Haïti, la vie continue

Elles ont connu l’enfer, mais refusent de se laisser abattre. Les Haïtiennes se tiennent debout.

 

 



 

Hervia Zephirin, physiothérapeute et future technicienne orthopédiste, 33 ans.

Aller de l’avant
Sur la table, Claudia, trois ans, rit. Debout sur son unique jambe, elle rigole, inconsciente des défis qui l’attendent?: plusieurs semaines de réadaptation et le remplacement fréquent de sa prothèse, au gré de sa croissance. Vêtue d’un jean et d’un t-shirt, les cheveux remontés en chignon, la physiothérapeute Hervia Zephirin cherche la bonne prothèse pour Claudia.

Les événements tragiques qui ont frappé la thérapeute n’ont pas freiné son ardeur au travail… ni ses ambitions.

Hervia s’est mariée le 26 décembre 2009 avec un homme dont elle était tombée amoureuse deux ans auparavant. Le soir du 12 janvier 2010, elle l’a retrouvé sous les décombres de leur maison.

La jeune femme a enterré son époux le lendemain et est retournée travailler une semaine plus tard. Elle continue d’avancer grâce à sa fille de sept ans, au soutien de ses amis et aux petits bonheurs vécus avec ses patients. « Ils me permettent de recharger mes batteries », dit-elle.

Elle suit depuis trois ans une formation en techniques de fabrication de prothèses et d’orthèses tout en continuant à offrir des soins en physiothérapie, sa première profession. « Cette année, j’ai vraiment pris conscience que j’avais la chance d’être en vie, mais aussi de pouvoir aider les autres », dit l’employée de l’ONG Healing Hands, partenaire de Handicap International.

Nous sommes dans les locaux de Handicap International. Quelques bureaux, l’équipement de réadaptation aligné dans la cour et une grande pièce où une douzaine de techniciens (haïtiens ou d’origine étrangère) s’affairent à confectionner des membres en métal et en plastique.

Tous les patients que reçoit Handicap International à Port-au-Prince passent par ici – on y a traité près de 900 personnes en 2010. Le séisme aurait fait de 2 000 à 4 000 amputés, qui se sont ajoutés aux victimes de la polio et aux porteurs d’une malformation congénitale.

Les équipes de Healing Hands et de Handicap International ont trimé dur après le séisme, rappelle Hervia. Il fallait non seulement aider les patients, mais aussi le personnel qui était également touché. « Il n’y avait plus de spécialités. Si un pansement était nécessaire, il fallait le faire. À un autre moment, c’était une thérapie ou un massage. On travaillait sept jours sur sept. »

Heureusement, la majorité de ses patients ont « remonté la pente ». Ils ont réappris à vivre presque normalement – avec leur handicap. Malgré les terrains accidentés, les rues encombrées et les embûches que sont les préjugés. « Les handicapés ont trop souvent été rejetés en Haïti, dit-elle. Plusieurs écoles refusaient même de les admettre. »

Aujourd’hui, c’est tout un peuple qui apprend à accepter ces différences. Ce qui encourage Hervia à aller de l’avant.


 

Fortuné Charritte, 48 ans, et Firmanthe Jules, 33 ans, commerçantes. (1re rangée, 3e et 4e à partir de la gauche).

Survivre ensemble
Les abris de fortune des deux mères de famille s’élèvent côte à côte, au bord d’une allée pavée de la petite place Boyer. À un jet de pierre d’un banc public, qui est le point de ralliement pour des parties de dominos ou des discussions entre amis.

Ces deux femmes résidaient à Morne Hercule, près de Port-au-Prince, mais elles ne s’étaient jamais rencontrées avant d’emménager ici, après la catastrophe. Depuis, des liens très forts se sont créés entre elles.

Sans revenus depuis plus d’un an, Firmanthe et Fortuné vivent en communauté avec leurs enfants – l’une avec son jeune garçon, l’autre avec ses six enfants et ses trois petits-enfants. Elles ont très peu à se mettre sous la dent, mais, chaque jour, elles partagent ce qu’elles ont avec deux familles voisines.

« Quand ma famille peut m’aider, elle le fait. Mais, ici, ceux qui font à manger en offrent toujours aux voisins », dit Firmanthe, qui élève seule son petit Roodjy, âgé de quatre ans. Son aîné, neuf ans, habite dans la famille de son père.

