Entrevues

Marie-France Bazzo

Sociologue de formation, animatrice, chroniqueuse et fondatrice des Productions Bazzo Bazzo.

Matthieu Bichat

Sociologue de formation, animatrice, chroniqueuse et fondatrice des Productions Bazzo Bazzo.

Comment expliquer la crise?
C’est un mouvement de fond dépassant la question comptable, corporatiste, des droits de scolarité. Les étudiants ont été la bougie d’allumage d’une grogne antigouvernement plus large, qui s’exprime surtout depuis l’adoption de la loi 78. Entre autres par les concerts de casseroles. Plusieurs citoyens en ont ras le bol de ces neuf ans de règne libéral.

Le problème, c’est que notre système électoral actuel permet à un gouvernement d’obtenir un nombre illimité de mandats. Or, au bout de quelques années, le pouvoir s’use. Les idées et les gens ne se renouvellent plus. Cela ouvre la voie à la corruption, aussi. Une clique s’installe autour des élus, qui finissent par être redevables aux uns et aux autres. Une paralysie s’installe. Un maximum de deux mandats consécutifs et des élections à date fixe préviendraient sans doute ces situations exaspérantes pour la population.

Que pensez-vous des événements?
J’ai poussé un gros « Ouf ! » en voyant des gens de toutes les couches de la société descendre dans la rue, soir après soir. Depuis deux ans, à mon émission hebdomadaire Bazzo.tv, sur les ondes de Télé-Québec, je demande à mes invités : « De quoi le Québec a-t-il besoin? » Pendant longtemps, le discours a été négatif : il était question d’une province figée en mal de coups de pied au cul. Une province bouchée sur le plan économique, sans idées ni projets.

Mais depuis six mois, je sentais qu’il se passait quelque chose, que ça commençait à bouger… Alors, quand j’ai vu les gens se lever, et en aussi grand nombre, je me suis dit : « Ça y est, on vient de voir la lumière au bout du tunnel ». Même si on est loin d’être sorti de l’auberge. Le conflit étudiant a eu pour effet de sortir les Québécois du silence et de l’indifférence dans lesquels ils s’emmuraient depuis le Référendum, en 1995.

Je me réjouis aussi que le débat délaisse enfin la sempiternelle dialectique fédéraliste-souverainiste pour celle de la gauche et de la droite. On n’avait pas abordé les enjeux de société sous cet angle depuis longtemps, au Québec. J’observe qu’aux extrêmes de ce spectre politique, des groupes s’organisent, parce que ce qui se passe au centre est insatisfaisant. Ça amène de nouvelles têtes dans l’arène publique. C’est stimulant. On a besoin de partis qui ont des idées et de citoyens qui gravitent autour, qui s’impliquent. Des gens vigilants, brillants, articulés.

L’élan risque-t-il de s’essouffler, comme certains le suggèrent?
Les casseroles finiront sans doute par se taire, mais les Québécois ne se rendormiront pas. Ils ont découvert une manière nouvelle de brasser le statu quo, d’aborder les problèmes sociaux et politiques. Entre autres via les réseaux sociaux. Les conversations se dynamisent : on organise des manifestations, des tribunes, des rencontres. On écrit, on se fait entendre. Pas toujours habilement : il y a eu des paroles lapidaires, de la rudesse. On n’a pas l’habitude du débat au Québec, alors ça sort « tout croche ». Mais pour moi, c’est signe que la période de défaitisme et de cynisme tire à sa fin. Il y a une volonté très forte de changement. C’est rassurant.

Quelles sont vos intuitions quant à la suite des choses?
On a tout à découvrir. J’ai hâte de voir la réaction des jeunes aux prochaines élections, eux qui allaient si peu voter. Chose certaine, ils devront travailler fort pour que leurs préoccupations vis-à-vis de l’éducation et de l’entrée sur le marché du travail restent à l’avant-scène, car nous allons vers une société de « vieux » surtout inquiète du système de santé et des finances publiques [Statistique Canada révélait en mai que, pour la première fois au Québec, le poids démographique des personnes de 65 ans et plus est égal à celui des moins de 15 ans, selon le recensement de 2011]. Les jeunes devront se battre pour que l’espace public ne soit pas envahi par les soucis de la population vieillissante.

Quant à cette dernière, elle a tout intérêt à tendre l’oreille à la jeunesse. Le conflit nous a appris qu’on se tire dans le pied en la dénigrant. Aucune société n’a les moyens de faire taire ses générations montantes, porteuses d’idées nouvelles, de vitalité, de créativité, de richesse. Elles sont notre avenir. Elles feront en sorte que notre société rayonne – ou pas.

Or, ce rayonnement passe par l’éducation. Il faudra y revenir souvent, car les vrais enjeux n’ont pas été abordés lors du conflit étudiant – soit le décrochage scolaire et l’analphabétisme. Qu’est-ce qu’on apprend à l’école? À quoi ça sert d’apprendre ? Qu’est-ce qu’on fait pour retenir les jeunes dans les classes, pour leur donner envie d’aller au cégep, à l’université?

Désormais, je nous souhaite d’avoir d’autres aspirations que le déficit zéro et la gestion à la petite semaine. Peut-on rêver d’être les meilleurs? Peut-on souhaiter d’être une nation fière qui se distingue par son ingéniosité, sa culture du débat? Plutôt que de penser à se serrer la ceinture, peut-on se serrer les coudes à la place?

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