La Bolduc et Thérèse Casgrain, même combat? Pas sûr…

Friande d’histoire, j’ai visionné La Bolduc avec plaisir. Je suis néanmoins sortie du cinéma perplexe: faudrait pas confondre femmes fortes et féminisme!

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Photo: Avec l’autorisation des Films Séville

Dès le début du film, il y a eu un petit élan dans la salle, une envie tout en retenue de chantonner et de taper du pied. Plutôt, ça s’est mis à hocher discrètement de la tête. Comment s’en empêcher: à 80 ans d’écart, la turlute de la Bolduc donne toujours le goût de sourire!

À moi, ça rappelait des souvenirs d’enfance (tiens, j’aurais bien aimé entendre Ah oui! On en a des légumes, ou Le Sauvage du Nord – mais on en trouve une jolie version de Diane Dufresne sur YouTube). Qu’est-ce que ça devait remuer de vieux souvenirs alors dans la tête des très nombreux aînés qui nous entouraient, mon conjoint et moi!

En plus j’étais dans un cinéma de région, comme on dit quand on vient de Montréal. Et cette région-là a connu le plaisir des veillées jusqu’à bien après la Révolution tranquille. Le monde de la Bolduc, au fond, c’était quasiment hier.

Ne serait-ce qu’à cause de cette identification, le film La Bolduc plaira à une grande partie du public québécois (en espérant que des jeunes s’y joindront!). Debbie Lynch-White, par son jeu et sa voix, rend remarquablement la bonhomie et la sympathie qu’on associe à Mary Travers, dite la Bolduc, et le Québec des petites gens fait partie de notre ADN collectif. Encore aujourd’hui, une large part de la population peut revendiquer un aïeul qui a mangé de la misère ou de la famille autrefois exilée «aux États». Nous suivons donc sans peine tous les repères semés à l’écran.

Mais j’ai beau être bon public, grande amoureuse du Québec et convaincue qu’il faut raconter davantage la vie des femmes, je ne pouvais réprimer un malaise. Va pour les relectures historiques, mais pas si elles faussent la perception. Or, dans La Bolduc, la manière de fusionner l’étourdissante célébrité de Mary Travers avec le combat mené par Thérèse Casgrain pour l’obtention du droit de vote pour les femmes m’a, finalement, agacée.

Il y a derrière ce choix une manière de suggérer que les femmes fortes du Québec ont été sans le savoir des précurseures du féminisme, sans le vouloir des accompagnatrices du travail militant, sans le mesurer des ouvreuses de voie. Et qu’au fond, toutes les femmes sont, ou ont été, féministes même si elles ne s’en doutaient pas.

Ce regard est beaucoup trop englobant.

Il y a dans notre histoire des femmes qui se sont battues pour l’obtention de droits collectifs: ces militantes appartenaient à certains cercles, en marge du grand public. Leur analyse de la condition féminine faisait voler en éclats les balises qui régulaient la société, ce en quoi une bonne partie de la population ne se reconnaissait pas. Au mieux pourrait-on parler d’attentisme ou d’indifférence: va pour s’adapter à la nouvelle donne quand on y sera, mais de là à la réclamer…

Ceci explique pourquoi même l’obtention du droit de vote en 1940 – et, plus tard, la possibilité pour les femmes mariées d’avoir un compte bancaire ou une carte de crédit à leur nom – n’a pas entraîné une identification massive des femmes au mouvement féministe. Pendant très longtemps, un grand nombre d’entre elles ont adressé des critiques très acerbes, bien plus dures que ce qu’il en subsiste aujourd’hui, aux militantes et à leurs sympathisantes. Pas besoin de remonter aux années 1930 pour le constater: en 1980, le phénomène des Yvette en donna une éloquente démonstration.

Petit rappel de l’événement: en pleine campagne référendaire, Lise Payette, alors ministre du gouvernement Lévesque, avait présenté la femme de Claude Ryan, chef du Parti libéral du Québec, comme une épouse soumise qu’il ne fallait pas imiter. Le camp du «non» avait aussitôt sauté sur l’occasion, organisant en réplique un gigantesque rassemblement de femmes au Forum de Montréal. Pour plusieurs participantes, ce n’était pas leur foi dans le fédéralisme qui les avait motivées à se déplacer, mais bien le rejet virulent d’un discours revendicateur qui brassait les structures sociales et allait «trop loin».

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Ironiquement, Thérèse Casgrain était l’une des conférencières de la soirée. À ses côtés, on trouvait bien d’autres femmes actives et bonnes oratrices, mais qui ne faisaient pas partie de l’univers des féministes des années 1970. Elles ne se fréquentaient juste pas, pas plus que les femmes fortes québécoises – les matriarches! – du début du 20e siècle ne croisaient la route des Thérèse Casgrain, Idola Saint-Jean ou Léa Roback. Ces mondes s’ignoraient.

Dans La Bolduc, il devient dès lors incongru qu’autant de place soit laissée à madame Casgrain, curieux même qu’une amie de Mary Travers s’implique dans son combat. Que les événements aient coïncidé dans le temps, c’est une caractéristique du Québec des années 1930, mais cela n’éclaire pas la vie de madame Édouard Bolduc, comme la Bolduc tenait à se faire appeler.

Le vrai contexte qui manque au film, c’est celui du milieu artistique dans lequel celle-ci baignait et qui, à cause des nouvelles possibilités techniques comme la radio (CKAC naît en 1922) et l’enregistrement de disques, était en pleine effervescence.

Dans La Bolduc, toute une famille est absente: celle des artistes qui se produisaient avec elle et qui l’accompagnaient quand, à la tête de tout ce beau monde («Madame Édouard Bolduc de Montréal et sa troupe d’artistes», comme disaient les publicités du temps), elle partait en tournée. Il y avait là une gang, de l’audace et un fun noir qui ne transparaissent pas dans le film, effacés par le front soucieux de madame Bolduc.

Elle était pourtant joyeuse, cette bande, les Jean Grimaldi, Guimond père et fils, Ovila Légaré avec qui elle chantait. Et des femmes qui en prenaient de la place! Juliette Pétrie, Manda Parent, Rose Ouellette, dite La Poune, et bien d’autres encore, aujourd’hui tombées dans l’oubli. Elles étaient nombreuses parce que le Québec n’a jamais eu peur de ses femmes fortes, encore moins de les applaudir sur scène.

Et, dans le lot, il y avait cette immense vedette: madame Bolduc qui parlait la même langue que le p’tit monde (et elle n’était pas de bois!), avec le même air crâneur et le sourire dans la voix pour déjouer le sort. Qu’elle ait été une pionnière comme auteure de chansons et créatrice d’un style musical unique, cela n’entrait pas dans l’analyse. Ce n’est pas à cause de son sexe ou des barrières brisées qu’elle était autant aimée, mais à cause de son authenticité.

À l’école du cœur, en fait, le Québec n’a jamais sombré dans la discrimination. N’est-ce pas ce qui serait formidable à souligner?

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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