Pauline Marois a conquis l’Everest, un texte de Lise Payette

L’élection de Pauline Marois comme première ministre du Québec, en 2012, a marqué l’histoire. Dans ce texte empreint d’émotion, Lise Payette retrace le parcours de cette battante.

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Photo: Maude Chauvin

Elle y est arrivée. Quelque 72 ans après l’obtention de haute lutte du droit de vote pour les femmes du Québec, Pauline Marois a réussi, contre vents et tempêtes, à maintenir le cap et à se hisser jusqu’au sommet pour occuper un poste que seuls des hommes avaient occupé jusqu’à maintenant. Pauline Marois sera première ministre, pour la simple et bonne raison qu’elle le mérite.

Partout dans le monde, des femmes se battent pour faire reconnaître leur pleine participation à la vie collective de leurs pays et leur totale égalité en tant que citoyennes. La lutte est difficile car le monde des hommes, fait par des hommes et pour des hommes, ne cède jamais une parcelle de pouvoir de gaieté de cœur.

J’ai la profonde certitude que Pauline Marois, quand elle était cette petite fille bien élevée dans une famille simple, n’a jamais dit, ni même rêvé qu’un jour elle serait première ministre. Ce rêve était totalement inaccessible aux petites filles. Et la jeune femme que j’ai connue il y a 35 ans n’avait aucune idée de ce que le destin lui réservait non plus.

Pourtant Pauline Marois était déjà, il y a 35 ans, ce qu’elle est encore maintenant. Elle se fixait des objectifs personnels et professionnels exigeants et y consacrait le temps qu’il fallait et tous les efforts nécessaires, avec patience et endurance, jusqu’à ce qu’elle juge que son but était atteint. Jamais de «C’est assez bon, ça va faire» avec Pauline. Elle a toujours été du style «Un peu plus haut, un peu plus loin». Elle y est maintenant.

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Cette femme a un respect immense pour la fonction qu’elle va occuper dorénavant. Elle est tout à fait consciente de la responsabilité qui vient avec le titre qu’elle a arraché à la tradition, une marche à la fois, et sa longue préparation, qui n’a pas toujours eu les allures d’un beau fleuve tranquille, lui a permis d’acquérir la lucidité et la maturité nécessaires à l’accomplissement de la tâche. Elle a d’infinies qualités de patience et de générosité. Elle a gardé aussi une sorte de candeur devant la bêtise humaine qu’elle a pourtant si souvent croisée sur son chemin, une candeur qui la protège de la méchanceté féroce qui continue pourtant de s’en prendre à elle, comme si elle devait absolument être punie d’avoir osé mettre le pied dans la porte du pouvoir sans jamais s’excuser de déranger l’ordre établi.

Pauline, c’est Pauline.

Photo: Collection personnelle

Il y a 35 ans, en la voyant, on aurait dit d’elle qu’elle était une bien jolie fille, souriante et les cheveux dans le vent, sans autre souci que de faire partie d’une équipe où les discussions politiques étaient le pain quotidien. Je me souviens très bien de la première fois que je l’ai remarquée. C’était l’hiver. Elle était l’attachée de presse de Jacques Parizeau et chaque jour, avant la fameuse période de questions à l’Assemblée nationale, les ministres occupaient une petite salle d’attente située tout près du Salon bleu et voisine d’un bureau réservé au premier ministre qui y convoquait parfois certains de nous pour bien s’assurer que chacun maîtrisait ses dossiers. Un jour, j’ai levé les yeux du document que je lisais et j’ai vu monsieur Parizeau entrer au pas de course, suivi de cette jeune femme vêtue d’un vieux manteau de chat sauvage jauni par le temps et qui ne fermait pas parfaitement sur son petit ventre qui avait l’air d’annoncer la venue d’un enfant. Lui est entré en coup de vent dans le bureau de monsieur Lévesque et elle, qui portait sa serviette à lui, plus la sienne, plus de gros livres pour les signatures, plus une pile de documents, a tout déposé sur une chaise pour enlever son manteau. Elle paraissait enceinte et je crois bien qu’elle l’était. Quand on lui a demandé si elle avait besoin d’aide, elle a répondu: «Non merci, je vais me débrouiller.» Je me suis demandé si celui que tout le monde appelait «Monsieur» avait seulement remarqué que Pauline, peut-être, attendait un enfant.

Puis, un jour, elle a disparu de la fameuse salle d’attente. Je n’ai pas posé de question mais j’ai deviné que Pauline avait pris congé pour devenir maman.

