Louise, Léa et Lise

Deux générations. Deux entrevues avec Lise Payette.

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Louise Gendron

Elle n’a jamais été la plus belle, ni la plus riche. Elle n’a pas (et ça l’attriste beaucoup) fait d’études universitaires. Elle est pourtant devenue une des figures marquantes du Québec des 50 dernières années. Dans sa vie personnelle, dans les médias, en politique, elle a passé sa vie à défoncer des portes et des tabous. Avec intelligence, avec humanité. Et avec un beau petit côté baveux.

Elle était pourtant arrivée à l’âge adulte avec un seul objectif. «Je voulais vaincre ma timidité, dit-elle. Juste l’idée d’entrer dans une assemblée me terrifiait.»  Et elle a, comme elle dit, passé tout droit. Si vous ne savez pas où ses efforts l’ont menée, rendez vous service et regardez le documentaire Un peu plus haut, un peu plus loin qui lui est consacré, et qui sera diffusé dimanche à Télé-Québec. Vous en apprendrez sur elle et sur l’histoire récente du Québec et des Québécoises.

Comment fait-on pour devenir ministre quand on n’a jamais fait ça ?, lui avait demandé un journaliste il y a longtemps.  «On arrive le premier matin, on accroche son manteau et on commence», avait-elle répondu simplement. Je n’ai jamais oublié cette phrase. Quel modèle pour les millions de femmes qui se sentent toujours trop ceci ou pas assez cela. Qui ont peur de se tromper. Et qui, parce qu’elles sous-estiment leurs compétences, n’osent pas essayer…

Aujourd’hui, Lise Payette est une vieille dame. Toujours aussi humaine, intelligente. Et baveuse. Merci madame.

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Vous portez le discours féministe depuis plus de 50 ans. Pensez-vous que les femmes se sont parfois trompées?  

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Lise Payette

Probablement !  Les femmes avancent dans l’inconnu depuis le 16e ou 17e siècle. Et elles inventent au fur et à mesure. Alors… Mais je ne veux pas m’embarquer à dire qu’on s’est trompées ici ou là. Les femmes ne sont pas toutes sur la même ligne. Très possible que j’aie défendu des choses dont d’autres femmes, ici ou ailleurs, diront qu’elles n’avaient pas besoin. Mais il y a des choses essentielles. Le contrôle du corps des femmes, surtout. On gagne ça morceau par morceau. Et, on dirait bien, jamais de façon définitive. Ces temps-ci, quand on parle de religion, on parle du contrôle du corps des femmes. C’est toujours la même histoire… Cela dit, j’ai toujours été soucieuse d’entraîner les hommes avec nous. On s’imposait  même parfois des pauses dans notre cheminement, histoire de leur donner le temps de souffler. Il n’y a jamais eu de violence féministe envers les hommes. Le féminisme est une révolution tranquille qui dure depuis des siècles.

D’après vous, quel est le chantier prioritaire pour les femmes qui ont aujourd’hui 40 ou 50 ans?

La vigilance. Protéger ce que ma génération a gagné. Ne rien prendre pour acquis. Sous Bourguiba, la Tunisie est devenu le seul pays d’Afrique du Nord où l’égalité existait pour vrai. Le gouvernement a changé, les politiques aussi, plus rien n’a tenu. Le sort des femmes se joue de cette façon. En politique, particulièrement, il y a un danger de perdre morceau par morceau ce qu’on a gagné morceau par morceau. Le droit à l’avortement, le droit à l’éducation pour les filles… On entend aujourd’hui qu’il y a trop de femmes en médecine, qu’elles veulent des enfants, qu’elles s’absentent, que c’est du temps perdu et de l’argent gaspillé. On commence à parler de séparer les garçons des filles dans les écoles. C’est une erreur. Garçons et filles doivent être dans les mêmes classes, apprendre très jeunes à vivre et travailler ensemble. À être égaux. Même s’ils n’apprennent pas de la même façon, la matière doit être la même, même si l’usage qu’on en fait peut être différent. Les femmes ne pratiquent pas la médecine comme les hommes ; il y a (encore) une façon féminine de faire de la politique. Il faut préserver ça. Vigilance multipliée par 10. Pour ne pas avoir à recommencer…

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Vous avez 82 ans. J’aimerais vous entendre parler de la vieillesse.

