Société

Le mystère Angela Merkel

C’est la femme la plus puissante du monde, selon le magazine Forbes. Elle fait partie de l’équation pour régler les confilts partout en Europe. Et parle à Poutine comme à Obama quand elle veut, c’est-à-dire souvent. Qui est Angela Merkel?

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Photo: Doug Mills / The New York Times / Redux



La chancelière allemande est une leader unique. Dévouée corps et âme à la politique, elle reste jusqu’à un certain point un mystère, y compris pour ses biographes. « Le problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment à qui on a affaire », avoue l’un d’eux, le journaliste Günther Lachmann, rencontré à Berlin.

Angela Merkel présente une image lisse et solide : toujours calme, sourire énigmatique, coupe de cheveux inchangée depuis des années et tenues invariablement composées d’un pantalon et d’une veste de couleur. Aucune fantaisie, aucune coquetterie, c’est comme ça que les Allemands l’aiment. Et ils l’aiment vraiment. Celle à qui ils ont donné le sobriquet affectueux de « Mutti » (maman) – même si elle n’a pas d’enfants – fêtera cet automne sa 10e année au pouvoir.

Maîtresse de ses émotions, archi-­disciplinée et hyper travaillante, voilà comment la décrit Ulrike Guérot, directrice du bureau berlinois du Conseil européen des relations étrangères. « Elle est l’absence de vanité incarnée, précise-t-elle. Et puis, elle a une patience remarquable qui lui permet d’attendre que toutes les opinions se soient exprimées avant de prendre une décision. Une qualité essentielle à sa longévité politique. Les Allemands se sentent en sécurité avec elle. »

N’ayant aucun penchant connu pour le luxe, Angela Merkel habite depuis des années, avec son mari – un professeur de chimie divorcé, père de deux enfants –, le même appartement berlinois, au bord de la Spree. La chancelière fait encore parfois elle-même ses courses et fréquente l’Opéra de Berlin sans jamais bénéficier de billets de faveur. D’ailleurs, elle n’a jamais, que l’on sache, trempé dans la moindre affaire de corruption. C’est peut-être ce qui explique un taux d’approbation qui ne descend presque jamais en deçà des 60 % et fait pâlir d’envie bien des chefs d’État occidentaux.

Élue pour la première fois par le Bundestag (le Parlement allemand) le 22 novembre 2005, elle est devenue, à 51 ans, la toute première femme de l’histoire à occuper ce poste. Pourtant, cette docteure en physique quantique cumule tous les handicaps quand elle entre en politique, à l’âge de 35 ans. Femme et jeune de surcroît, elle a grandi en Allemagne de l’Est et ne dispose d’aucun réseau à l’Ouest. Angela Merkel saura tourner tous ces obstacles en avantages.

Aînée de trois enfants (elle a un frère et une sœur), née Kasner, dans la ville de Hambourg, Angela est la fille d’une enseignante et d’un pasteur protestant d’origine polonaise aux sympathies de gauche. Elle n’a que quelques mois quand sa famille part s’installer en Allemagne de l’Est. À trois ans, elle déménage à Templin, petite ville de 14 000 habitants de la région de Brandebourg, à 100 km au nord de Berlin, où son père se voit attribuer un appartement de fonction dans un complexe abritant un séminaire et un foyer pour handicapés mentaux. Angela y passera toute son enfance et son adolescence.

Dans cette Allemagne de l’Est socialiste, où la religion est tolérée mais suspecte, la fille du pasteur apprendra très tôt à garder les secrets, à observer le monde autour d’elle avant d’émettre une opinion ou de chérir publiquement les valeurs chrétiennes, transmises par la famille. Elle saura très jeune faire la synthèse entre les convictions intimes, les principes inculqués à la maison et les exigences du milieu ambiant. Un instinct de survie qui lui servira tout au long de sa vie. C’est ainsi que, contre l’avis de ses parents, elle s’inscrira, adolescente, dans les jeunesses communistes pour ne pas ruiner ses chances d’être admise à l’université.

« Elle était très douée, très talentueuse et très ambitieuse », dit Erika Benn, son ancienne professeure de russe, en me faisant visiter Templin et les endroits fréquentés par son illustre élève au cours de sa jeunesse. Elle s’honore particulièrement d’avoir préparé Angela à gagner, trois fois plutôt qu’une, les Olympiades de la langue russe, un concours linguistique pour les étudiants du secondaire, très valorisé en Allemagne de l’Est.

