Société

Offrir du bonheur aux enfants

Depuis 20 ans, Opération Père Noël crée un Noël heureux pour 10 000 petits Québécois défavorisés ou pris en charge par la DPJ. Incursion dans cette campagne qui offre du bonheur aux enfants.

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Matis Tagl. Photo: Charles Briand

Je revenais du boulot avec mille et un soucis en tête. Que servir au réveillon ? Que donner au prof de ma fille pour Noël ? Et à mon mec, carte-cadeau ou série DVD ? Dans mon courrier, entre deux comptes à payer (encore), j’ai aperçu une enveloppe inhabituelle. Ah oui, j’avais oublié que j’avais accepté de jouer au père Noël auprès d’un enfant dans le besoin.

L’enveloppe contenait deux lettres adressées au père Noël. Dans l’une, Sienna, huit ans, avait dessiné le cadeau qu’elle souhaitait recevoir cette année : un habit de neige, un foulard et des mitaines. Dans l’autre, Saheer, six ans, avait représenté, lui, un superhéros, un bâton de hockey et une paire de bottes. Mes préoccupations sont soudain devenues futiles. Ces deux lettres-là témoignaient de toute la misère et de la détresse que vivent des milliers de petits Québécois.

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Ni P.K. ni Céline

C’est pour eux qu’Opération Père Noël a été créée il y a 21 ans. La mission de l’organisme tient dans une idée simple : le soir de Noël, faire briller les yeux d’enfants provenant de familles défavorisées et grandement désorganisées. Offrir un petit miracle à des jeunes pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), placés en centre jeunesse et qui passent parfois le réveillon en foyer d’accueil. Et à de plus en plus d’enfants issus de l’immigration aussi. L’an dernier, Opération Père Noël a remis des cadeaux à 9 766 enfants. C’est presque la moitié du Centre Bell ! Ce formidable tour de magie, on ne le doit ni à P.K. Subban ni à Céline Dion, mais à un couple d’intervenants sociaux de la région de Montréal.

En 1995, Normand Brault est éducateur en foyer de groupe dans un centre jeunesse de Verdun quand, un soir de décembre, Marie-Ève, sept ans, fait une grosse crise : elle s’apprête à passer son premier Noël loin de chez elle et craint que le père Noël ne la trouve pas… « Mais la crise était beaucoup plus profonde, dit-il. Elle exprimait l’abandon, l’insécurité, la peur. J’ai alors compris que le père Noël pouvait être un canalisateur. »

Sa femme, Thérèse, et lui ont décidé de donner un cadeau de Noël à Marie-Ève et à tous les autres pensionnaires du foyer de groupe. Ils ont payé les achats de leur poche, sollicité parents, collègues et amis. Le grand soir venu, l’intervenant s’est déguisé en vieillard à barbe blanche pour remettre un cadeau à 29 enfants. Opération Père Noël était née. L’année suivante, ils ont rejoint 59 petits, puis 200, puis 400… L’initiative a fait boule de neige et s’est étendue à d’autres centres jeunesse, à des CLSC, à des familles d’accueil et à des écoles de quartiers défavorisés.

« C’est beaucoup de bonheur », dit Thérèse Guillemette, directrice des opérations et grande chef d’orchestre de cette symphonie. Comme son mari, la psycho­éducatrice de formation a côtoyé, dans le cadre de sa profession, les adolescentes les plus maganées de Montréal, anorexiques, suicidaires, toxicomanes ou abusées. À 63 ans, nouvellement retraitée, elle se consacre à plein temps à Opération Père Noël, son bébé. « J’ai démêlé bien des crises, dit-elle. Mais trouver des cadeaux et les donner, c’est concret. Je me retrousse les manches et je m’investis à fond. »

Car c’est beaucoup, beaucoup de boulot…

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Les fondateurs d’Opération Père Noël, Normand Brault et Thérèse Guillemette. Photo: Charles Briand

Le pôle Nord à Laval

Pour Thérèse Guillemette, Opération Père Noël dure toute l’année. Elle répond à des courriels même l’été au bord de sa piscine. Dès le début d’octobre, huit adjointes viennent lui prêter main-forte. Puis une petite armée de 125 bénévoles arrive en renfort de la mi-novembre jusqu’à Noël.

