Entrevues

Geneviève Brouillette

Après six ans de Rumeurs, la comédienne profite d’un intermède professionnel pour donner du temps aux causes qu’elle chérit, tâter de nouveaux projets, voyager avec son homme et... s’occuper de sa chienne Léo. Portrait d’une femme de 39 ans qui n’a jamais été aussi bien dans sa peau.


 

La veille de notre rencontre, elle m’avait envoyé par courriel les noms et numéros de téléphone de quelques amis – « qui vont chanter mes louanges ». J’ai en appelé deux. « Geneviève est généreuse, marrante et charismatique, répond l’auteure de Rumeurs, Isabelle Langlois. Au premier 5 à 7 de l’émission, elle est venue s’installer à côté de moi en me disant, tout simplement : “J’ai envie de parler avec toi.” Puis, au lancement officiel de la série à Radio-Canada, alors que j’étais pétrifiée de timidité, Geneviève m’a prise par le bras et glissé : “Fais-toi z’en-pas, ça va bien se passer.” Elle ne m’a pas lâchée de la soirée. »

Quant à Yanic Truesdale, qui a étudié en théâtre au cégep de Saint-Hyacinthe avec elle avant de faire carrière aux États-Unis (il a joué huit ans dans la série Gilmore Girls, notamment), il dépeint Geneviève ainsi : « Sensible. Idéaliste. Excessive. »

Quand cette femme généreuse, sensible, marrante, etc.entre dans le resto où nous avons rendez-vous comme une tornade, elle vient à peine d’échapper à un ouragan en Floride. C’est ça être charismatique, on attire même les cataclysmes ! « Mon chum possède un voilier là-bas. On a fait la traversée jusqu’aux Bahamas. » Le temps de commander du vin blanc, et la conversation démarre sur les chapeaux de roues. Au moment de notre entretien, comme on est en campagne électorale des deux côtés du 49e parallèle, la politique sert de brise-glace. Geneviève parle spontanément de Barack Obama et de l’espoir qu’il suscite en elle. « Les Américains ont de la chance d’entendre un politicien utiliser des mots tels que respect, honneur et décence. On a tellement besoin de renouer avec des valeurs humanistes. »

La discussion dévie naturellement vers Sarah Palin, colistière de John McCain. « Ça me donne froid dans le dos de voir cette femme triper autant sur les armes et le pétrole. Et de savoir qu’elle est si farouchement opposée à l’avortement. Il faut se méfier des gens qui jouent les vierges offensées. »

Ensuite, c’est sur Stephen Harper qu’elle aiguise ses griffes. « Il suffit de regarder du côté des États-Unis pour comprendre que les idées de droite ne fonctionnent pas. Leur concept est peut-être cute, mais il fait beaucoup plus de mal que de bien. » Elle s’enflamme ensuite au sujet de la culture, l’enfant maudit des conservateurs. « La culture représente 4 % de notre produit intérieur brut. Les gens se plaignent que les artistes sont subventionnés, mais les forestières et les pétrolières aussi le sont. Tout comme les industries agroalimentaire, automobile et aéronautique. Si tout le monde est subventionné, pourquoi ce sont juste les artistes qui passent pour des quêteux ? »

Elle souligne que, si les gens sont si attirés par New York, Paris, Barcelone ou le Vieux-Montréal, c’est parce que la beauté de ces lieux a été imaginée par des artistes, l’architecture faisant partie des beaux-arts. « En Europe, où la culture est respectée, il ne viendrait jamais à l’idée de quelqu’un de traiter les artistes d“hostie-de-crottés-qui-foutent-rien”. »

Autant Geneviève n’a pas la langue dans sa poche, autant elle n’a pas peur de passer de la parole aux actes pour défendre les causes qui lui sont chères. Au cours des dernières années, elle a participé à des collectes de fonds pour lutter contre la maladie de Parkinson et aider la Fondation Mira, qui dresse des chiens-guides. Elle s’est aussi jetée à l’eau (pas littéralement, mais presque), avec plusieurs artistes (encore eux), pour défendre nos rivières. Pourquoi ? « Parce que l’injustice en général et l’abus de pouvoir en particulier m’écœurent profondément. » Et vlan !

Dans la foulée, elle explique qu’elle soutient les Gouverneurs de l’espoir (une fondation qui recueille de l’argent pour la recherche sur les cancers de l’enfant et vient en aide aux familles des jeunes malades), parce que la fondatrice, Francine Laplante, « est vraiment too much. Elle travaille avec des enfants qui meurent dans ses bras, mais elle n’arrête jamais de se battre. Pour lui donner un coup de main, à l’occasion du gala annuel des Gouverneurs de l’espoir, j’ai réuni une grande tablée de 12 artistes (cela frise l’obsession), qui se sont laissé prendre en photo avec les gens, en échange d’un don. » Mine de rien, la fondation a amassé 825 000 $ lors de l’événement-bénéfice, en avril dernier.

