Nos héros comme nos héroïnes peuvent être imparfaits

Je préfère être inspirée par les réalisations positives d’êtres d’exception que vénérer des saints. Parce qu’en vérité, chaque humain possède sa part d’ombre. Comme Lise Payette.

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Photo: THE CANADIAN PRESS IMAGES Mario Beauregard

Je n’ai pas voulu prendre part à la surenchère effrénée sur les réseaux sociaux. En cette ère d’instantanéité, je suis lasse de voir les uns et les autres se précipiter pour être les premiers à rendre un hommage aux défunts célèbres. Il faut croire que j’ai le processus de deuil lent. Et puis, il y a que j’ai la mémoire plus longue qu’avant. Je ne suis plus cette jeune femme amène qui pardonnait aisément en haussant les épaules, un sourire engageant aux lèvres.

Il m’aura fallu réécouter les huit épisodes de la série Rappelez-moi Lise, disponible sur le site d’ICI Radio-Canada Première, pour renouer avec celle qui possédait une voix si douce et un rire fort délicieux, au point où l’animatrice Annie Desrochers a comparé ce dernier à celui de Bobinette.

Il est vrai qu’à l’image du sympathique personnage incarné à l’écran par la petite marionnette aux nattes, Lise Payette, l’animatrice, pouvait se montrer taquine et même un peu roublarde, parfois, avec ses invités. On le lui pardonnait parce qu’elle était drôle, brillante et chaleureuse. Je vais le dire franchement: je suis tout bonnement béate d’admiration devant la version 1.0 de madame Payette, celle de la grande communicatrice d’avant la politique.

On oublie combien elle a aidé de nombreuses femmes d’ici à se tenir debout, à ne plus se sentir inférieures aux hommes. Elle n’avait pas peur de leur parler dans le casque, aux hommes! Elle n’avait peur de rien, en fait. À l’époque du talk-show Appelez-moi Lise, durant les années 1970, elle menait le bal des entrevues et, à ses côtés, le faire-valoir était un homme. Corrigez-moi, mais il me semble que c’était du jamais-vu! (Et on ne l’a pas revu souvent non plus…)

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Laisser sa marque

Oh! bien sûr que j’admire aussi la femme politique, pionnière à plusieurs égards au sein de ce qui était un parfait boys’ club. Il suffit de penser à la féminisation des titres, au travail pour l’obtention de meilleurs services de garde et pour la création de centres d’aide aux femmes en difficulté, ainsi qu’à la modification du Code civil pour qu’une fois mariées, les femmes conservent leur propre nom et leur identité.

Je n’oublierai pas davantage la ministre d’État ayant mis sur pied un bureau de la Condition féminine dans 12 ministères, dont le ministère du Travail. J’apprécie l’audace de celle qui a osé dénoncer le sexisme dégoulinant des manuels scolaires en 1980 – année de ma naissance –, et ce, même si elle s’y est prise maladroitement en écorchant au passage une autre femme. Les luttes féministes et la partisanerie n’ont jamais fait bon ménage, voilà une leçon que j’aimerais bien voir tirer plusieurs de nos contemporaines…

Ombres au tableau

On dirait bien que j’aime moins l’incarnation post-politique de madame Payette, celle de mon enfance, qui me semblait amère et revancharde à travers l’écriture de téléromans comme Des dames de cœur et Les machos. Les hommes disaient qu’elle les détestait. Mon père ne l’aimait pas, si je me souviens bien. J’étais trop petite pour juger par moi-même de ce qu’il en était vraiment. Peut-être que je les aimerais aujourd’hui, ces émissions? Peut-être qu’elles n’étaient pas aussi manichéennes qu’on l’a dit? Je serais bien curieuse de vous lire à ce sujet.

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Par ailleurs, j’ai du mal à oublier la femme des dernières années. D’abord, celle de la laïcité mur à mur, quitte à renvoyer des femmes dans leur cuisine s’il le faut – je pense évidemment aux citoyennes musulmanes voilées – ou bien celle du dernier passage à l’émission Tout le monde en parle, en janvier 2016, où elle m’était apparue profondément narcissique. J’écris cela à regret, c’était un spectacle désolant.

Chose certaine, je ne peux passer sous silence ses récentes prises de position controversées qui ont en rendu mal à l’aise plus d’un. Et que dire de sa fidèle défense de feu Claude Jutra, l’un de ses amis, empêtré dans un scandale sexuel? Je peux à l’extrême limite la concevoir. Mais mélanger homosexualité et pédophilie? C’était indéfendable.

Pire, insister auprès d’une présumée victime d’une agression sexuelle, à l’âge tendre de 17 ans, afin qu’elle ne porte pas plainte contre son agresseur présumé, un ami de madame Payette, sous prétexte de ne pas nuire à ce dernier, ça, c’était doublement impardonnable.

Des héros et héroïnes faillibles

Bien sûr, je marche sur des œufs en écrivant cela. Parce que, même si j’ai été déçue, même si j’ai été en colère, Lise Payette a fait beaucoup pour les Québécoises, énormément même. En fait, peu d’entre elles peuvent se targuer d’en avoir fait autant. Elle est à ce titre une géante. C’est pourquoi j’honorerai sa mémoire.

Ai-je besoin pour cela de l’aimer totalement, parfaitement et inconditionnellement? Je ne le pense pas. Pourquoi diable faudrait-il que nos héros et héroïnes soient infaillibles? Ne sommes-nous pas devenus un brin intransigeants, désormais? Après tout, si on exige la perfection de nos modèles, on va attendre longtemps…

René Lévesque, on l’oublie, a dérapé quelques fois en son temps durant les dernières années de sa vie. Et Jacques Parizeau, un autre géant, a lui aussi trébuché – faut-il le rappeler – un certain soir d’octobre 1995. D’ailleurs, c’était là aussi venu teinter les hommages à son décès, il y a un peu plus de trois ans.

Un mal pour un bien

Les temps sont durs pour les héros et les héroïnes. Au fond, c’est peut-être tant mieux. Je suis inspirée par leurs réalisations sans toutefois oblitérer leur part d’ombre. C’est moins lourd à porter que de devoir vénérer des saints. Nul besoin pour reconnaître la légitimité des grandes et des grands de tout figer dans le bronze de la mythologie.

Lise Payette nous laisse un héritage à la fois remarquable et imparfait, parce que profondément humain. Qu’on lui réserve un hommage national bien mérité ou, mieux, des obsèques nationales, cela est absolument souhaitable. En attendant, son nom figure d’ores et déjà au panthéon virtuel de notre mémoire collective.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, animatrice, chroniqueuse et conférencière. Cet automne, elle anime le magazine culturel Nous sommes la ville sur les ondes de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac, dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – arrive dans les bacs cet automne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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