Chaque fois, une impressionnante logistique se met en place, il faut voir à tout : s’occuper des communications web, alimenter les réseaux sociaux, dénicher le mobilier, les étagères et les boîtes, louer les camions, relancer un à un les donateurs des années précédentes, puis les jumeler à un enfant… Heureusement, la Fondation Villa Notre-Dame-de-Grâce verse chaque année un montant substantiel pour aider à couvrir les frais administratifs.

« Opération Père Noël a commencé chez nous, raconte Émilie Brault, 27 ans, la fille de Thérèse et Normand. Il y avait des cadeaux jusqu’au plafond. On longeait les murs tellement la maison était pleine. »

Aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Aussi, dès la mi-novembre, toute l’organisation doit déménager dans un centre névralgique, qu’un bon samaritain lui aura prêté, un entrepôt d’environ 10 000 pi2 qui doit être situé à Laval. « Depuis six ans, période où nous avons eu besoin d’un espace accru, il n’a jamais fallu débourser un sou, dit Thérèse. C’est notre plus gros défi : trouver chaque année un très grand local qui sera libre pendant 45 jours. »

C’est là que sont stockés – selon nos estimations – quelque 28 000 paquets colorés destinés aux enfants de Montréal, mais aussi de Québec, de la Gaspésie, du Saguenay, de l’Estrie, du Bas-Saint-Laurent et même du Nunavik. 

Comment ça fonctionne ?

Ce sont les intervenants ou les travailleurs sociaux qui repèrent les jeunes susceptibles de profiter d’Opération Père Noël. Chaque enfant est invité à écrire une lettre au père Noël. Ils émettent des souhaits de cadeaux, mais ils racontent souvent leurs problèmes, leurs difficultés au quotidien et même les abus qu’ils subissent. « Pour eux, le père Noël est bien plus qu’un livreur de cadeaux, dit Normand Brault. Leur lettre devient un outil de guérison. Ils demandent parfois une poupée, mais on leur dit qu’ils peuvent aussi demander la lune. »

En échange, un donateur anonyme jumelé à l’enfant lui achète l’un ou tous les cadeaux de sa liste, les emballe et les accompagne d’une lettre de réponse. « Il s’agit de leur écrire des mots rassurants, poursuit Normand Brault, de leur dire qu’ils méritent ce présent, qu’on les aime et qu’on pense à eux. Des choses qu’ils entendent rarement, sinon jamais. »

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Photo: Charles Briand

Moi, mère Noël…

Ma grande fille de sept ans et moi avons écumé les magasins pour dénicher tout ce que Sienna et Saheer avaient demandé dans leurs lettres. Des amis ont bonifié nos lots. Jamais je n’ai emballé de cadeau avec autant de soin ! Pas évident d’offrir un présent à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Est-ce que l’habit de neige de Sienna était trop petit ? La tuque, de la bonne couleur ? Saheer a-t-il aimé son bâton de hockey ? Je ne le saurai jamais.

Et les messages que j’ai composés pour eux en tant que mère Noël. Comment combler ce vide ? Le 25 décembre n’est qu’une journée dans l’année et Opération Père Noël, un pansement sur un bien grand bobo.

Je leur ai écrit que je les trouvais sages et qu’ils pouvaient penser à moi quand la vie serait difficile. Avec un « Ho ! ho ! ho ! » bien senti. Mais j’aurais voulu y transposer toute ma compassion. J’espérais que leur cœur lise entre mes lignes et que, à défaut de les serrer dans mes bras, je puisse leur transmettre tout l’amour qu’on ne leur a jamais donné, leur dire combien ils sont appréciés et que moi, la mère Noël, je ne les oublierais jamais.

