Société

La Dre Jen Gunter et sa Bible du vagin

Produits commercialisés sous de fausses prétentions, méconnaissance du corps féminin, confusion à propos du droit à la reproduction… rien n’échappe à la Dre Jen Gunter. Rencontre avec une gynécologue qui a fait de la santé des femmes son principal cheval de bataille.

Il y a tant de choses que la Dre Jen Gunter voudrait qu’on sache. D’abord, que la plupart des suppléments alimentaires représentent un gaspillage d’argent, que les soutiens-gorges à armature ne causent pas le cancer, qu’on peut se faire poser un stérilet même si on n’a jamais été enceinte et qu’un vagin ne devrait jamais, sous aucune considération, sentir le piña colada ! Et, bien entendu, qu’y insérer un œuf de jade est une hérésie…

Originaire de Winnipeg, au Manitoba, cette médecin affirme tout cela du haut de ses 26 années d’expérience en clinique et avec le franc-parler d’une amie proche. Et elle le dit par l’intermédiaire de n’importe quel canal : Twitter, Facebook et Instagram, sur son blogue, dans sa chronique mensuelle du New York Times, sa série web et, bien sûr, dans La Bible du vagin, son best-seller paru récemment en version française aux éditions First.

Sa mission : déboulonner tous les mythes qui entourent le corps féminin et ramener un peu de bon sens dans les croyances sur la santé reproductive.

« Il y a 20 ans, les faussetés se propageaient au compte-goutte, par le bouche-à-oreille ou par des dépliants distribués au coin d’une rue. On pouvait plus facilement contre-attaquer. Mais tout ça, c’est du passé. Aujourd’hui, c’est plus malveillant », dit la réputée gynécologue et obstétricienne rencontrée chez elle, près de San Francisco.

Haro sur les influenceuses

Sur le web, les fausses informations sur la santé des femmes prolifèrent comme une infection à levure. À qui la faute ? Aux influenceuses, à certaines grandes stars – comme Gwyneth Paltrow – et aux usines à clics. « Il y a des forces en présence qui n’existaient pas au tournant du siècle, affirme Jen Gunter. Je pense aux trolls, aux agents provocateurs, et ainsi de suite. Certains ne visent qu’à générer du trafic sur un site web, d’autres sont à la solde d’entités politiques bien organisées, ou encore agissent de l’étranger et tentent de semer le chaos chez nous. »

Et dans certains cas, c’est carrément des influenceuses associées à l’industrie du bien-être qu’il faut se méfier. Elles profitent des retards de la science. Pendant que les scientifiques tentent de rattraper le temps perdu à propos de questions comme l’hormonothérapie ou le traitement des dysfonctions sexuelles, elles ne se gênent pas pour faire l’apologie de produits coûteux dont les bienfaits ne sont fondés sur aucune étude rigoureuse. « Des sites comme Goop.com, de l’actrice Gwyneth Paltrow, sont particulièrement dévastateurs, car ils contiennent aussi des informations valables. Mais quand tu publies de la merde à côté d’un texte de qualité, les gens ne parviennent pas toujours à faire la différence entre les deux », précise la Dre Gunter.

Et que dire des extrémistes de droite ? Aux États-Unis, de nombreux États interdisent désormais l’avortement dès que le moindre battement de cœur du fœtus peut être détecté, ce qui peut se produire avant même que la femme sache qu’elle est enceinte ! En Ontario, un jeune député conservateur de 21 ans a déjà affirmé qu’il espérait voir disparaître l’avortement, purement et simplement !

La Dre Gunter estime en outre que la pénurie de médecins de famille au Canada n’aide pas la cause en limitant l’accès à une information médicale fiable. Elle a aussi une pensée peu charitable pour les hommes qui rendent les femmes honteuses de leur corps. Elle ne compte plus le nombre de patientes qui lui ont demandé si l’odeur de leur vagin était normale parce que, comme elle le dit elle-même, « un gros épais leur avait fait une remarque à ce sujet ».