Les deux amies aimeraient reprendre leur commerce. « Je voudrais faire comme avant : j’allais à la frontière dominicaine chercher de la marchandise que je venais vendre ici. Le commerce offre plus de liberté qu’un emploi », explique-t-elle.

Pour l’instant, cependant, après être allée conduire le petit Roodjy à l’école, dès 8 h du matin, elle revient à la place Boyer, où elle passe la plupart de ses journées. Elle attend avec Fortuné l’occasion de reprendre une vie plus normale. Leurs enfants vont à l’école – elles ont au moins cette chance –, mais chacune cherche le moyen de sortir de ce camp… qui, au départ, devait être temporaire.

« Ce n’est vraiment pas normal de vivre dans ces conditions-là! » s’exclame Fortuné. Beaucoup de choses l’inquiètent : les intempéries, les maladies et les gens « peu recommandables » qui se promènent dans le camp.

Le jour de notre passage, la chance lui sourit. Un ami vient lui livrer un ballot de vêtements d’occasion emballés dans une pellicule plastique ; un grossiste le lui offre à crédit. C’est la première fois depuis plus d’un an qu’elle met la main sur de la marchandise à vendre. Fortuné pourra enfin faire du commerce! Ça lui permettra de renouer avec ses relations d’affaires… et d’accélérer son retour chez elle.

Propriétaire du terrain de sa maison détruite à Morne Hercule, Fortuné espère y retourner d’ici quelques semaines. « J’ai pu faire démolir la structure de la maison. J’attends maintenant que le muret en construction soit terminé pour revenir chez moi », dit-elle.

« J’espère que le bon Dieu va mettre un ange sur ma route », confie pour sa part Firmanthe. D’ici là, les deux femmes pourront au moins compter l’une sur l’autre.


 

Geneviève Joubert, infirmière et sage-femme, 41 ans.

Au service des siens
Dans le camp Dadadou, tout le monde connaît Geneviève Joubert. Des gens la saluent, lui demandent des nouvelles. Voilà justement Manouchka Delphine, jeune maman de 21 ans. Son dernier-né, qui n’a toujours pas de prénom un mois après sa naissance, fait partie des 166 bébés que Geneviève a aidés à naître en 2010.

Cette infirmière et sage-femme est plus instruite que la plupart de ses nouveaux voisins, mais elle partage leur sort depuis la chute brutale de son niveau de vie le 12 janvier 2010.

Ce jour-là, elle venait tout juste de payer le loyer annuel de son nouvel appartement, situé près de la route de l’aéroport, quand celui-ci s’est effondré. « J’habitais au rez-de-chaussée. L’étage supérieur, où résidait le propriétaire, m’est tombé dessus », explique-t-elle.

Elle a eu de la chance, on l’a sortie de là quatre heures plus tard, avec seulement quelques ecchymoses et un mal de dos qui ne la lâche pas depuis. Par bonheur, ses enfants et son conjoint s’en sont sortis indemnes.

Mais elle a perdu tous ses biens. L’entrepreneure qu’elle était devenue – elle a dû délaisser son travail d’infirmière pour mieux gagner sa vie – a vu le tremblement de terre engloutir ses économies et son dépôt de marchandises. Impossible pour elle de reprendre la vente de vêtements d’occasion au marché.

Geneviève est débarquée sur ce terrain, où se trouve un centre sportif, dans la nuit du 12 janvier avec son mari, qui est policier, et ses deux enfants, Manika-Guetty, 15 ans, et Jean-Stéphano, 21 ans. Tout de suite, dans un élan spontané, elle a commencé à prodiguer des soins aux blessés qui affluaient. Un mois plus tard, l’organisme Zanmi Lasanté (Partners in Health) y installait un centre médical sous de grandes tentes militaires. En dehors des heures d’ouverture du centre, c’est elle qui assure – depuis sa tente – la permanence, en plus d’organiser des activités récréatives pour les jeunes, le soir. Elle accompagne aussi des femmes enceintes tout au long de leur grossesse et les aide à accoucher quand aucune complication ne s’annonce.

Avec le revenu que lui rapporte cet emploi, Geneviève Joubert désire sortir du camp. Elle vient d’acquérir un terrain au nord-est de la ville, près de Croix-des-Bouquets. « Je travaille depuis février 2010 et je mets un peu d’argent de côté. J’ai emprunté à Zanmi Lasanté ce qui me manquait pour acheter le terrain. Il ne me reste plus qu’à construire une maison! »

Elle ne cache pas son excitation. « Je suis si contente! Je réalise un rêve pour lequel je travaille dur », dit-elle, sur le seuil de sa tente plantée au cœur du camp Dadadou.