Bien sûr, les enfants veulent des jouets, mais aussi, souvent, des habits de neige et des bottes. Thérèse se souvient de lettres marquantes. « Il y a des enfants qui rêvent de nourriture sous le sapin, raconte-t-elle. Ou d’un matelas. Un jeune homme souhaitait un arrangement floral pour les funérailles de sa mère. Une adolescente désirait un bracelet aux couleurs de la fierté gaie, car sa famille, désapprouvant son orientation sexuelle, lui avait confisqué le sien. Même qu’une jeune fille du Nunavik espérait recevoir du shampooing. Un autre garçon voulait une pierre tombale pour sa mère, qui venait de mourir – et il l’a eue… »

Car, ici, on réalise tous les rêves ; il n’est jamais arrivé qu’un enfant ne reçoive pas son cadeau. Grâce entre autres aux réseaux sociaux, bien utiles pour combler les demandes spéciales plus coûteuses comme de l’équipement sportif ou des ordinateurs destinés à des enfants hospitalisés, handicapés intellectuels ou physiques.

« Ce que j’ai découvert avec le temps, dit Normand Brault, c’est la réaction des adultes, au-delà du plaisir qu’on apporte aux jeunes. D’abord, ils sont très émus par la lettre au père Noël. Et ils ont l’impression de réparer quelque chose dans l’injustice du monde. Le geste enrichit donc les uns et les autres. » Un donateur anonyme offre d’ailleurs 10 000 $ de cadeaux… chaque année !

À la mi-décembre, l’entrepôt est une ruche. C’est la période la plus occupée. Il y a des emballeurs qui se chargent des cadeaux spéciaux et des dons de dernière minute, des téléphonistes qui continuent de jumeler des enfants et des pères Noël, des gens qui entrent et sortent pour livrer leurs surprises, et des gros bras qui transportent la marchandise des étagères jusqu’aux camions de livraison. On sert du café et des beignes, et la tuque à pompon est de rigueur.

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Émilie, la fille de Normand et Thérèse. Photo: Charles Briand

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Le vœu de père Noël et mère Noël

Ils ont eu beau s’incorporer il y a quelques années, offrir des reçus officiels de dons, s’informatiser et se moderniser, Thérèse, Normand et leurs 125 bénévoles peinent à suffire à la tâche : « On approche du seuil critique de 10 000 enfants, se désole Thérèse Guillemette. On ne peut plus grossir ; nous n’avons ni l’espace ni les reins assez solides. »

Thérèse et Normand ne demandent qu’une chose pour Noël : la pérennité. « Que notre initiative se poursuive, et surtout qu’elle se répande partout au Québec, dit-elle. Mais ce n’est pas tout le monde qui veut se lancer dans une telle aventure. »

Son mari ajoute : « Vendre une cause comme la nôtre, faire du démarchage et trouver des commandites, c’est long et ça nécessite d’y consacrer du temps 12 mois par année… »

Heureusement, il y a une relève : leur fille Émilie, qui n’a pas souvenir d’un Noël sans cette chaîne de bonté autour d’elle. « Je ne pourrais jamais vivre les fêtes autrement. C’est notre vie maintenant. » Diplômée des HEC, elle termine une formation à l’Université McGill. « Pas question de laisser tomber, dit-elle. Mes parents savent qu’ils pourront toujours compter sur moi. »

Le soir venu, j’aperçois mes présents empilés dans un camion. Une de mes boîtes s’en va rejoindre un petit garçon dans Parc-Extension. L’autre se dirige vers l’aéroport Montréal-Trudeau en direction du Nunavik.

Peut-être bien que mon cadeau s’envole dans un avion au nez rouge…

Que votre Noël soit joyeux!

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Robert Verville et Denis Tremblay, des lutins en camion. Photo: Charles Briand

Opération Père Noël en 2015

  • 9 766 enfants touchés
  • 3 451 étaient suivis par la Direction de la protection de la jeunesse, certains dans leur famille, d’autres en centre jeunesse.
  • 2 968 ont été repérés par les CLSC.
  • 3 347 fréquentaient une école d’un quartier défavorisé ou un centre de réadaptation.
  • D’autres étaient demandeurs d’asile.