Quelque temps plus tard, mon directeur de cabinet, Jacques Desmarais, après que nous eûmes fait ensemble la réforme de l’assurance automobile, le nouveau Code des consommateurs et tant d’autres choses, a souhaité se porter candidat dans une élection partielle qu’il devait perdre, hélas. Son absence et mon propre changement de responsabilités m’avaient obligée à trouver quelqu’un pour reprendre le poste qu’il avait quitté. J’étais devenue ministre d’État responsable de la Condition féminine, et mon équipe m’a suggéré le nom de Pauline Marois comme personne brillante et qualifiée pour le poste. Une rencontre a été fixée.

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J’ai retrouvé la jeune femme que j’avais aperçue avec son patron Jacques Parizeau. Elle était radieuse. Elle m’a raconté qu’elle avait une magnifique petite fille du nom de Catherine, que bien sûr elle souhaitait reprendre le travail mais qu’elle voulait surtout être présente à Québec pour ne pas trop perdre sa fille de vue. Je lui ai raconté ce que j’attendais d’elle et j’ai surtout parlé des dossiers que j’allais tenir à bout de bras dans les mois à venir. J’ai beaucoup parlé des femmes, du travail incroyable qu’il restait à faire pour améliorer leur sort, du peu d’enthousiasme que je trouvais chez mes collègues sur ces questions-là et du fait que les hommes percevaient le féminisme comme l’ennemi numéro un de leurs si précieux privilèges.

Il y eut un silence. Puis Pauline finit par m’avouer qu’il se pouvait qu’elle ne soit pas la bonne personne pour le poste que je décrivais car, me dit-elle en baissant les yeux, «je ne suis pas féministe».

Je me suis mise à rire de bon cœur. Et je lui ai répondu que ça n’avait aucune importance car j’étais sûre qu’avec les dossiers que j’avais à brasser, avec les réactions des gens du milieu où nous étions, j’avais la certitude que dans deux semaines, peut-être même avant, elle serait devenue une vraie féministe et qu’elle le serait jusqu’à la fin de ses jours.

Je ne savais pas alors à quel point ça lui serait utile pour la suite de sa propre carrière. Et elle non plus ne le savait probablement pas. Nous avons conclu qu’elle allait faire l’essai et tel que prévu, en deux semaines elle avait tout compris du dossier de la Condition féminine et saisi à quel point la moitié féminine du monde n’était pas traitée avec justice.

Lors de l’assermentation des ministres, je vis Pauline monter à l’arrière de mon ancienne limousine. J’eus la certitude à ce moment-là que je venais de faire un immense cadeau à René Lévesque, mais aussi au Québec tout entier car j’espérais qu’elle devienne un jour première ministre de ce Québec que j’aime tant.

Ensemble, nous avons fait du bon travail. Nous avons recruté une formidable sous-ministre, Me Christine Tourigny, décédée maintenant, et nous avons mené un combat épique pour faire introduire dans le fameux Code Napoléon, au chapitre de la famille, plein d’amendements essentiels pour l’avancement de la cause des femmes, au grand désespoir du ministre de la Justice de l’époque qui nous trouvait bien frondeuses.

Et Pauline disait: «Il n’y a pas de petites victoires. Elles sont toutes grandes.»

Ensemble, nous avons vécu l’affaire des Yvette, cette petite fille enfermée dans un livre d’école à qui on annonçait une vie de femme sans autre ambition que de balayer le tapis et de servir le thé alors que son petit frère Guy rêvait, lui, de devenir champion et de conquérir le monde. Vous connaissez la suite si vous avez suivi les événements de l’époque. Le premier référendum [1980] était à nos portes, et ce ne sont pas les coups bas qui allaient manquer.

Nous avons pleuré ensemble, Pauline et moi, après le soir du Forum. Nous avions vu de nos yeux toutes ces femmes se balancer au rythme de Hello Dolly sans se rendre compte que celles qui étaient sur la scène étaient toutes féministes, qu’elles occupaient des postes importants mais qu’elles vendaient leur âme et leurs convictions aux fédéralistes pour le Non. Nous avons pleuré en nous demandant comment nous pourrions réparer les pots cassés.

Ensemble, nous sommes allées à Copenhague, à la rencontre mondiale convoquée par l’ONU pour marquer la mi-temps de la décennie des femmes, qui avait été lancée en 1975. À bord de l’avion, j’ai commencé à raconter à Pauline que je ne serais pas candidate à la prochaine élection, que les Yvette m’avaient brûlée auprès de mes collègues ministres et qu’il était probable que je ne pourrais plus rien obtenir de valable concernant mes dossiers de Condition féminine. Pauline m’a écoutée. Après une longue discussion, elle a compris que je ne souhaitais pas devenir carriériste politique, que je préférais partir si je ne pouvais plus rien apporter. Elle m’a recommandé d’annoncer la nouvelle à René Lévesque le plus tôt possible pour qu’il ait le temps de se retourner.