Et si bien des médecins ont à cœur la santé des femmes, peu y sont aussi investis qu’elle. Au fil de ses blogues, livres et chroniques, la gynécologue s’est bâti une armée d’admiratrices qui apprécient son intelligence, son humour et sa détermination à dénoncer le charlatanisme, la misogynie et la bêtise sous toutes ses formes.

Son combat contre l’extrême droite est sans relâche. L’objet de sa quête ? Le bien-être – l’authentique bien-être – de ses semblables. Bref, exactement ce dont nous avons besoin actuellement. Autre qualité : Jen Gunter n’a pas peur des mots ni des émotions. Elle sacre comme un bûcheron, se fâche, se décourage, doute, fait preuve de vulnérabilité. Et pas question d’enrober d’ouate ses opinions sur le système de santé, que ce soit en tant que médecin ou patiente. « Elle sait que si elle est terne, les gens de l’écouteront pas », dit Timothy Caulfield, professeur de droit de la santé à l’Université de l’Alberta et auteur de Is Gwyneth Paltrow Wrong About Everything ? (Traduction libre: Gwyneth Paltrow a-t-elle tout faux ?)

Sans compromis

La Dre Gunter manifeste depuis longtemps très peu de tolérance pour les niaiseries et les faussetés. « J’ai toujours eu une grande gueule », laisse-t-elle tomber. À 9 ans, elle lisait déjà les grandes féministes comme Betty Friedan, Margaret Atwood et Erica Jong. À 15 ans, elle participait à sa première manifestation pro-choix. À l’Université du Manitoba, où elle a étudié la médecine, elle se rappelle s’être étonnée – le mot est faible – que les cours sur la santé des femmes étaient tous donnés par des hommes.

Au début des années 1990, alors résidente en gynécologie à l’Université Western Ontario, elle est pour la première fois aux prises avec les effets dévastateurs de la désinformation. De nombreuses femmes enceintes qui désiraient interrompre leur grossesse hésitaient à recourir à un avortement parce que, selon ce qu’elles avaient entendu – parfois de leur propre médecin ! –, il s’agissait là d’un acte illégal. Ce qui était faux. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) a été décriminalisé au pays en 1988 !

Lorsqu’elles apprenaient la vérité, se rappelle-t-elle, la plupart optaient pour l’IGV, qui allait changer le cours de leur vie pour le mieux. D’autres, en revanche, y ont renoncé. Et, encore aujourd’hui, cela hante Jen Gunter. « La campagne de désinformation dont ont été victimes les femmes dans les zones rurales du Canada, à l’époque, me colle encore à la peau », dit-elle.

Puis, à 28 ans, diplôme en poche, elle succombe à l’appel des États-Unis. Elle déménage au Kansas où elle pratiquera pendant cinq ans. « C’est tellement canadien de considérer que tant qu’on n’a pas travaillé aux États-Unis, on n’a pas réussi », lance-t-elle.

Pendant son séjour là-bas, elle a été bénévole dans une clinique gratuite de santé sexuelle, où elle était parfois « payée » en poulet frit ! Elle se rappelle encore une journée où elle a dû téléphoner à un législateur pour lui demander la permission d’interrompre la grossesse d’une femme qui, autrement, risquait une insuffisance rénale. Ce législateur – à l’origine d’une loi interdisant l’avortement sauf si la vie de la femme était en danger – lui avait simplement répondu de faire « ce qu’elle croyait qui devait être fait ». Elle a pratiqué l’avortement.

Une épreuve qui change tout

Pressée de quitter ce Kansas républicain de droite, elle accepte un poste de professeure au Centre hospitalier de l’Université du Colorado, à Denver. Et c’est là que tout bascule.

Mariée en secondes noces, elle tombe enceinte de triplés. À 22 semaines de grossesse, ses eaux crèvent. Elle se précipite à l’hôpital, convaincue qu’elle allait perdre ses trois bébés.