Geneviève a aussi participé à la campagne publicitaire d’Héma-Québec – des figures connues sont photographiées avec un chandail rouge dont une manche est plus courte que l’autre. Tout simplement parce que le sang peut sauver des vies. « J’en ai beaucoup donné à ma sortie du cégep. À l’époque, je ne me sentais pas très bien dans ma peau de jeune actrice. J’y allais l’après-midi. Après avoir envoyé tous les CV possibles dans une journée. Pour ne pas tourner en rond dans mon appartement à attendre que le téléphone sonne… » Et se faire du mauvais sang.

Aujourd’hui, c’est la cause de la Fondation Iams qu’elle épouse : d’ici janvier, dans des publicités radio et télé, elle encouragera les gens à adopter un chien ou un chat dans les refuges d’animaux abandonnés. Geneviève a elle-même une chienne, qui a 11 ans et qui s’appelle… Léo ! « Ce n’est pas évident de voir le sexe d’un chiot. Mais quand j’ai fini par allumer, son nom, elle s’y était déjà faite. »

Elle ajoute, sur un ton très porte-parole : « Je crois à cette campagne, Les fêtes en famille, parce que les animaux de compagnie peuvent nous aider à vivre. » Comment ça ? « Les rapports humains sont parfois tellement compliqués : luttes de pouvoir, malentendus, désirs inassouvis… Avec un chien ou un chat, tout est simple. Ils sont nos confidents, portent nos secrets les plus intimes. En échange de quelques caresses et de quoi survivre, ils nous offrent une fidélité absolue. Et ils ont besoin de nous, meurent d’envie d’être avec nous, qu’on soit moche, grognon ou con. Une présence aussi indulgente, ça ne peut faire autrement que nous aider à vivre. »

Pour la petite histoire, Les fêtes en famille de la Fondation Iams est la plus importante campagne mondiale d’adoption de chiens et de chats : plus de 2 500 refuges dans le monde y participent. L’événement célèbre cette année son 10e anniversaire en Amérique du Nord, et cette campagne médiatique est une première au Québec.

Le temps file à une vitesse folle avec Geneviève. Voilà presque trois heures que l’on papote à table et que l’on trinque à ses mille et un projets. Aux trois semaines qu’elle s’apprête à passer en Croatie avec son chum (« ce pays m’intrigue, j’ai hâte de le découvrir ») et à ce film auquel elle travaille, mais dont elle ne veut pas vraiment parler. Un long métrage de fiction où elle est productrice associée, avec Nicole Robert, et dans lequel elle joue aussi. À la réalisation : Podz (Minuit, le soir). « On est dans la phase de développement. Je préfère ne pas en dire davantage. Car il s’agit de quelque chose d’encore assez fragile. »

Parlant de la fragilité des choses… comment va la vie après Rumeurs ? Geneviève répond d’emblée qu’elle s’y était bien préparée, tant sur le plan émotif que financier, consciente qu’elle n’allait pas se retrouver de sitôt en vedette dans une autre grande série. « Et puis, je me repose. J’en ai appris des textes par cœur pendant mes six ans avec Rumeurs. Ça fait du bien de ne plus avoir à me lever à cinq heures du matin pour les mémoriser. Ce qui ne veut pas dire que je ne travaille pas. J’ai joué un petit rôle dans C.A. Je passe des après-midi au restaurant à faire des entrevues. Je fais aussi des voix à la radio. On ne me voit peut-être pas beaucoup ces jours-ci, mais on m’entend souvent. »

Sur le plan matériel, si elle affirme ne pas trop s’en faire pour l’instant, elle indique qu’elle va tout de même attendre de décrocher son prochain contrat avant de s’offrir sa prochaine vraie séance de magasinage. Philosophe, elle note : « Qui peut se vanter d’avoir un emploi stable de nos jours ? La sécurité, pour moi, c’est avoir confiance en la vie. De toute façon, on n’a que deux possibilités. Soit on flippe. Soit on fait confiance. Même si ce n’est pas facile. Mais je ne me vois pas faire autre chose. Car c’est un métier qui permet de vivre des histoires merveilleuses… »

Par exemple ? Sa rencontre avec Philippe Noiret. Son acteur fétiche, grâce à qui elle n’a pas décroché de l’école de théâtre. « Je n’étais pas en accord avec l’approche du jeu d’acteur que soutenait l’une de mes profs. Elle affirmait que l’on devait absolument “entrer dans la peau d’un personnage”. Au même moment, je tombe sur une interview de Philippe Noiret, où il disait qu’il n’y croyait pas, lui, à l’idée d’entrer dans la peau d’un personnage. J’ai aussitôt découpé l’article et je l’ai collé sur mon mur. À partir de là, je me suis dit : “Si Philippe Noiret pense comme moi, l’autre peut ben aller chez le diable.” »