« Dans notre club de russe, elle était imbattable, la meilleure ! » poursuit la professeure en montrant avec fierté une photo où l’on voit la jeune Angela, comme souvent, au dernier rang. Une discrétion naturelle qui allait lui servir plus tard…

Diriger dans l’ombre
Car la chancelière, malgré son goût évident pour le pouvoir, n’a jamais aimé se mettre en avant. Selon plusieurs, cette capacité de passer plutôt inaperçue, en dépit de ses réussites scolaires, jusqu’au doctorat en physique de l’Université de Leipzig, est l’un des principaux secrets de son succès. Ses atouts : retenue, prudence et habileté à survivre dans un milieu d’hommes, qu’elle a acquise en travaillant pendant 10 ans au laboratoire de l’Académie des sciences, à Berlin, où elle était la seule femme.

C’est au moment de la chute du mur de Berlin que la jeune physicienne décide de se lancer en politique. Elle choisit l’Union chrétienne-démocrate (CDU), un parti de droite dirigé par le charismatique Helmut Kohl, qui lui confie rapidement des responsabilités importantes. Ministre des Femmes et de la Jeunesse, puis de l’Environnement et de la Sécurité nucléaire, elle grimpe vite les échelons à mesure que tombent autour d’elle… les hommes mêlés à des scandales politico-financiers pris la main dans le sac.

Devenue secrétaire générale de son parti, la discrète Angela n’hésitera pas, en 1999, à donner le coup de grâce à son mentor, Kohl, empêtré dans une affaire de caisses électorales occultes. Elle publie un article qui fait l’effet d’une bombe dans l’un des principaux quotidiens allemands, qualifiant cette crise de tragédie pour son parti.

« Pendant des années, elle a été sous-­estimée, affirme Klaus-Peter Sick, historien et politologue au Centre Marc Bloch, à Berlin. Comment quelqu’un sortant de nulle part pourrait-il constituer une menace? Voilà ce qu’on pensait d’elle. »

Mais Angela Merkel sortait-elle vraiment de nulle part ? Dans la biographie La première vie d’Angela M., dont il est le coauteur, Günther Lachmann prétend qu’elle était beaucoup plus engagée dans les activités du parti communiste est-allemand qu’elle n’a bien voulu le laisser croire. « Beaucoup de gens ignorent à quel point elle en était proche au moment de l’effondrement de l’Union soviétique », m’a-t-il confié.

Ces « révélations » n’ont eu que très peu d’impact sur l’image de la chancelière, qui, comme d’habitude, a réagi avec calme, sans faux-fuyants. « Si je n’en ai pas parlé jusqu’ici, c’est qu’on ne me l’avait pas demandé », a-t-elle déclaré. Les jeunesses communistes resteront le seul engagement à gauche dans la biographie officielle de la dirigeante.

« Elle est comme une poêle Téflon, évoque en riant Ulrike Guérot, faisant référence aux nombreuses attaques dont Angela Merkel a été la cible tant en Allemagne qu’à l’international. Elle traverse une crise après l’autre et reste toujours fidèle à elle-même. »

La reine de l’Europe
Il y a longtemps qu’Angela Merkel est devenue incontournable, et pas seulement chez elle. Elle domine tous les débats européens et au-delà. Pour le meilleur et pour le pire. On la surnomme même « la reine de l’Europe ». Au plus fort de la crise de la dette grecque, en octobre 2012, elle a été accueillie à Athènes avec des images évoquant l’Allemagne nazie. Une photo la montrant affublée d’une moustache à la Hitler était sur toutes les pancartes brandies par une foule en colère. Même chose à Chypre en mars 2013.

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Photo: Thomas Peter / Reuters / Corbis

Ces réactions ne sont pas étonnantes, la chancelière s’étant opposée au délai supplémentaire que la Grèce réclamait pour mettre en place des réformes structurelles. Pour elle, pas question que l’Allemagne paie pour l’incurie de ses partenaires européens.

Gardienne inflexible de l’orthodoxie financière, prête à tout pour réduire les déficits publics chez elle comme chez ses partenaires, elle a exaspéré plus d’un pays d’Europe aux prises avec une crise économique et financière. Plusieurs la qualifient d’égoïste qui ne pense qu’au bien de l’Allemagne.

