêmes et pour elles-mêmes, et non pas toujours en fonction des autres», résume Louise Toupin. «On a ensuite vu apparaître plusieurs regroupements de femmes, notamment dans les syndicats.»

Le rejet, un réflexe paresseux

Quand je pense au récit de Mme Toupin, je trouve que les temps n’ont peut-être pas tant changé. Encore aujourd’hui, on tend à minorer les enjeux féministes au sein des mouvements progressistes tandis que la droite ne rate jamais une occasion de dénigrer les initiatives non mixtes. Et pourtant, Dieu sait si les enjeux touchant les femmes passent trop souvent à la trappe, faute d’apparaître sur le radar des décideurs…

Le Front de libération des femmes a brisé la glace et le lien à faire avec les nouvelles idées et avenues qui enrichissent le féminisme en 2019 m’apparaît évident. Parce que, un demi-siècle plus tard, les «nouvelles féministes» dérangent à leur tour. Et la tentation du rejet à leur endroit se fait sentir, s’entend et se lit un peu partout.

Il faut dire que c’est normal, parfois, de se sentir bousculée. Mais plutôt que de se fermer d’emblée, il importe d’écouter ce que ces féministes d’aujourd’hui ont à nous dire, notamment en matière d’inclusion et d’angles morts.

Au fond, ce qu’elles avancent est simple: nous ne voulons laisser aucune femme derrière, qu’elle soit racisée, lesbienne, trans, autochtone, en situation de handicap… La société évolue, les enjeux aussi, et notre pensée doit suivre le même cours. Ce que je nous souhaite en 2019? Moins de peur devant l’inconnu et la nouveauté; plus de tolérance, d’ouverture, de curiosité et de solidarité.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle est aussi l’animatrice à la barre du magazine culturel Nous sommes la ville à l’antenne de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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