Dans les prochaines semaines, elle fera élever un muret autour de son terrain. Elle pourra ensuite s’y installer sous un abri avec sa famille. Peut-être alors aura-t-elle enfin le sentiment d’être en sécurité? Son adolescente, partie vivre en province chez ses grands-parents pour étudier, pourrait aussi revenir vivre avec ses parents et son frère à Port-au-Prince.

Malgré ce projet de maison de banlieue (à plus d’une heure du camp), Geneviève poursuivra sa tâche, quitte à dormir dans sa tente encore plusieurs jours par semaine. « Je vais continuer à travailler ici. Je pense que je passerai la semaine à Dadadou et partirai la fin de semaine », dit-elle, réfléchissant tout haut.

« J’aime mon travail, ajoute-t-elle. Et puis, personne ici ne peut se payer une infirmière ni une sage-femme. » Alors, il faut bien que quelqu’un les aide. C’est plus fort qu’elle… Geneviève pense aux autres. C’est sa mission.


 

Liliane Pierre-Paul, animatrice, journaliste et directrice de la programmation à Radio Kiskeya.

Haïti renaîtra
« Haïti renaîtra, j’en suis certaine », dit Liliane Pierre-Paul, assise derrière son micro, en déposant ses écouteurs. Cette journaliste qui compte plus de 30 ans de métier sait discuter avec ferveur de son pays, auquel elle a tout donné – souvent au péril de sa vie. « On réduit Haïti aux catastrophes. Aujourd’hui, c’est le séisme et l’épidémie de choléra, hier, c’était le cyclone, les inondations, le sida, la prostitution juvénile, les coups d’État sanglants… Il n’y a pas que ça en Haïti! »

« Nous avons écrit l’histoire avec le sang de nos ancêtres. [Ils se sont affranchis de l’esclavage.] C’est dans notre passé que nous devons puiser notre fierté afin de bien vivre le présent et de construire l’avenir. »

En Haïti, la culture est vivante, omniprésente. Partout aux carrefours passants, de grands panneaux annoncent les spectacles à venir. Les rassemblements littéraires et les festivals de théâtre reprennent. Et c’est sans compter l’art naïf, reconnu mondialement – une fierté nationale –, qui s’expose jusque dans la rue.

Les radios de la capitale font tourner les succès locaux. À Radio Kiskeya, l’information côtoie les émissions culturelles, de jazz ou autres. Le célèbre écrivain Lionel Trouillot y anime une émission hebdomadaire. Reste que cette radio est surtout réputée pour ses débats d’idées. Encore récemment, on y parlait de duvaliérisme, sujet chaud depuis le retour en Haïti du dictateur.

Liliane est à son micro chaque jour de la semaine à 16 h, et le contenu de son Jounal 4e reste juste et mesuré – mais jamais détaché. La journaliste porte en elle l’ardeur de son pays, qu’elle partage avec son public deux heures par jour. On peut d’ailleurs l’écouter en direct sur le Web :  radiokiskeya.com . « J’aime ce pays. Chaque fois que je sors dans la rue, j’ai le goût de me tenir droite. Je veux crier, je veux dire les choses. Bref, je ne désespère pas pour l’avenir de mon pays. »

En novembre 1980, sous le régime de Jean-Claude Duvalier, Liliane a été arrêtée avec sa famille et des collègues de Radio Haïti, dont le célèbre Jean Dominique – qui sera assassiné 20 ans plus tard. Elle a été torturée, puis embarquée de force dans un avion. En exil au Québec, elle a poursuivi ses études et sa militance anti-Duvalier.

Quand Duvalier tombe, en février 1986, Liliane Pierre-Paul rentre au pays et cofonde Radio Kiskeya. « Je me sentais plus utile ici. J’ai l’impression de contribuer à un mouvement démocratique qui a pris des claques, mais qui reste debout. J’ai le sentiment de voir l’histoire s’écrire. » Et elle ajoute : « Tant qu’une tête n’est pas coupée, il ne faut jamais perdre l’espoir d’enfiler un chapeau », rappelant ce proverbe haïtien.

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