Mais son intransigeance a payé. Chez elle, notamment. Elle a réussi à assainir les finances publiques, à faire baisser le chômage et à relancer la croissance. L’Allemagne s’impose maintenant comme la première puissance européenne. Ce qui en retour contribue à l’aura de la chancelière.

Selon une vieille anecdote, au début de la construction européenne, Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, avait l’habitude de demander : « L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? » Aujourd’hui, Barack Obama sait très bien que le seul numéro de téléphone qui compte en Europe est celui d’Angela.

La crise ukrainienne a montré que, au-delà des questions économiques, plus aucun conflit en Europe ne peut se passer de sa médiation. « Sans Angela Merkel, il n’y aurait pas eu de sanctions européennes contre la Russie », affirme le financier et philanthrope George Soros dans un éloge publié par le journal allemand Frankfurter Rundschau, ajoutant que, contrairement à ce qu’ont dit les critiques, elle a alors agi en véritable politicienne européenne au lieu de protéger uniquement les intérêts de Berlin.

On ne compte plus les coups de téléphone qu’elle passe à Vladimir Poutine. L’accord entre l’Ukraine et la Russie, signé en février à Minsk, n’aurait pu se concrétiser sans elle.

Est-ce leur passé qui les rapproche (le maître du Kremlin a travaillé plusieurs années comme agent des services secrets soviétiques en Allemagne de l’Est) ? Est-ce la connaissance du russe de la chancelière, qui permet à celle-ci de s’adresser à Poutine dans la langue de Tchekhov ? Ou est-ce tout simplement parce qu’il sait qu’elle est la seule dirigeante européenne susceptible de demeurer aux commandes aussi longtemps que lui ? Reste qu’elle est l’un des rares leaders occidentaux qu’il respecte.

Angela Merkel a tout de même ses détracteurs, qui vont jusqu’à l’appeler « Angie le serpent ». Au premier chef, son ancien mentor, l’ex-chancelier Helmut Kohl, qui n’a pas digéré sa « trahison » de 1999. « J’ai ouvert la porte à mon assassin, j’ai posé le serpent sur mon bras », dit-il dans sa biographie, sortie en 2014, n’hésitant pas à critiquer son ex-protégée pour son manque de vision à long terme.

Pour d’autres, sa connaissance de la nature masculine a grandement servi la « Mutti ». « Elle sait comment s’y prendre avec les hommes prétentieux », observe le politicien conservateur bavarois Michael Glos, dans une interview accordée à Vanity Fair. « Elle connaît le meilleur moment pour abattre le coq, quand il fait le beau devant une poule. »

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Photo: Thomas Peter / Reuters

Le goût du pouvoir
Ses détracteurs comme ses admirateurs s’accordent toutefois à dire que c’est avant tout le sens des responsabilités qui anime Angela Merkel. Son absence de vanité, son détachement analytique et sa discipline remarquable feraient le reste. « Son goût du pouvoir est secondaire », plaide Klaus-Peter Sick.

Mais, en Allemagne, certains commencent à s’inquiéter. Assiste-t-on à un début de culte de la personnalité ? S’il y a un pays où l’on devrait s’en méfier, c’est bien celui-ci. Un film de fiction basé sur la vie d’Angela Merkel est en préparation. Et les analystes sont unanimes à penser qu’elle est devenue une figure qui transcende les partis, sans véritable concurrence, qu’on n’ose plus critiquer ou sur qui les critiques n’ont plus aucune prise.

Une chose est sûre, Angela Merkel risque de rester encore longtemps à la tête de son pays. Elle n’a pas de rival connu à l’intérieur de son camp et elle a littéralement phagocyté le principal parti d’opposition, le SPD (sociaux-démocrates), en le faisant entrer dans la coalition avec les conservateurs et en adoptant plusieurs éléments de son programme, comme le salaire minimum. Tout porte à croire qu’elle briguera un quatrième mandat en 2017, un record absolu !

Selon Klaus-Peter Sick, Angela Merkel partira seulement si elle le décide. « Mais c’est une femme de devoir et de responsabilité. Elle veut gouverner pour le bien du pays, c’est sa seule motivation, dit-il. Tant qu’elle pensera que l’Allemagne et l’Europe ont besoin d’elle, elle restera. »