Suis-je devenue une féministe de service?

J’étouffe! On dirait que je fais une «écœurantite» aiguë. J’ai envie de me rouler en petite boule quand on me demande d’aller défendre les enjeux féministes.

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Photo: Miguel Bruna/Unsplash

J’ai récemment décliné une invitation de la radio privée de Québec. Une femme, je le précise, me proposait de débattre avec un masculiniste. Il y a un moment déjà que je ne me prête plus aux mascarades de ce genre. Inviter des masculinistes, c’est comme tendre le micro aux antisémites et aux climatosceptiques, c’est d’une redoutable stupidité. Et puis, j’ai déjà donné.

Quelques jours plus tard, le Groupe des 13, une coalition de regroupements féministes dont la Fédération des femmes du Québec, le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) et Femmes autochtones du Québec a effectué une sortie médiatique pour dénoncer l’absence des enjeux féminins de la campagne électorale, malgré le nombre record de candidatures à l’élection.

Elles ont bien raison. Si le fait de présenter/faire élire plus de femmes assurait l’atteinte de l’égalité pour les femmes, ça se saurait. Et puis, ce silence radio était malheureusement prévisible.

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Ce que demandent les groupes de femmes n’est pourtant pas compliqué: l’équité salariale, une loi-cadre en matière de conciliation travail-famille, modifier le système judiciaire pour un meilleur traitement des cas d’agressions sexuelles… En entrevue à La presse canadienne, Marie-Andrée Gauthier, coordonnatrice du Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec, a rappelé qu’enchaîner les promesses concernant l’ensemble de la population ne suffit pas, car les politiques publiques n’ont pas les mêmes effets sur les hommes que sur les femmes.

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Cette sortie du Groupe des 13 m’a titillé la conscience, car j’aurais aimé être plus active durant cette campagne électorale. Il faut dire que, depuis un mois, je travaille comme un cheval de trait, de longues heures, jour après jour, pour mettre au monde une nouvelle émission de télé chère à mon coeur parce que je l’ai conçue. C’est du stock, je vous l’assure.

Mais y’a pas que ça. Je mentirais si j’en imputais la faute à mon seul surmenage. Le fait est que j’en ai ras le bol. RAS-LE-BOL. C’est simple, on dirait que je fais une «écoeurantite» aiguë. C’est physique désormais, le coeur me lève et j’ai envie de me rouler en petite boule quand on me demande d’aller défendre les enjeux féministes. C’est comme si cinq années à plein temps de journalisme indépendant féministe, à tenter de faire valoir ces enjeux sur tous les fronts et toutes les tribunes, avaient eu raison de moi (temporairement du moins).

Parce qu’on peut s’écoeurer, croyez-moi, de crier dans le désert. Oui c’est ce que nous faisons, nous, les féministes. La preuve en est avec cette campagne au silence assourdissant sur les enjeux pour lesquels nous luttons, à peine un an après #MoiAussi. Pas un mot ne s’est dit sur les femmes pendant les trois débats télévisés…

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On ne change pas…

Je suis furieusement féministe. Mais je ressens aussi une «écoeurantite» viscérale d’être JUSTE «une féministe». C’est quasiment violent tellement c’est réducteur. Personne ne souhaite être catalogué, devenir une caricature ou un genre d’ersatz de soi. C’est… comment dire… dangereux.

Vendredi soir dernier, j’ai passé une veillée avec mes amis du secondaire, perdus de vue depuis une vingtaine d’années. On a eu du plaisir comme si on s’était laissés la veille. On s’est souvenu de nos frasques et on a parlé de musique. Je n’étais plus «la féministe» de service. J’étais redevenue moi, juste moi.

Ça n’empêche pas qu’à mon émission cet automne on parlera d’enjeux comme la place des femmes en humour et la représentation de la culture du viol dans la littérature. Mais on abordera aussi le manque de diversité à l’écran, la grossophobie et l’importance du travail des libraires, entre autres. J’ai envie d’aborder des sujets que je maîtrise moins. J’étouffe dans la petite boîte dans laquelle je me suis placée et dans laquelle on m’a placée. Alors, pour ne pas que mon écoeurement passager devienne irréversible, je vais continuer de prendre la clé des champs des idées et aller voir ailleurs si j’y suis.

Je reviendrai, assurément, on ne peut fuir qui l’on est. Le combat féministe est au coeur de mon identité. Seulement, cela ne fait pas de moi une monomaniaque. Mes proches le savent. J’ai maintenant envie de le crier au monde entier.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, animatrice, chroniqueuse et conférencière. Cet automne, elle anime le magazine culturel Nous sommes la ville sur les ondes de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac, dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – arrive dans les bacs cet automne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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