Cette anecdote lui est revenue 15 ans plus tard, à Paris, pendant le tournage de Père et fils, de Michel Boujenah. « Je me suis retrouvée seule avec Philippe Noiret à la fin d’un repas. Il avait son chapeau. Ses lunettes fumées rondes. Son gros cigare. J’étais complètement bouleversée. Je lui ai dit : “J’ai une belle histoire à vous raconter.” Je lui ai parlé de ma prof et de son interview. Il m’a répondu : “À partir de maintenant, tu m’appelles Philippe.” On est devenus amis. Entre les scènes, il me lisait des poèmes de Victor Hugo à l’oreille. Il savait qu’il était un monstre sacré, et cela l’amusait de me voir triper comme une folle. Et il adorait jouer à la star. Il me disait, de sa voix grave : “Tu ne trouves pas que j’ai l’air d’une perruche avec mon nœud papillon rouge et mon chapeau vert ?” »

Et cela l’amuse, elle, Geneviève, de jouer à la vedette ? « Disons que j’ai appris à le faire. Si je suis dans un festival de films, à Paris, et que je suis assise avec des stars françaises, que l’on mange des huîtres et que l’on boit du champagne, je laisse la petite princesse qui sommeille en moi prendre le dessus. Je lui dis : “Éclate-toi, maudite chanceuse.” »

Petite pause parcomètre, puis la conversation reprend de plus belle. Si Geneviève affirme qu’elle s’est bien préparée pour l’après-Rumeurs, elle ne cache pas que ça lui a fait bizarre de ne pas faire partie de la dernière rentrée télé. « Il y a des jours où je suis complètement sereine et d’autres où je suis rongée par le doute. Le pire, c’est quand je vais au cinéma et que je regarde défiler les bandes-annonces : je ne joue dans AUCUN de ces films. Dans ces moments-là, je me dis : “Je suis pourrie. Ils embauchent TOUTES les filles de la Terre, sauf moi.” » Elle poursuit : « Crois-moi, ce ne sont pas les raisons de se trouver moche qui manquent dans ce métier. » Parce qu’il y en aura toujours des plus hot, des plus cute, des plus jeunes et des plus belles que soi.

Comme c’est elle qui a ouvert la porte, j’évoque ces vieux articles dans lesquels elle s’épanchait au sujet de sa thérapie. Exaspérée, elle répond qu’elle en a suffisamment parlé, mais encourage tout de même les gens à y aller, à condition de trouver un bon thérapeute. « La thérapie peut aider à apprendre à vivre avec ses failles. Elle ne les élimine pas, mais permet de les reconnaître, de les accepter et de faire en sorte qu’elles ne gâchent plus sa vie. Moi, par exemple, j’avais le syndrome niaiseux de la jeune fille cute qui avait tout pour être heureuse, mais qui ne tripait que sur des “trous de cul”. Résultat : j’ai fait une mégacrise existentielle à 30 ans. Cela m’a valu cinq ans de thérapie. Je pourrais en parler pendant des heures. »

Sans façon. Concentrons-nous plutôt sur l’homme avec lequel elle partage sa vie, et une armoire de projets. Tout sourire, elle croque dans sa crème brûlée avant de se confesser : ils vivent ensemble depuis plus d’un an, il est pilote de ligne et est 15 fois plus organisé qu’elle. « Je trouve ça génial un homme qui m’organise. »

Dubitatif, je laisse entendre qu’elle est sûrement encore dans la phase amoureuse. Elle rigole en reconnaissant que ce n’est pas impossible, mais que ça n’enlève rien au plaisir qui ressort de leur cohabitation. « J’ai longtemps vécu seule. J’avais donc hâte d’avoir un homme dans ma maison. Un homme qui me dérange et me bouscule dans mes habitudes. C’est triste, mais j’ai parfois l’impression que les Québécoises ont traversé une période pendant laquelle elles ont cessé de croire en l’énergie positive des gars. »

Consciente qu’elle s’aventure en terrain miné, elle souligne qu’il lui aura tout de même fallu franchir le cap de la mi-trentaine avant d’avoir ce genre de réflexion. « Je ne suis pas le dalaï-lama. Mais en arrêtant de constamment juger les hommes, j’ai l’impression d’avoir découvert une partie de leur mode d’emploi. » Comme quoi ce n’est pas que dans sa peau qu’elle est bien, mais dans sa tête et son cœur aussi.