Deux jours plus tard, seule dans la salle de bains, elle donne naissance à un premier garçon, Aidan. Il pèse 450 g et ne survit pas. Traumatisée par la mort de son fils, à laquelle elle a assisté, Jen Gunter abandonne la pratique de l’obstétrique. Dorénavant, elle serait gynécologue. Point. Et se spécialiserait dans les maladies du vagin et de la vulve.

Ses deux autres fils, Victor et Oliver, sont nés à 26 semaines de grossesse, non sans de graves complications. Les deux souffraient d’une maladie des poumons et ont été placés sous respirateur pendant un an. En cause : l’altitude de Denver, à 1 600 m au-dessus du niveau de la mer. Oliver a dû être branché à un respirateur de nombreuses fois jusqu’à l’âge de deux ans, car il souffrait de pneumonies à répétition.

Pire : la maman savait que lui donner autant d’oxygène endommageait les poumons du bébé. Et malgré tout, aucun médecin ne lui a expliqué qu’il serait préférable qu’Oliver vive à plus basse altitude où l’oxygène est plus abondant dans l’air. Son opinion sur les médecins en prend un coup…

Finalement, un cardiologue lui a confirmé que les personnes qui habitent au niveau de la mer ont une meilleure espérance de vie. Son mari et elle ne font ni une ni deux et déménagent la marmaille en Californie. Ils y habitent encore aujourd’hui – bien qu’ils soient séparés – et les garçons, au sortir de l’adolescence, se portent bien. Le déménagement n’a pas complètement guéri les pneumonies d’Oliver, mais il n’a plus besoin d’être branché à un respirateur.

Écrire ? Pourquoi pas…

Au cours de cette période, où elle travaille à temps plein, elle publie son premier livre, The Preemie Primer (Da Capo Press, 2010), un guide destiné aux parents de bébés prématurés. Elle ouvre aussi un compte Twitter et crée un site web. Elle remarque alors une chose étrange: chaque fois qu’elle écrit à propos des vaccins, le nombre de visiteurs sur son site grimpe en flèche. « Les antivaccins débarquaient, explique-t-elle. À cet instant précis, j’ai compris qu’il fallait que je me batte contre la pseudoscience. Je ne pouvais pas imaginer que des gens ne croient plus aux vaccins. »

Elle en veut encore à l’actrice Jenny McCarthy, qui avait propagé des faussetés sur les vaccins, les accusant d’être à l’origine de l’autisme. « Pourquoi at-elle utilisé sa popularité pour affirmer une telle niaiserie ? fulmine-t-elle. Elle aurait pu faire tant de choses positives, mais elle a choisi de s’attaquer à la vaccination. Ça me dépasse ! »

Puis en 2008, l’actrice américaine Gwyneth Paltrow lance l’infolettre Goop, qui allait devenir, selon le New York Times, « la marque la plus controversée de l’industrie du bien-être ». Sur son blogue, Jen Gunter contre-attaque. Elle publie des critiques cinglantes à propos de ce qui est véhiculé par ce site axé sur le mieux-être. Et ne laisse rien passer. Ni le nettoyage du vagin à la vapeur (qui consiste à s’accroupir au-dessus d’un bassin d’eau fumante contenant des herbes pour purifier son utérus !), ni le lien non prouvé entre les soutiensgorges à armature et le cancer du sein, ni même l’idée que le fait d’insérer un œuf de jade dans son vagin (offert à 90$ sur le site Goop.com, évidemment) peut prévenir le prolapsus génital (descente des organes), « la pire horreur que j’ai lue avec le nettoyage du vagin à la vapeur », dit la Dre Gunter.

La gynécologue s’attaque à d’autres informations ridicules trouvées sur le web, dont un article du magazine Teen Vogue portant sur la façon d’obtenir un vagin « d’été » ! Parallèlement, elle continue à nourrir son propre blogue sur des sujets comme « Faut-il manger son placenta ? » (aucun bénéfice prouvé) et le vaccin contre le virus du papillome humain – VPH – (sûr et efficace). De 2013 à 2016, le nombre de ses lecteurs triple chaque année. Mais son plus grand générateur de clics, c’est Gwyneth Paltrow elle-même.

