Reportages

Nushu : code secret des femmes

Des Chinoises l’ont inventé il y a des siècles pour communiquer à l’abri du regard des hommes. Le nushu a bien failli sombrer dans l’oubli...


 


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On dirait qu’un moustique ivre s’est promené sur la page. Ces caractères délicats ne sont ni chinois, ni japonais, ni d’aucune langue asiatique. Il s’agit d’une écriture secrète, inventée par de simples paysannes. Durant des siècles, elle a permis à des Chinoises d’échanger entre elles, sans que les hommes, qui régnaient en rois et maîtres, y prêtent attention.

Ces femmes confinées au foyer ont développé et transmis le nushu de génération en génération – il s’est peu à peu répandu dans des villages du sud de la Chine posés entre rivières et collines. Elles se sont ainsi affranchies d’une société qui ne reconnaissait pas leur valeur et leur interdisait d’apprendre à lire et à écrire.

Vieux de 400 ans, ce code a bien failli disparaître à la mort, en 2004, de Yang Huanyi, la dernière Chinoise à l’écrire et à le comprendre. Elle avait pris la parole, neuf ans plus tôt, lors de la Conférence mondiale sur les femmes de l’ONU tenue à Pékin, tirant le nushu de l’ombre. Jusque-là, seuls quelques linguistes en connaissaient l’existence.

L’auteure américaine Lisa See (Shanghai Girls, Peony in Love, Dreams of Joy) a été l’une des premières à s’intéresser à cette écriture oubliée. Elle en entend parler en 1999 en faisant, pour le Los Angeles Times, la critique d’un livre portant sur la coutume des pieds bandés – en Chine, pendant près d’un millénaire, on a enveloppé dans des bandelettes très serrées les pieds des fillettes pour qu’ils restent petits.


 

Lisa See se passionne depuis toujours pour la grande et la petite histoire de l’empire asiatique?: la famille de son père, arrivée de Chine, s’est installée sur la côte ouest américaine. «Plus je creusais, dit-elle, plus le nushu éveillait ma curiosité. Il fallait absolument que j’aille voir de mes propres yeux.» Avec guide et traducteur, elle se rend donc dans la province du Hunan, dans le sud du pays. À Puwei, à Tangkou, à Tong Shan Li, des villageoises lui ouvrent leur porte… et lui font découvrir ces idéogrammes délicats qui se dévoilent dans les plis d’un éventail ou la broderie d’une tunique. Elle les écoute aussi réciter de tristes complaintes, transmises de mères en filles.

«Ce qui m’inspire, c’est le courage de ces Chinoises du XIXe siècle, dit Lisa See. Elles étaient pour la plupart isolées dans une pièce au grenier. Elles étaient des sans-voix. Le nushu leur permettait de s’échapper de leur prison et de trouver d’autres femmes à qui se confier.»

Dès son retour, Lisa See se met à écrire l’histoire d’une amitié entre deux jeunes Chinoises au XIXe siècle, liées l’une à l’autre par le nushu. Snow Flower and the Secret Fan paraît en 2005 (traduit en français l’année suivante sous le titre Fleur de neige)?; la version cinématographique du roman est sortie à l’été 2011.

[adspot] Plus personne ne comprend le nushu, mais son message est désormais repris par des artistes. C’est le cas de la Japonaise Yuka Ishizuka. Il y a près de 10 ans, elle est tombée par hasard sur un article portant sur le nushu et a voulu en savoir plus… De cette recherche est née Missing Links, une installation qui a été exposée à Shanghai, à Sydney et à Tokyo?: des milliers de petits cristaux Swarovski représentent, avec leurs jeux de lumière, la légèreté et la discrétion des femmes dans la société. «C’est paradoxal. Sans une féroce discrimination à l’égard des femmes, le nushu n’aurait jamais vu le jour et le monde aurait été privé de sa beauté», souligne l’artiste, qui, elle aussi, a voyagé dans la province chinoise du Hunan. Elle y a d’ailleurs rencontré He Yanxin, l’une des dernières écrivaines nushu encore vivantes, qui l’a fortement impressionnée.

Pour Victoria Chang, artiste visuelle de Colombie-Britannique, le nushu est apparu comme une occasion unique d’explorer son identité métissée d’Asiatique ayant grandi en Amérique du Nord. «Je crois fermement qu’il est de mon devoir de faire connaître l’existence de ce code», dit-elle. Il y a deux ans, elle a exposé dans une galerie de Vancouver 322 caractères enfermés dans des boîtiers de CD, symbolisant ainsi ces Chinoises isolées et dénigrées. «Des femmes sans instruction, issues d’une société féodale, sont parvenues à inventer une nouvelle forme d’écriture. Cela démontre combien les femmes sont intelligentes, douées et créatives», affirme-t-elle.

Le nushu est condamné à disparaître… De rares Chinoises – comme l’écrivaine He Yanxin, qui se souvient des petits poèmes griffonnés par sa grand-mère – reproduisent encore sur papier ces caractères phonétiques. Sans toutefois en saisir toute la nuance des émotions. «Je n’oublierai jamais ces paroles de He Yanxin, indique Yuca Ishizuka?: “Il est bon que le nushu devienne obsolète. Nous sommes arrivées à un âge où nous n’avons plus besoin de cette triste écriture.“»

Des valeurs partagées
Au XIXe siècle, les Chinoises du sud du pays égaient leurs vêtements de caractères brodés ou agrémentent leurs éventails de poèmes en nushu. Elles se les échangent en signe d’amitié. Elles partagent ainsi leurs chagrins et leurs espoirs, des sentiments intimes souvent réprimés. Le mariage est, à cette époque, vécu comme une déchirure par rapport à ses proches, le don d’une femme à une autre famille. C’est pourquoi, quand l’une d’entre elles se marie, elle reçoit, au troisième jour, un san chao shu confectionné par ses fidèles amies. Ce manuscrit en nushu renferme les mots d’espoir et la peine ressentie par ses «sœurs de cœur». Il exprime l’engagement qui unit ces femmes tout au long de leurs vies.

À l’origine du nushu
Les légendes entourant la naissance du nushu abondent. La plus connue est sans doute celle de Hu Yuxiu, brillante villageoise devenue la con­cubine du dernier empereur Song, au XIe siècle. Prisonnière du palais
impérial, elle se languissait de sa région natale. À travers cette écriture inventée, dans le secret d’une correspondance, elle trouva une manière de communiquer sa peine à sa famille.


 

 Le livre: Fleur de neige, par Lisa See, Flammarion (2006) et J’ai lu (2007). Deux jeunes femmes nées le même jour et à la même heure se lient d’amitié malgré qu’elles soient de classes sociales différentes.
 


 

 Le film: La version cinématogra­phique est sortie l’été dernier. Réalisé par Wayne Wang (Brooklyn Boogie, Coup de foudre à Manhattan), Sun Flower and the Secret Fan sera commercialisé en Blue-ray et en DVD le 1er novembre.  La distribution regroupe les actrices chinoise et sud-coréenne Li Bingbing et Gianna Jun ainsi que l’acteur australien Hugh Jackman (X-Men).
 


 

 Le documentaire: En 1999, Yue-Qing Yang réalise Nushu, un langage secret entre femmes en Chine. Pour en comprendre l’essence et découvrir Yang Huanyi, la dernière Chinoise à écrire en nushu. À voir sur ictv.fr