Entrevues

Bazzo: l'intervieweuse interviewée

Châtelaine a demandé à huit personnalités de poser leurs questions à Marie-France Bazzo, sans lui dire de qui il s'agissait. Voici le résultat.

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Depuis 20 ans, Marie-France Bazzo mène des entrevues. Mais déteste se faire rendre la pareille, paraît-il. Châtelaine l’a donc soumise à une jolie forme de torture (c’est elle qui le dit !)

L'OSM et DJ Champion en concert à la maison Symphonique
L’entrevue de Jean-Philippe Wauthier
Coanimateur, Deux hommes en or, Télé-Québec

Êtes-vous plus Paul Arcand ou René Homier-Roy ?
Plus Paul Arcand. Avant même de travailler avec lui, je l’écoutais beaucoup. Puis, pendant cinq ans, j’ai pu mesurer son talent, apprécier sa façon de fonctionner, de diriger une équipe. J’ai tendance à préférer son style, plus direct, plus rentre-dedans. Mais je ne ferai pas comme lui, je ne peux pas, je ne suis pas Paul Arcand.

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Une bonne émission du matin à la radio, c’est quoi ?
C’est la première présence à entrer dans ta vie le matin. Tu parles à ta radio, tu l’engueules, elle t’émeut. Il faut donc faire attention à la manière dont on s’adresse aux gens, ne pas trop les brusquer, les faire sourire aussi. Une émission du matin, c’est d’abord de l’information, mais nous avons une responsabilité dans la façon de l’aborder. Les citadins se sentent assiégés ; les problèmes, comme la corruption, créent un monde déprimant qui commande le cynisme. Mais, en choisissant certains types d’invités ou de chroniques, on peut aussi, avec le temps, montrer qu’on vit dans un milieu qui connaît certes des difficultés, mais qui est aussi agréable, extrêmement créatif, où des idées, portées par toutes sortes de gens, ne demandent qu’à éclore. À la longue, je veux faire de cette émission-là quelque chose de positif. Bien sûr, il y aura plein de sujets d’indignation, des entrevues extrêmement serrées avec des politiciens, tout ça. Mais j’aimerais qu’on regarde en avant, qu’on se dise qu’on a quand même la chance de vivre dans un endroit assez formidable.

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L’entrevue de Anne-Marie Dussault
Animatrice, 24 heures en 60 minutes, RDI

Le quotidien implique-t-il de troquer la profondeur contre l’éphémère ?
On est dans l’éphémère le plus total. Mais ça s’additionne. Je vais recevoir la même première ministre plusieurs fois dans l’année… Il y a une évolution, on découvre du monde, de nouvelles voix. Indicatif présent [émission qu’elle a animée à la Première Chaîne, de 1995 à 2006], c’était du quotidien ; une émission chassait l’autre. Je sais qu’on peut construire des choses là-dedans.

Votre top 5 des enjeux pour Montréal et le Québec ?
Rien que ça ? Oh boy ! Le Québec et Montréal, ce n’est vraiment pas la même chose… Pour le Québec, je dirais que l’enjeu principal, c’est de vivre ensemble, sur tous les plans. Les régions face à Montréal, la question de l’immigration, celle de la religion et de la laïcité. Au cours des prochaines années, cette question va se poser pour tout le Québec. Il y a aussi le territoire. On a longtemps été obsédés par la langue. Mais l’identité, c’est aussi le territoire qu’on habite. Et on ne le connaît pas ! Je mets les lectrices au défi de situer à l’aveugle sur une carte Mistassini, Chibougamau et Port-au-Persil à 50 kilomètres près, ou de dessiner correctement la carte du Québec. Or, l’enjeu du territoire est capital.

Vous twittez beaucoup. Pourquoi ?
J’aime la forme très courte et l’instantanéité, quoique j’envoie très rarement un tweet tel quel. Je fais un brouillon d’abord. Je réfléchis à ce que je dis, je ne perds jamais de vue la marque, qui je suis, ce que je fais, quels sont les enjeux derrière. Je twitte pas gratuit.

Châtelaine : Donc, ce n’est pas Marie-France qui twitte, c’est Bazzo ? C’est Bazzo, oui.