À Copenhague, nous avons croisé Thérèse Casgrain qui était parmi les femmes pour le Non sur la scène du Forum. Elle accompagnait la délégation canadienne mais n’a jamais trouvé un moment pour nous saluer, nous du Québec. J’avais fait une campagne électorale avec elle à Rouyn-Noranda dans les années 1950, nous avions été amies,  mais après les Yvette et le référendum, je n’existais plus. Nous avions, nous, les déléguées du Québec, un rapport exceptionnel sur l’avancement des droits des femmes chez nous que nous aurions pu présenter devant tous ces pays de l’ONU, mais nous n’avions pas le droit de parole. Seul le ministre d’Ottawa, anglophone, pouvait parler en notre nom. Après le référendum, ils ne rigolaient pas à Ottawa. Pauline et moi avons fini par rire de la situation, car le ministre en question a été le seul homme à prendre la parole à Copenhague au nom de son pays. Tous les autres pays présents étaient représentés par des femmes.

Au retour de cette rencontre, Pauline m’a expliqué que ma décision de quitter la politique l’arrangeait car, de son côté, elle avait l’intention de « se faire une vraie famille ». Elle voulait d’autres enfants et elle trouvait le moment bien choisi. Elle ne pouvait pas deviner qu’elle ferait sa première campagne électorale enceinte jusqu’aux oreilles.

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J’ai donc pris rendez-vous avec René Lévesque pour lui faire part de mes intentions de quitter la politique tellement j’avais la certitude que les deux raisons qui m’y avaient fait entrer seraient en panne sèche pendant un long moment. Il savait parfaitement que j’étais venue là pour faire avancer les dossiers des femmes et pour aider à faire l’indépendance du Québec. Dans les deux cas, j’étais réduite à prendre mon mal en patience. Je pouvais faire autre chose dans la vie, défendre mes idées avec d’autres moyens, d’autres outils. Il m’a demandé de penser à quelqu’un qui puisse prendre la relève…

J’ai toujours affirmé que les femmes devaient s’assurer de préparer une relève quand elles arrivaient à des postes importants. René Lévesque me donnait l’occasion de lui dire que j’y avais déjà pensé. Pour le comté de Dorion, le comté qui m’avait fait confiance, j’avais préparé une femme qui connaissait les gens du quartier de long en large, qui avait été une secrétaire de comté dévouée et fiable. Huguette Lachapelle, lui ai-je dit, ferait une députée exceptionnelle. Puis j’ai ajouté que j’avais comme directrice de cabinet une femme particulièrement douée, jeune, intelligente, capable de travailler en équipe et mûre pour assumer des responsabilités ministérielles s’il lui faisait confiance : Pauline Marois. Et que je lui enverrais son C.V. dans les minutes qui suivraient. Ce qui fut fait.

J’ai su que le rendez-vous entre eux avait eu lieu. Je m’en suis réjouie. Pendant que Pauline faisait campagne pour les élections qui venaient d’être déclenchées, je travaillai jusqu’à la toute dernière minute pour laisser des dossiers pleins d’idées nouvelles, de solutions stimulantes pour l’égalité des femmes en tout.

J’eus le bonheur de voir mes deux amies, Huguette et Pauline, se faire élire. Le jour de l’assermentation des nouveaux ministres, je vis Pauline monter à l’arrière de mon ancienne limousine avec Michel, mon chauffeur si dévoué et généreux et j’eus la certitude à ce moment-là que je venais de faire un immense cadeau à René Lévesque, mais aussi au Québec tout entier car j’espérais que Pauline Marois devienne un jour première ministre de ce Québec que j’aime tant. C’était la première fois que cette possibilité me passait par l’esprit et j’avoue que pendant quelques minutes je me suis dit de ne pas rêver en couleurs.

Nous ne nous sommes pas revues très souvent par la suite. Ma vie était repartie ailleurs et je ne me serais pas vue dans le rôle de la «belle-mère» qui s’amuse à prendre de la place, par nostalgie pour ce qu’elle a déjà été. Ce n’est pas mon genre. Quand je l’ai croisée, lors d’occasions spéciales, je lui ai toujours redit ma solidarité. Entre la jeune femme que j’ai connue et la femme d’aujourd’hui, il n’y a que les apparences qui ont un peu changé. Pauline Marois, la nouvelle première ministre, n’a pas brûlé les étapes. Elle n’a jamais trahi ce qu’elle était non plus. Comme un bon vin, elle est maintenant à maturité. Nous avons beaucoup de chance.

Au bout du compte, elle a tenu bon malgré les secousses sismiques qui n’ont pas manqué de semer la pagaille le long de son parcours. Je sais qu’elle a serré les dents souvent Pauline, c’est une femme de tête qui a toujours été une femme de cœur. Bon vent, Pauline!

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