Jen Gunter

Photo : Jenny Brough

Prête à l’attaque !

Dans un billet publié par Goop en 2017, il est question d’une certaine « gynécologue de San Francisco », qui cherche à se bâtir une réputation en attaquant l’entreprise.

La réponse de Jen Gunter n’a pas tardé. Et est devenue virale, attirant six millions de visiteurs – un sommet, pour la gynécologue – et soulevant l’intérêt des rédacteurs en chef de BuzzFeed, de The Atlantic et du New York Times. La presse ne tardera pas à entrer dans la danse et à ridiculiser Gwyneth Paltrow.

En 2018, Goop a dû verser 145 000$ US (180 000$ CA) à l’État de Californie pour avoir attribué à certains de ses produits des propriétés curatives non prouvées par la science. La même année, l’entreprise a enfreint à plus de 100 reprises les lois britanniques sur la publicité, en faisant la promotion de produits « potentiellement dangereux » pour la santé qui n’avaient aucun fondement scientifique.

On l’aura compris : Jen Gunter ne craint pas d’enfiler des gants de boxe lorsque nécessaire. «Parfois, c’est agréable de répliquer aux trolls qui m’attaquent », dit-elle, faisant remarquer que les attaques les plus virulentes viennent souvent de fanatiques du bien-être.

Aujourd’hui, elle canalise son énergie et sa colère contre les lois limitant l’accès à l’avortement et les politiciens qui les promulguent. « Je suis bien placée pour le faire, car j’ai déjà pratiqué des avortements, j’ai accouché de bébés prématurés et j’en ai perdu un à la naissance. De plus, je connais la science et les médias. Bref, j’ai tout ce qu’il faut pour m’attaquer aux anti-choix et à leur pseudo-science. »

À l’été 2020, la gynécologue médiatisée a lancé Jensplaining, une série web de 10 épisodes consacrée à la santé des femmes et diffusée sur Gem, la plateforme de vidéo sur demande de CBC, pendant canadien-anglais d’ICI Radio-Canada. Chaque capsule de 12 minutes s’articule autour d’un thème précis, comme les menstruations, le bien-être, les vaccins et autres, et met en vedette des experts et… quelques accessoires, dont un clitoris en trois dimensions. Sans oublier, bien sûr, le franc-parler et l’humour acéré de Jen Gunter. « N’est-il pas merveilleux que l’argent de vos impôts serve à discuter du clitoris ? » lance-t-elle sourire en coin.

À 55 ans, la gynécologue est entrée dans une nouvelle étape de sa vie : la ménopause. Incidemment, elle en a fait le sujet de son plus récent livre, The Menopause Manifesto, lancé le printemps dernier (traduction libre : Le manifeste de la ménopause). Une fois de plus, elle y traite de ses propres expériences, notamment avec les timbres d’œstrogène, qui ont mis quatre mois à venir à bout de ses chaleurs…

Elle y fait aussi la nomenclature de tous les symptômes possibles liés à la ménopause et des solutions fondées sur la recherche scientifique. « Beaucoup trop de médecins ne savent pas bien traiter les chaleurs qui viennent avec la ménopause ou ne comprennent pas à quel point elles peuvent être incommodantes », dit-elle, en soulignant qu’un bon médecin devrait toujours parler des potentiels traitements de rechange si le premier ne fonctionne pas.

« Lorsque j’ai passé des mois à l’hôpital avec mes bébés, dit-elle, j’ai constaté qu’il est très rassurant de savoir que les médecins ont un plan. Si le vôtre est un imbécile et qu’il ne semble pas vous traiter adéquatement, changez ! » Voilà une proposition tellement logique qu’elle semble presque révolutionnaire… À l’image de Jen Gunter.

La bible du vagin, par la Dre Jen Gunter, First Éditions, 2021, 384 pages


Couverture numéro Septembre-octobreCet article est paru dans notre numéro de septembre/octobre.
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