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L’entrevue de Josée Boileau
Rédactrice en chef, Le Devoir

Bazzo qui anime et qui twitte est flamboyante, Marie-France hors d’ondes est d’une discrétion surprenante. Êtes-vous la Mini-Wheat des journalistes-vedettes ?
En général, je suis assez plate. Et puis, je me connais. Je ne m’intéresse pas, les autres m’intéressent. Je préfère nettement poser les questions, pas pour me cacher, mais pour mettre les autres en valeur. Si quelqu’un m’aborde dans la rue, je vais lui poser des questions sur lui ou sur elle ; dans une soirée, je vais parler à toutes sortes de gens. Dans mon métier, je suis peut-être flamboyante – c’est la personne qui pose la question qui le dit –, mais je n’anime pas pour ça. Je le répète, je passe les plats. Je veux offrir des idées au monde, que les collaborateurs soient le plus intéressants, que la palette d’opinions soit la plus vaste, que la langue soit belle…

De quoi les femmes ont-elles besoin ?
De se faire confiance. On négocie un peu tout croche, on est tellement perfectionnistes… Avant d’aller quelque part, les femmes vont essayer d’être sûres à 100 % qu’elles sont faites pour l’affaire, alors qu’un gars va foncer. On devrait apprendre de ça. On pourrait être plus à l’écoute des gars aussi. Autant dans le couple que dans la vie sociale et politique, on devrait se faire confiance mutuellement. J’ai l’impression que les femmes sont un petit peu sur leur quant-à-soi, qu’elles se méfient des hommes.

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L’entrevue de René Homier-Roy
Animateur, Première Chaîne, Radio-Canada

Tout le monde a un jupon politique, qui dépasse plus ou moins. De quelle couleur est le vôtre ?
Je sais qu’on me prête des tas de jupons et c’est parfait. Il y a de bonnes idées et des gens intéressants partout, mais ça forme rarement un parti cohérent. Je ne me reconnais dans aucun parti. Donc, un jupon en patchwork et en mauvais état, très décousu. Je suis cynique et, en même temps, je voudrais le meilleur pour ma société, que j’aime profondément.

Il va y avoir du sport était un formidable plateau. Aimez-vous vraiment le sport ?
Je m’intéresse au soccer pendant la Coupe du monde. Et j’adore le hockey. J’aime l’énergie collective qui s’en dégage. J’aime Montréal pendant les séries. Ça donne une atmosphère à la ville. Un trip de gang. J’aime le sport commercial pour cet aspect.

Votre définition de l’élégance vestimentaire ?
Il y a des gens bien habillés et il y a des gens élégants, qui ne sont pas forcément les mêmes. L’élégance est dans les gestes, eux-mêmes commandés par une manière d’être. L’élégance est morale. Prenons par exemple la comédienne Sophie Cadieux : elle s’habille d’une manière assez excentrique, pas classique du tout. C’est comme un jeu d’essais et d’erreurs, parfois elle est magnifique, parfois elle est complètement dans le champ. Mais elle a une rigueur, une pensée. Elle est moralement élégante.

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L’entrevue de Nathalie Petrowski
Journaliste et chroniqueuse, La Presse

Comment Bazzo la productrice protège-t-elle Bazzo l’animatrice pour qu’elle garde une parole libre, indépendante et à l’abri des jeux de coulisses et des conflits d’intérêts ?
Je vais répondre par un exemple. On produit un documentaire sur la campagne électorale municipale qui sera diffusé fin octobre à Télé-Québec. On suit les candidats, on les voit dans leur intimité. Dès qu’a été annoncée mon arrivée à l’émission du matin, Bazzo la productrice a quitté l’équipe. Je vais approuver le montage final, et c’est tout. Comme je vais recevoir les candidats à mon micro, je ne peux pas être au courant de choses qui les mettent en concurrence les uns avec les autres. Je me suis donc retirée.

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Pour Bazzo.tv, Bazzo la productrice s’occupe de la marque, du branding, de la position de l’émission, elle prend froidement des décisions d’affaires. Il faut que ça avance, il y a tels sacrifices à faire, puis on va les faire. Et Bazzo l’animatrice sera parfois vexée qu’on parle aussi crûment de certaines affaires. Mais le jeudi, jour du tournage, je suis vraiment l’animatrice avec sa vulnérabilité. Je ne ferai pas arrêter l’enregistrement parce que je ne suis pas d’accord avec quelque chose. La productrice déléguée fait son travail, la réalisatrice aussi. Moi, je ne suis que l’animatrice.

Vous considérez-vous encore comme un sexe-symbole ?
Qui a posé cette question ?

Châtelaine : Vous l’avez déjà déclaré à Janette Bertrand, paraît-il.
Aucun souvenir, aucun souvenir. Ma réaction officielle : bouche bée et face ahurie.

Mathieu Bock-Côté
L’entrevue de Mathieu Bock-Côté
Sociologue et chroniqueur, Le Journal de Montréal

Qu’est-ce que les héritiers de Pierre Bourgault ont en commun ?
Nous sommes très dissemblables. Guy A. Lepage me laisse complètement neutre. Et je n’ai rien en commun avec Patrick Huard, qui était un grand ami de Pierre. Bourgault nous a autorisé une liberté de ton qu’on n’aurait peut-être développée que beaucoup plus tard. Cet homme nous a donné 20 ou 30 ans d’avance dans notre découverte de nous-mêmes. Ce n’est pas rien.