Vieillir, ça n’existe pas. La vieillesse sans maladie grave est tout à fait agréable. Un beau moment de la vie. Ce qui est épouvantable, c’est la façon dont notre société traite les vieux. On les enferme et on ne les laisse pas parler.

Une question qu’on ne vous pose jamais et à laquelle vous voudriez répondre?

Je pense que j’ai répondu à toutes les questions. Mais j’ai envie de dire qu’il est important de se dire entre nous qu’on s’aime. Mot si souvent galvaudé, chanté pour rien. Je le répète souvent à mes enfants, à mes amis, aux gens qui ont jalonné ma vie et que j’aime profondément.

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Léa Clermont-Dion
Léa Clermont-Dion

Lise Payette est entrée dans ma vie en 2006. J’avais 14 ans et venais d’être initiée à la cause féministe par Françoise David, quelques mois plus tôt. Nouvelle militante motivée, j’ai organisé (avec une complice) un colloque à l’Université du Québec à Montréal : un évènement rassemblant une centaine de femmes pour se demander si l’égalité des sexes était acquise. Je me suis alors retrouvée au Téléjournal de Montréal où j’ai fait mon coming-out : oui, je suis féministe.

Lise Payette a vu mon coming-out. C’est le genre de femmes qui prend le temps d’envoyer ses livres à une jeune inconnue qui parle de féminisme à la télévision. C’est rare. Et c’est grâce à elle que je vous écris ces lignes.

Vous auriez dû voir mon expression lorsque je pris entre mes mains ce paquet à la maison. Le pouvoir? Connais, pas!, un livre dédicacé par son auteure. Elle a eu la délicatesse de faire ce qu’elle s’est donnée pour mission d’accomplir : transmettre le flambeau.
Qu’est-ce que vous auriez envie de dire aux jeunes de ma génération?

Soyez prudentes. Ce que nous avons gagné peut être enlevé rapidement. Les gains des femmes sont très fragiles. Il suffit du mauvais parti politique, d’un ministre qui se prend très au sérieux et puis, ça y est on va être obligées de se battre encore. Ça serait un désastre. Dans notre société et je ne saurais dire pourquoi, il n’y a pas de transmission entre les générations.

Si vous aviez à refaire votre parcours dans un monde d’aujourd’hui, comment serait-il différent?

Pour les femmes de mon époque, il était interdit d’avoir des relations sexuelles, de danser avec un garçon… Je me dis que j’aurais participé à nous débarrasser de tabous. On a réglé plein de problèmes. Ce n’était pas simple au début. On nous traitait de folles.

Aujourd’hui, je suis très encouragée de voir les jeunes pères qui sont préoccupés par la vie de leur fille! Les temps ont changé.

Quelle serait votre plus grande fierté?

D’avoir réussi à tenir mon bout. (Rires) Je me suis dit très tôt dans ma vie que je serai indépendante. Je me suis embarquée dans un mariage où je ne l’étais pas et il fallait que je le devienne. Je le suis devenue. J’ai transmis cette volonté d’indépendance à mes enfants.

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Parlez-moi de Flavie…

Cette relation me vient de ma grand-mère, Marie-Louise. Elle m’a tout appris. Et la vie et la mort. La première fois que j’ai perdu un grand-père, je suis allée pleurer chez elle. Ce jour-là, elle m’a expliquée que la mort fait partie de la vie. La mort ne me fait pas peur. Je l’ai apprivoisée lorsque j’avais sept ou huit ans grâce à ma grand-mère. Elle m’a expliqué également que ce que l’on devient, c’est ce que l’on décide pour soi-même.  Il faut tracer sa propre route et avoir le courage de changer de parcours quand cela ne va pas. Quand on m’a mis Flavie dans les bras la première fois, je me suis dit que j’essaierais d’être avec elle ce qu’elle a été avec moi. Je lui ai tout donné. C’est cela la transmission. Des fois, je lui dis : tiens, j’ai vécu cette épreuve, tu n’es pas obligée de vivre la même chose.

Lise Payette est une pionnière pour les femmes québécoises. Nous sommes toutes un peu redevables à son parcours. Elle termine notre discussion en me rappelant que le féminisme est une course à relais. Il faut savoir transmettre le flambeau. Pas de doute, elle sait bien le faire.

Image tirée du documentaire Un peu plus haut, un peu plus loin
Image tirée du documentaire Un peu plus haut, un peu plus loin

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