Quelle est votre contribution au débat public depuis une quinzaine d’années ?
Je passe les plats. Je prends des idées, je les présente au monde. Monde, voici une idée sympathique. Monde, voici une idée inquiétante. Qu’est-ce que vous en pensez ?

À quel moment Marie-France, la femme, a-t-elle compris qu’elle était devenue Bazzo, le personnage public ? Et quand les gens disent Bazzo, à quoi font-ils référence ?
À un personnage public avec tout ce que ça a de frondeur, de décidé, d’assuré. À des idées passées avec un sourire et de l’esthétisme. C’est le désir de nous amener un petit peu plus haut, un petit peu plus loin de manière agréable. C’est aussi une équipe, une manière de penser, de faire de la radio ou de la télévision. Et c’est devenu une marque de commerce, le nom d’une compagnie de production. J’ai commencé à assumer ce nom quand j’étais au cégep. J’étudiais en arts plastiques et je signais mes dessins Bazzo. C’est un mot qui sonne. Et qui, avec les deux Z, frappe graphiquement. Ça marque l’imagination.

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L’entrevue de Simon Jodoin
Rédacteur en chef, Voir Montréal

Dans une récente boutade à Tout le monde en parle, vous avez dit que la droite au Québec manque d’intelligence et que la gauche manque de cohérence. Arrivez-vous à tracer un chemin entre les deux ?
Merci de rappeler que c’était une boutade parce que, effectivement, le contexte demandait des réponses rapides. Oui, la droite a besoin d’intelligence parce que, très souvent, ses arguments sont des raccourcis qui se démontent facilement. Une société doit avoir un centre, alimenté par une gauche et une droite en santé et parlables. Or, la droite est trop souvent dans le raccourci. Et la gauche est incohérente, molle, désorganisée ; elle est paresseuse et manque de nuances. Et c’est dogmatique aux deux bouts…

À Radio-Canada, diffuser un point de vue semble risqué. Le vôtre aura-t-il sa place ?
Je vais avoir mes humeurs, on va deviner mon opinion sur certains sujets, mais je ne ferai pas un éditorial tous les matins. Je vais passer les plats, mettre le projecteur sur des gens qui vont donner une grande palette d’opinions. La mienne va s’entendre dans la manière de questionner les responsables.

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L’entrevue de Jean Barbe
Écrivain et journaliste

Vous avez pendant quelques années croisé quotidiennement le fer avec Mario Dumont. Qu’en avez-vous appris sur la droite, sur lui et sur vous-même ?
Mario Dumont appartient à la droite économique, et non pas à la droite idéologique ou morale. Il y a des matins où je m’ennuie de m’obstiner avec lui, vraiment. Discuter avec cet homme deux fois par jour m’a fait constater que, sur certains sujets, économiques entre autres, j’étais plus à droite que je ne le pensais. Sur d’autres questions, ça a vraiment renforcé mes positions de gauche. Bref, je suis beaucoup plus au centre que ce que je ne croyais. Pour avoir fait des années d’entrevues, je sais que les gens ne sont jamais ni à gauche ni à droite. Ce qui est intéressant, c’est la zone de gris entre les deux. Et je l’ai vraiment expérimenté pour moi-même.

Que pensez-vous du débat gauche-droite qui semble remplacer le débat séparatiste-fédéraliste ?
Il a l’avantage de nous amener ailleurs. Le débat fédéraliste-souverainiste était devenu stérile, il empêchait beaucoup de questions de surgir. Il a servi à maintenir un certain consensus qui commençait à être asphyxiant. Alors, que ça aille dans un autre axe, comme dans la plupart des sociétés occidentales, c’est une très bonne chose. Comme c’est tout nouveau, on maîtrise mal les termes du débat, mais ça va s’articuler parce qu’on ne peut plus revenir en arrière. L’argumentation va se développer, les partis aussi.

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Vulgaires, osées, provocantes, exhibitionnistes, les jeunes femmes sont sexuellement de plus en plus audacieuses. Signe de libération ou d’asservissement ?
J’aurais tendance à dire d’asservissement. Il y a une libération saine : il ne faut pas retourner à l’époque de nos mères… Mais on est toutes et tous – les gars aussi – pris dans une imagerie de pornographie, de marchandisation du corps qui nous est entrée dans le cerveau. Je pense que ça a modifié la société profondément et de façon durable. Pour le meilleur, un peu, parce que, être coincé et moralement desséché, ce n’est pas très le fun. Mais il y a aussi un côté extrêmement consumériste et très standardisant. Que tout le monde se ressemble ou aspire à la même chose n’est jamais bon signe pour une société.

Visitez les coulisses de la séance photo avec Marie-France Bazzo. chatelaine.com/bazzo